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La
Concentration mentale
« Que
l'homme s'efforce de purifier ses pensées, Ce qu'un homme pense, il l'est:
voilà l'antique secret. »
Maitrayana.
« A sa
pensée vacillante, mobile, difficile à contenir, difficile à
maîtriser, l'homme intelligent impose la même rectitude qu'un faiseur de
flèches à une flèche. »
Dhammapada.
« On
juge qu'un homme est capable de grandes choses par l'attention qu'il apporte
aux plus petites. »
Tacite.
« Regarde
au dedans des choses: prends garde de te tromper sur la qualité, sur le mérite
de chaque objet. »
Marc-Aurèle.
« Ne te
laisse pas entraîner sans réflexion par les paroles et les actes d'autrui.
Parle et agis seulement quand ta raison t'aura indiqué le parti le plus sage.
La délibération, obligatoire avant l'action, t'évitera ainsi les actes
déraisonnables. Ce qui vraiment rend l'homme malheureux, c'est de parler et
d'agir sans règle ni mesure. »
Pythagore
(Vers d'or recueillis par Lysis).
« II
n'est pas de grandes actions suivies qui soient l'oeuvre du hasard et de la
fortune; elles dérivent toujours de la combinaison et du génie. Rarement on
voit échouer les grands hommes dans leurs entreprises les plus périlleuses.
Regardez Alexandre, César, Annibal, le grand Gustave et autres; ils réussirent
toujours. Est-ce parce qu'ils ont du bonheur qu'ils deviennent ainsi de grands
hommes ? Non; mais parce qu'étant de grands hommes, ils ont su maîtriser le
bonheur. Quand on veut étudier les ressorts de leurs succès, on est tout
étonné de voir qu'ils avaient tout fait pour l'obtenir. »
Napoléon
(Paroles
recueillies par Las Cases. — Mémorial de Sainte Hélène, 14 novembre).
« La faculté de ramasser toute son
intelligence, toute sa volonté, tout son entendement sur une pensée ou une
action déterminée est une des plus précieuses que l'homme puisse posséder. »
W, W.
Atkinson. — La Force Pensée.
« Penser
! Ah ! voilà la difficulté: celui qui ne réfléchit pas trouve tout ce
qu'il a l'habitude de voir parfaitement naturel; il naît, vit, puis meurt sans
s'être demandé pourquoi il y a quelque chose. Par contre, le moindre
incident qui ne ressemble plus à ceux de sa banale existence l'affole. —
II en est autrement de celui qui pense, et le moindre insecte, le dernier brin
d'herbe, la plus petite cellule du végétal ou du corps des animaux sont l'objet
de ses méditations et de son admiration. »
Docteur
Paul Gibier. — Analyse des choses.
LA
CONCENTRATION MENTALE
L'attention,
son importance dans tout phénomène psychologique. — Les deux temps du
rythme mental: concentration et isolement. — Les distractions d'Edison. —
L'attention, critérium de l'intelligence. — L'attention spontanée. — Ses
répercussions vasomotrices. — Influence de l'attention sur les fonctions
respiratoire et cardiaque. — Action sur le système musculaire. —
Influence réciproque des mouvements et de l'attention. — La lecture de la
pensée par l'activité musculaire inconsciente. — Notre travail musculaire et
notre travail mental sont comme deux roues dentées engrenées l'une sur l'autre.
— L'attention volontaire; comment la pousser à son maximum. — La
maîtrise des mouvements inconscients. — Premier exercice. — Deuxième
exercice. — Troisième exercice. — Quatrième exercice. —
Cinquième exercice. — Sixième exercice. — Septième
exercice. — Huitième exercice. — Neuvième exercice. —
Dixième exercice. — La concentration mentale dans toutes les
circonstances de la vie courante. — Le rythme mental et ses répercussions
heureuses sur les rythmes organiques. — Les « tiroirs mentaux ».— Apprenez
à regarder, à voir, à observer, — Résumé.
Après
nous être occupés de rétablir l'équilibre de notre organisme physique et
de le maintenir en parfaite santé, grâce à une alimentation rationnelle,
à une respiration bien comprise, à des exercices physiques doux;
après avoir démontré comment nous pouvons acquérir la maîtrise personnelle
grâce à l'auto suggestion émotionnelle et à un regard magnétique
puissant, abordons la troisième partie de notre développement, celle qui
nous donne les moyens de parfaire l'éducation des phénomènes supérieurs
de l'esprit.
La
qualité primordiale, celle qui est à la base de toutes nos facultés
psychiques et mentales, est l'attention. Sans elle, notre esprit n'arriverait
qu'imparfaitement à la connaissance des objets, et presque point
à leur utilisation. Attention, mémoire, raisonnement, jugement, sont des
facultés entièrement liées.
Que notre
attention ait toute sa force et aussitôt toutes nos facultés psychiques
prennent leur essor. Au contraire, notre attention est-elle défectueuse,
intermittente ? Nos autres facultés ne répondent plus à nos désirs.
Qu'est-ce
donc, au juste, que l'attention ? C'est la faculté que possède notre
esprit de se concentrer sur un objet et d'en saisir, avec plus ou moins de
rapidité et d'exactitude, tous les caractères et tous les rapports. Le
seul énoncé de cette définition nous démontre l'importance capitale de
l'attention dans toutes les opérations de l'esprit.
C'est en
développant l'attention que l'on parvient le mieux, et le plus sûrement
à développer la mémoire, comme nous le verrons dans le chapitre consacré
à cette faculté. En effet, si notre esprit ne voit que d'un regard
distrait les objets ou les connaissances qui lui sont présentés, il n'entrevoit
que quelques aspects, ne leur découvre aucune particularité saillante, et, de
ce fait, ne peut en conserver qu'un souvenir flou. Au contraire, si celui qui
doit garder la mémoire d un fait ou d'un objet a intensifié sa force
d'attention, il a pris du même coup l'habitude d'associer les idées, et
le fait ou la chose, dont il doit enregistrer la notion, entre dans son esprit
comme un être vivant et en sortira armé de toutes pièces, le cas
échéant, C'est ce qui avait fait dire aux Grecs, nos maîtres en toute beauté,
que les Muses, c'est-à-dire les productions ou les inspirations de
l'esprit, étaient filles de Mnémosyné, la mémoire. Magnifique et charmant
symbole de notre plan de développement.
L'attention
contribue aussi à nous assurer une plus grande maîtrise sur
nous-même. En effet, quel est celui qui s'effare et prend peur à
la moindre alerte ? N'est-ce pas l'impulsif qui, comme l'enfant, prend ses désirs
et ses craintes pour des réalités ? Qu'une auto fasse retentir bruyamment sa
corne, il sursaute et, si vous lui montrez qu'il ne courait aucun danger, il
vous répondra: « J'avais cru... Je n'avais pas fait attention. » En effet,
c'est du manque d'attention que viennent la plupart de ces sensations
exagérées. Un coup d'œil juste, jeté sur les faits par une personne assez
maîtresse d'elle-même, ramène aux proportions de la réalité
l'épouvantail souvent anodin par quoi nous nous étions laissés surprendre.
Si
même le danger est réel, c'est encore celui qui ne s'affole pas, qui sait
cultiver et concentrer son attention qui verra le premier la chance de salut,
toujours possible dans les pires choses, et qui saura en tirer profit. C'est
cette attention, poussée à son maximum d'intensité, que nous allons
étudier sous le nom de concentration mentale.
Quand
nous aurons acquis cette connaissance, nous étudierons l'état psychique
inverse, la détente complète de l'esprit que nous nommons isolement.
A toute
période d'effort, doit succéder une période de calme, de repos, pendant
laquelle les organes récupèrent les forces qu'ils viennent de dépenser
durant l'action. C'est la Loi du Rythme. Nous ne saurions mieux régler ces
périodes de travail et de repos que sur l'exemple du cœur, l'organe le
plus délicat et le plus essentiel de notre organisme. Cet organe se contracte
pour envoyer le sang jusqu'aux parties les plus éloignées du corps, puis il se
détend, ce qui constitue pour lui la période de repos. Il en est de même pour
notre esprit. Il faut lui demander, quand il est à l'œuvre, une
grande somme de travail, mais il est aisé de comprendre que cette tension ne
peut pas s'éterniser, si l'on tient à garder sa santé. A cet effort
devra succéder un repos qui sera proportionnel à la somme de travail
donnée. Ce repos se trouve dans le sommeil naturel et, mieux encore, dans
l'isolement. En effet, ce dernier état donne à l'esprit la possibilité
de se détendre, de ne penser à rien on du moins de se reposer sur une
idée sans importance, d'un ordre tout différent de celle qui nous a occupés.
Ne pas
s'arrêter à temps présente de graves dangers. Ceux qui ne savent
pas s'isoler, qui ne peuvent mettre un frein à leur activité, sont
souvent victimes de cet état de choses. La pensée qui les préoccupe s'attache
à leur esprit et envahit toute la conscience. Bientôt, elle tourne
à l'obsession. Que d'hommes d'affaires dominés par un flot d'idées sans
cesse en ébullition finissent lamentablement ! La neurasthénie les guette. Et
bien des vies qui s'annonçaient magnifiques ont été gâchées par ignorance de la
loi du Travail et du Repos. Sans aller jusqu'au désarroi mental, l'effort
intense est cause de distractions. Et certaines sont fatales. On l'a vu par
l'exemple de Curie qui a trouvé la mort dans un stupide accident de voiture.
Pensif, toujours préoccupé par ses recherches scientifiques, il a été bousculé
par un véhicule en traversant une chaussée. Sans doute, il aurait évité cette
fin tragique et prématurée si sa pensée avait été moins absorbée. Un tel savant
qui disparaît est un grand deuil pour la science. Cet accident ne serait pas
survenu si Curie, le père de la radioactivité, avait connu l'art de se
reposer. De tels exemples nous montrent combien cette connaissance est
indispensable.
Les distractions
d'Edison, qui n'ont fort heureusement jamais eu des conséquences aussi
malheureuses, sont cependant célèbres. MM. Albert Keim et Lumet
rapportent l'épisode suivant de la vie du célèbre inventeur américain.
Le fait
s'est passé à Boston. Dans cette ville, pleine d'écoles et
d'Universités, mais aussi très ouverte à la vie industrielle, on
s'occupait beaucoup, à ce moment, des travaux de Morse et de la
télégraphie en général. Un jour, le directeur d'une école s'adresse au bureau
télégraphique de la Western Union pour avoir un conférencier bien au courant,
de la question, et assez sûr de son sujet pour en parler de
manière à se faire écouter avec plaisir d'un jeune auditoire.
Edison, choisi pour cette causerie, est ravi de l'accepter, d'abord parce que
le thème lui est familier, ensuite parce que l'auditoire des écoliers
lui est sympathique, et aussi — c'était ses débuts et le futur inventeur était
loin d'être millionnaire — pour joindre à son traitement quelque
profit supplémentaire. Acquérir des livres et des appareils pour continuer ses
études était pour lui une douce perspective. Le jour de la conférence arrive,
mais contre toute attente, Edison ne parait pas. Les jeunes gens
s'impatientent. Bref, l'heure passant, un de ses amis part à sa recherche.
Jugez de son étonnement: non sans peine, il trouve Edison sur un toit. Le
célèbre inventeur était en train de poser un fil télégraphique ! En
préparant sa causerie, une idée nouvelle lui était venue. Il avait d'abord
résolu le problème sur le papier, puis, emporté par le désir de faire
pratiquement la preuve, il était monté sur le faîte de l'immeuble. Là,
entièrement à ses essais, il avait oublié totalement son
auditoire.....
Ces
distractions ont été si fréquentes dans la vie d'Edison que le magicien de Manlo-Park
est considéré, outre-Atlantique, comme l'homme le plus distrait du monde. Il
lui est arrivé, comme on le cite d'Ampère et de plusieurs savants, de
porter une lettre à la boîte, et, arrivé devant la poste, regardant
l'heure, de mettre sa montre dans la boîte aux lettres et de ne s'apercevoir du
changement qu'en voulant faire entrer de force l'enveloppe dans son gousset.
Mais il
est une distraction d'Edison qui dépasse peut-être toutes les autres.
Elle lui advint le jour même de son mariage, Sa femme en fut la victime.
Il était marié depuis quelques heures, avec une femme qui lui était
chère, et il était des plus heureux. Toutefois, il ne lui fut pas
possible de passer toute cette journée sans entrer dans son laboratoire. Ses
recherches le passionnaient. Le soir, à une heure tardive, un ami
d'Edison, passant devant la maison fut extrêmement surpris de voir de la
lumière filtrer au-dessous des fenêtres. Il entra et fut plus
étonné encore en trouvant son illustre ami absorbé, comme d'habitude, par ses expériences.
« —
Voyons, Tom, lui dit-il familièrement, vous n'y pensez pas. Il est plus
de minuit et vous devriez être chez vous ?
« — II
est si tard que cela ? dit l'inventeur surpris. Passé minuit ! c'est étonnant.
Mais, j'y pense, je suis marié de tout à l'heure et l'on peut
s'inquiéter chez moi. Ma foi, j'aurais bien dû rentrer plus tôt. »
Heureusement
pour le grand homme, sa jeune femme était capable de le comprendre et d'excuser
ses distractions qui sont la rançon de son génie et le petit côté amusant, mais
parfois pénible, de sa gloire. Madame Edison fut toujours pour lui une compagne
parfaite, passionnée pour ses idées.
Nous
voyons par là de quelle utilité peuvent être la concentration et
l'isolement. La concentration mentale, bien comprise, offre la possibilité
d'éduquer des enfants paresseux, ou distraits, ou qui manquent de mémoire,
parce qu'on n'a pas encore su leur faire attacher une idée à chacun des
mots qu'ils enregistrent sans y rien comprendre, comme font des perroquets.
Nous rendrons également service à des adultes qui ne sont pas en état de
maîtriser leur inconscient. L'habitude que nous leur faisons prendre de la
concentration mentale leur donne la possibilité de considérer un fait, un
événement, une idée d'un simple coup d'œil. Ainsi, chaque notion prend sa
valeur réelle. Elle n'est plus décuplée, comme dans la peur, par une
imagination déréglée. Et, du même coup, disparaissent toutes les
répercussions désastreuses d'une émotivité maladive. Nous arrivons à
cette maîtrise avec un minimum d'effort quand nous comprenons le mécanisme
cérébral. D'autre part, l'habitude de contrôler notre activité musculaire est
pour nous un appui précieux.
En
montrant l'importance de l'attention, nous avons dit qu'elle est la base de
toutes les opérations de l'esprit. Voici un fait qui démontre qu'elle peut
être un critérium de l'intelligence.
« Un
éleveur de singes, dit Darwin, qui achetait à la Société zoologique des
espèces communes au prix de 5 livres (125 francs, au cours d'avant
guerre) la pièce, en offrait le double, à la condition de pouvoir
les garder quelques jours chez lui, afin de faire son choix. Quand on lui
demanda comment il pouvait, en si peu de temps, voir si tel singe serait un bon
acteur, il répondit que tout dépendait de leur pouvoir d'attention. Si, pendant
qu'on parlait ou expliquait quelque chose à un singe, son attention
était aisément distraite par une mouche sur le mur ou quelque autre bagatelle,
le cas était désespéré. Essayait-on, par des punitions, de faire agir un singe
inattentif, l'animal devenait rétif. Au contraire, un singe attentif pouvait
toujours être dressé. »
Sans
vouloir comparer les écoliers à des singes, nous pouvons dire qu'il en
est de même pour eux et pour nous. Il faut étudier attentivement et
s'efforcer de juger la valeur des idées qui pénètrent dans notre champ
mental. En procédant ainsi, : nous apprendrons certainement mieux et plus vite
que celui pour qui cette étude, entreprise à contre cœur et
continuée sans goût, sera une sorte de pensum fastidieux.
Ecoutez
une conférence, lisez un livre : si votre attention est distraite, si vous ne
prenez pas la peine de suivre l'orateur qui peut-être ne parle pas assez
éloquemment pour tenir en bride l'intérêt fugitif, si vous lisez « avec
le pouce », comme disait l'abbé de Pradt, il ne vous restera rien de la
conférence ou de la lecture. Les mots vous effleureront à peine; les
idées qu'ils évoquent ne pénétreront pas dans votre conscience. Vous aurez
dépensé votre temps en pure perte et c'est toujours un tort et un préjudice pour
vous.
Il est
tellement vrai, comme nous l'avons dit, que l'attention a une grande autorité
sur nos réflexes et qu'elle est le gage de notre maîtrise personnelle, que
c'est une base sur laquelle on se fixe pour l'examen auquel sont soumis nos
aviateurs avant de recevoir leur certificat d'aptitude. Dans le dangereux
travail qu'ils choisissent, une minute d'inattention peut être suivie
d'une chute mortelle. On a vu, pendant la guerre, que les attaques aériennes
dont ils étaient l'objet étaient terribles et foudroyantes. Au cours de la
bataille, ils ne devaient pas un seul moment se laisser déconcerter. En toute
lucidité ils devaient décider ou de survoler l'adversaire, ou de l'affronter
avec la mitrailleuse ou de le surprendre par une manœuvre hardie. Pour connaître
le degré de maîtrise de nos futurs pilotes de l'air et, par conséquent, leur
force d'attention, puisque les deux facultés sont connexes, on place sur leur
poitrine un sphygmographe qui enregistre les troubles de leur rythme
pulmonaire. Ensuite, au cours d'une conversation, on tire à l'improviste
un coup de revolver près de leur oreille. Plus la force d'attention est
grande, plus le jeune homme est attaché aux paroles qu'on prononce et moins la
réaction qu'il éprouve à ce bruit inattendu sera grande et durable.
Celui qui est maître de son attention commande à son émotivité.
L'attention
spontanée
Etudions
de plus près le mécanisme psychologique de l'attention.
Elle
présente deux formes : une forme spontanée, une forme volontaire. L'attention
spontanée, naturelle, est la forme fondamentale, primitive de l'attention.
L'autre, au contraire, est le résultat d'une éducation, d'un entraînement. Nous
allons les étudier toutes deux, car, pour obtenir complètement
l'attention volontaire, il faut parfaitement connaître le jeu de l'attention
spontanée. Il nous est facile d’étudier celle-ci par ses manifestations
motrices.
Ribot
dit: « L'attention sous ses deux formes, n'est pas une activité indéterminée,
une sorte « d'acte pur » de l'esprit, agissant par des moyens mystérieux et
insaisissables, son mécanisme est essentiellement moteur, c'est-à-dire
qu'elle agit toujours sur des muscles et par des muscles, principalement sous
la forme d'un arrêt. »
Toute
idée a tendance à se traduire en acte: c'est un fait sur lequel nous
reviendrons longuement en traitant de la suggestion. « Tout état intellectuel
est accompagné de manifestations physiques déterminées, » dit Ribot, et
Setcheneff ajoute d'autre part: « pas de pensée sans expression. » Mais si
l'idée peut se traduire en actes ou amener une augmentation de mouvements, elle
peut, dans certains cas, déterminer un résultat opposé, une détente, un
relâchement musculaire, quelquefois une inhibition motrice complète.
« Les
répercussions physiques de l'attention peuvent, dit encore Ribot, se ramener
à trois groupes: phénomènes vaso-moteurs, phénomènes
respiratoires et phénomènes moteurs d'expression. »
Examinons
tout d'abord les phénomènes vasomoteurs:
Nos
vaisseaux sont sous la dépendance de notre système nerveux grand sympathique.
Les nerfs qui commandent à ces vaisseaux sont de deux ordres: nerfs
vasodilatateurs, ayant pour mission de dilater veines et artères, et
nerfs vasoconstricteurs dont le rôle est de les contracter. L'idée, l'attention
spontanée, ont des répercussions sur ces deux sortes de nerfs. Nerfs
vasodilatateurs: qu'une vive émotion nous surprenne — joie, colère,
crainte — nous rougissons. Un afflux sanguin s'est fait à la peau.
Pourquoi ? Tout simplement parce que les nerfs vasodilatateurs ont été
affectés, ils ont dilaté les vaisseaux capillaires de la région cutanée. Il en
est résulté uns appel de sang en quantité suffisante pour que la masse en
apparaisse au travers des tissus.
Si nous
accomplissons un travail cérébral considérable, notre tête se congestionne,
devient lourde, nos yeux s'injectent de sang. Le phénomène s'est produit
tout doucement, d'une façon presque sournoise, mais s'il se fait brutalement,
d'un seul coup et qu'un vaisseau cède à cette poussée, c'est
l'apoplexie dont on connaît les graves conséquences. Influence évidente de la
pensée, de l'effort cérébral sur les nerfs vasomoteurs.
« La
circulation sanguine, dit Maudsley, est plus active dans l'organe cérébral
pendant qu'il travaille que pendant le repos. Nous sommes donc autorisés
à dire que l'attention, en se portant sur un ensemble d'idées, a pour
effet d'accélérer la circulation dans le substratum nerveux de ces idées. C'est
précisément ce qui arrive, lorsqu'une idée s'est fortement emparée de l'esprit;
elle maintient dans le cerveau une circulation active qui ne permet pas de se
reposer et de s'endormir. »
Des
émotions peuvent arriver au même effet. Dites brusquement et avec
autorité, à un grand nerveux: « Oh, vous rougissez ! » et vous le verrez
s'empourprer.
Le
phénomène inverse peut tout aussi bien se produire. La pensée agit
très nettement sur les nerfs vasoconstricteurs. Une émotion pénible, une
mauvaise nouvelle, une longue attente, un sentiment de crainte, un surmenage
cérébral, surtout s'il se produit aux heures ordinaires du sommeil, nous fonf
pâlir par inhibition ou exténuation. Le premier de ces phénomènes, s'il
est assez marqué, peut entraîner la mort ou tout au moins de graves syncopes.
On a vu des personnes s'évanouir de frayeur, et des mères mourir
subitement en apprenant tout à coup la perte d'un être cher, leur
enfant, leur mari.
Les
répercussions de l'attention sur les fonctions respiratoires, et par contre
coup sur le cœur, sont aussi nettes. Sous l'influence de la pensée, de
l'émotion, le rythme respiratoire change, il se ralentit et subit parfois un
arrêt temporaire. C'est un effet qui peut provenir à un moindre
degré d'une attention soutenue trop longuement. Le bâillement qui souligne
cette fatigue est l'effet du ralentissement de la respiration. Souvent aussi,
en pareil cas, nous produisons une inspirations prolongée pour renouveler
amplement l'air de nos poumons. Nous sommes obligés de lutter et nous faisons
plusieurs inspirations profondes. C'est ce que nous voyons se produire pour
quantité d'hommes de lettres, d’hommes d'affaires qui s'adonnent à des
travaux cérébraux de trop longue baleine et qui se sentent, après ce
surmenage, le besoin de respirer pour décongestionner leur cerveau surmené. Ils
sortent, ne fût-ce qu'une demi-heure, ils respirent largement et leur
tête se dégage de l'afflux sanguin qui l'alourdit. Ils se retrouvent
bientôt dans leur état normal.
Le soupir
est un autre phénomène du même ordre. Il est un signe de fatigue,
que celle-ci soit physique ou morale. Nous en voyons l'exemple chez les
coureurs. Ils arrivent au but dans un état complet d'épuisement et le premier
signe de leur fatigue se montre sur la respiration. Non seulement leurs muscles
sont dans un état de flaccidité extrême, mais leur respiration est
diminuée, presque suspendue et cette diminution d'activité a un contre-coup sur
les vaisseaux qui se contractent et donnent au visage une pâleur souvent
cadavérique.
Un fait
analogue se produit quand l'attention, l'émotion, sont poussées à leur
plus haut degré. Elles amènent une immobilité temporaire des muscles. Le
Docteur Sikorski dit « l'étonnement, ou plutôt l'émotion qui accompagne le
processus psychique de l'attention, est surtout caractérisé par la suspension
momentanée de la respiration, phénomène qui saute aux yeux quand on est
accoutumé à la respiration accélérée des enfants. »
Inversement,
une émotion peut accélérer le rythme pulmonaire.
Envisageons
maintenant l'action que la pensée, en général, et l'attention soutenue, en
particulier, exercent sur notre système musculaire.
Il est
d'observation courante que les grands nerveux gesticulent beaucoup. Ils ont une
activité cérébrale désordonnée, en rapport avec leurs gestes qui sont plus
nombreux, plus amples et plus violents qu'il n'est utile à l'expression
de leurs pensées. Au contraire, l'honune magnétique, capable de commander aux
autres et à lui-même, fait peu de gestes: il domine ses réflexes,
il les dirige et ne leur permet d'agir que s'il en voit l'utilité. On raconte
même de certains hommes supérieurs des faits qui prouvent que leur attention
toujours présente, toujours en éveil, si elle sent l'agitation musculaire les
gagner, par suite de la colère ou de la contrariété, savent en tirer
parti, au mieux de leur intérêt présent. Quand Bonaparte signa les
préliminaires de Leoben, il était extrêmement jeune et entouré des
plénipotentiaires autrichiens qui voulaient profiter envers lui de la
supériorité de leur âge et de leurs habitudes diplomatiques. Le général n'était
pas de force à ce jeu-là, et il sentit, après plusieurs
heures de discussion, une violente colère s'emparer de lui. Craignant de
n'en pas être maître, il jugea bon de la dériver de façon à en
tirer parti. Il saisit un précieux cabaret de porcelaine qui se trouvait sur la
table, le jeta à terre en s'écriant:
image
Fig.. 79
et 80.
Vos
pensées, nos sentiments, nos émotions se manifestent sur notre visage.
Lorsque
nous prêtons attention, le muscle frontal entre en jeu.
L'expression
du rire faux, est produit par la contraction du muscle grand zygomatique.
« Je
vous briserai tous comme cela. » Après ce mouvement, son calme était
revenu, mais celui des antiques diplomates était parti; ils avaient
sérieusement peur de ce militaire qui les tenait dans sa main. Ils
signèrent des conditions beaucoup plus avantageuses qu'ils n'en auraient
accepté une heure avant.
L'habitude
de certaines pensées, de certains sentiments, crée sur notre visage et dans nos
mouvements, des habitudes qui se répercutent sur la forme même et qui ont
donné naissance aux sciences d'observation. Il serait curieux de faire une
étude des muscles expressifs, mais ce serait sortir du cadre que nous nous
sommes imposé. Il est cependant des muscles dont le jeu traduit très
nettement nos états d'âme. Le Docteur Duchenne (de Boulogne) a provoqué, par
l'électricité, la contraction isolée d'un certain nombre de muscles de la face
sur un homme atteint d'anesthésie et il a fixé par la photographie les
résultats de ses expériences. Il a constaté qu'il suffit souvent de la
contraction d'un seul muscle pour exprimer une émotion, chaque état affectif
produisant une seule modification locale. Ainsi, le Docteur Duchenne a établi
que le frontal est le muscle de l'attention, l'orbiculaire supérieur des
paupières le muscle de la réflexion, le pyramidal le muscle de la
menace, le grand zygomatique le muscle du rire, le sourciller le muscle de la
douleur, le triangulaire des lèvres le muscle du mépris, etc...
image
Fig. 81
et 82. — La face est bien le cadran des sentiments.
En se
contractant, le muscle triangulaire des lèvres donne l'impression de
tristesse.
Dans la
douleur, c'est le muscle sourciller qui entre en action.
Toute la
physiognomonie est basée sur l'étude de modifications de ce genre, et il y
aurait beaucoup à prendre dans les travaux des spécialistes dans cette
forme de recherches. D'après ce que nous venons de voir, nous ne pouvons
que conclure avec eux que le visage est le reflet de nos pensées ou que, plus
exactement, suivant l'expression populaire, « la lame modèle le
fourreau. »
Une étude
qui a été moins souvent faite est celle des gestes et par conséquent de
l'influence de la pensée sur les mouvements de notre corps. Ribot cite les
remarques et les calculs de Galton, qui a observé un auditoire de cinquante
personnes pendant un cours ennuyeux. Les mouvements appréciables de l'auditoire
étaient en moyenne de quarante-cinq par minute, environ un par personne et
très nettement apparents. L'attention du public ayant été éveillée, le
nombre des mouvements diminua de moitié et les mouvements qui se produisirent
furent plus modérés, plus brefs et à la fois plus rapides.
Cette
action de la pensée chez des personnes normales est moins visible parce qu'elle
est contenue par la volonté et par les exigences de l'éducation. Chez les
nerveux qui n'ont pas le contrôle de leurs réflexes, cette action se trouve
multipliée et, de ce fait, plus apparente. Leur pensée, toujours en ébulition,
maintient leurs muscles dans une activité constante. « Les maniaques, constate
Griesinger, peuvent faire, pendant un temps parfois très long, une
dépense de force musculaire à laquelle un homme sain ne suffirait pas.
On les voit passer des semaines et des mois entiers presque sans sommeil, en
proie à une fureur violente, et la seule explication de cette énorme
dépense musculaire semble être celle-ci: par suite d'une anomalie de la
sensibilité des muscles, ces malades n'ont pas le sentiment de la fatigue. »
J'ai
connu une malheureuse persécutée qui est restée pendant plus de trois mois sans
prendre presque aucun repos. Elle ne se déshabillait jamais. Préoccupée sans cesse
d'ennemis imaginaires, elle était en proie à une activité cérébrale qui
ne cessait à aucun moment de la journée. Elle semblait vivre par miracle
dans un surmenage constant. Une autre persécutée, s'imaginant poursuivie par
des malfaiteurs occultes qui l'influenceraient, l'envoûteraient, s'ils
connaissaient son domicile, changeait d'hôtel chaque nuit, afin que l'on ne put
savoir où elle couchait. Pour dépister ses persécuteurs imaginaires,
elle ne passait donc jamais deux nuits de suite au même endroit, aussi
transportait-elle avec elle tous les objets auxquels elle tenait. Le tout était
placé dans une grande valise de voyage, bourrée à crever et dont elle ne
se séparait jamais. Comme tous les persécutés, la malheureuse dormait
très peu, toujours aux aguets du mal qu'on voulait ou qu'on pouvait lui
faire. Aussi, dès le petit jour, elle repartait avec sa valise, une
valise lourde même pour un homme, et se remettait en courses vers un
autre quartier de la capitale. Un homme robuste n'aurait pas tenu à
cette existence: elle la supportait parfaitement, trouvant dans son obsession
des forces musculaires hors de proportion avec son tempérament à l'état
normal.
Si notre
attention se manifeste au-dehors par des mouvements musculaires, inversement,
nous pouvons remarquer que les mouvements musculaires agissent sur l'activité
cérébrale.
Binet
admet cette hypothèse que les mouvements de la face, du corps, des
membres et les modifications respiratoires qui accompagnent l'attention sont
les conditions nécessaires, les éléments constitutifs, les facteurs
indispensables de l'attention. « Le spectateur naïf qui s'ennuie à
l'Opéra, dit-il, parce qu'il ne comprend rien à la musique, devient
toute attention, s'il se produit un brusque changement de décor. C'est-à-dire
que l'impression visuelle a produit instantanément une adaptation des yeux et
de tout le corps. Sans cette convergence organique, l'impression s'évanouirait
rapidement. »
De
nombreux exemples journaliers manifestent cette influence réciproque des
mouvements et de l'attention. Si nous nous sentons mal disposé pour travailler,
nous étirons nos bras et nos jambes avec l'idée assez juste que ces mouvements
nous dégourdiront non seulement les muscles mais l'esprit. Le matin, au saut du
lit, nous sentons-nous mal éveillés, la tète lourde encore du travail de
la veille ? Nous éprouvons le besoin de bailler pour nous mettre en train, pour
sentir nos idées plus claires. Cela est fréquent, mais ce n'est pas ainsi que
nous aurons « une âme maîtresse du corps qu'elle anime ». Souvenez-vous de
Napoléon. Jamais, peut-être, homme n'eut une telle puissance de travail.
C'est qu il savait voir toute chose, la classer avec méthode et la reprendre
quand il estimait en avoir besoin. Ses périodes de sommeil étaient des plus
courtes, mais, il l'a dit mille fois lui-même et Las Cases le rapporte
dans le Mémorial de Sainte-Hélène, son sommeil était profond et
réparateur. En outre, s'il avait un moment de liberté dans la journée, il se
refusait à toute pensée et, fût-ce dans un fauteuil, sur une
chaise, ou dans sa tente en campagne, il s'endormait pour la durée du temps
dont il disposait. Sa volonté était si parfaitement maîtresse de son corps
qu'il s'éveillait juste à l'instant qu'il avait fixé et retrouvait
instantanément toute sa présence d'esprit, toutes les idées et connaissances
qui lui étaient nécessaires pour le travail du moment. Le seul défaut —
à cet égard — de ce grand homme était de ne pas comprendre que tout le
monde n'avait pas la même résistance que lui et d'exiger de ses ministres
et de ses secrétaires la même somme de travail qu'il était lui-même
en mesure de donner.
Une
marche rapide, une course accélérée font affluer le cours des idées et de la
parole. Elles produisent ce que Bain appelle « une ivresse mécanique ». C'est
pourquoi les écoliers se trouvent beaucoup plus aptes au travail après
une récréation au grand air où ils ont pris un exercice violent
qu'après un repos passé à lire ou à discuter « pour faire
comme les grands ». Il faut exiger des enfants des exercices musculaires;
ceux-ci rétablissent les rythmes respiratoire et circulatoire et permettent
ensuite à l'attention de se concentrer complètement et avec une
plus grande facilité.
Dans les
moments de fatigue, de dépression, de préoccupation, plus d'un conférencier a retrouvé
la maîtrise de soi-même et de son auditoire en faisant quelques pas,
quelques gestes qui ont vivifié le cours de ses pensées. Le geste souligne et
porte l'idée: l'orateur parle alors avec force et netteté, il fait plus
d'impression qu'il n'en aurait fait en demeurant immobile.
Faire
quelques pas sur l'estrade, accomplir des gestes, tracer des figures au tableau
amène une excitation cérébrale et cette stimulation a bien souvent
réussi à des orateurs fatigués, à court d'idées. Ces mouvements
ont ranimé leur afflux cérébral et leur ont donné des vues nouvelles,
peut-être seulement le temps de les trouver avec la sensation que le
public perdait moins patience. Mais, en défalquant ce dernier facteur tout
suggestif, il est certain que le mouvement et la pensée ont de profonds points
de contact. Sans parler des quakers d'Amérique et d'Angleterre qui, saisis par
une inspiration soudaine, étaient pris de tremblements nerveux et
prophétisaient, on a vu des exemples presque aussi frappants.
Un
orateur connu a une méthode très originale d'évaluer la durée et
l'importance de ses discours. A qui l'interroge sur ces points, il répond: « Ma
conférence durera dix kilomètres. » Et, si l'on s'étonne de cette
singulière manière d'évaluation, il ajoute: « Quand j'ai une conférence
à faire, je m'en vais à la campagne, je rassemble mes idées, et
je parle en marchant, à peu près comme je parlerais devant mes
auditeurs. Comme j'ai un pas très régulier, je sais, en regardant les
bornes kilométriques, quelle sera la longueur de ma conférence. Aujourd'hui
j'ai fait dix kilomètres. »
D'autre
part, voyez cet écolier qui se trouve embarrassé devant un problème ou
tout autre travail, il fait mille mouvements inconscients, mais qui aident
à la concentration de son attention; il se prend la tête, se
gratte le nez, tortille ses cheveux. Subitement, il se frappe le front.
Qu'a-t-il trouvé ? Peut-être une erreur, mais à coup sûr une
solution.
Ces
mouvements inconscients peuvent, dans certains cas, avoir une grande intensité
et présenter les caractères les plus frappants. Le Docteur Hack Tuke
nous a représenté le célèbre Sir Philip Francis « marchant avec
rapidité, comme s'il poursuivait une idée. Soudain, il s'arrêtait court,
se redressait de toute sa hauteur, étendait le bras et prononçait quelques mots
de sentence ou quelque belle citation. Les personnes de sa famille, qui
cependant étaient bien habituées à ces arrêts subits d'une marche
mesurée, à ces allées et venues qu'il aimait faire dans toute la
longueur et dans tous les sens de son petit appar.tement, tressaillaient
elles-mêmes quelquefois de la véhémence de ses éclats. Quant aux
étrangers, ils en étaient absolument transportés. ».
Tous les
mouvements inconscients ne sont pas aussi nettement caractérisés: il en est qui
sont presque imperceptibles. C'est sur leur observation que se basent tous les
phénomènes truqués de la lecture de pensée telle qu'elle se pratique
dans les théâtres. Certains opérateurs sont arrivés dans ce genre à une
étonnante précision ( On trouvera toutes précisions au sujet des trucs employés
pour simuler la lecture de pensée dans les études suivantes: Comment on truque
la transmission de pensée; La lecture rapide de la pensée; Une expérience de
suggestion mentale (Henri Durville, imprimeur-éditeur). Des liseurs de pensée
peuvent dire à une personne quel est le mot — leur nom par exemple —
auquel elle pense. Le procédé est bien simple: l'opérateur dispose d'un
alphabet qu'il a dessiné sur une grande feuille de papier ou sur un tableau
noir. Il faut, d'autre part, que le spectateur pense fortement à son
nom, le voie nettement en son esprit, le décompose lettre par lettre. On
commence par la première lettre. L'opérateur tient de sa main droite la
même main du spectateur et la promène au-dessus de l'alphabet.
Dès qu'il passe au-dessus de la lettre qui a été pensée, la main du
guide a un léger tressaillement, une très furtive crispation,
promptement saisie par l'opérateur. La première lettre étant découverte,
on recommence la même opération pour la lettre suivante. Et ainsi de
suite. Les réflexes musculaires traduisent la pensée; il en est de même
des demi-sourires qui échappent à une personne sur qui l'on a caché un
objet quand le chercheur est en bonne voie de le découvrir, « brûle »,
comme disent les enfants.
Nous
avons étudié plusieurs liseurs de pensées et refait nous-même, bien
souvent, à la Société Magnétique de France ces expériences. Elles sont
très faciles à reproduire si on a soin de choisir comme témoin
une personne très émotive. Un des liseurs, Bellini, que nous avons suivi
de très près, accomplissait des actes relativement compliqués. Il
pouvait, par exemple, si telle était notre volonté secrète, prendre une
table, la retourner les pieds en l'air et poser une chaise dessus; enlever une
carte d'un portefeuille et la porter à une autre personne également
désignée; retirer une bague à une dame et la passer au doigt d'un
monsieur placé à quelque distance. Pour réaliser chaque expérience,
Bellini fermait les yeux, ce qui lui donnait une meilleure concentration mentale.
Il est curieux de détailler la série d'actes accomplis par le liseur pour
réaliser sa pénétration de pensée. Si nous prenons l'expérience de la bague
enlevée des doigts d'un auditeur et replacée dans la main d'un autre
spectateur, nous voyons que Bellini entraînait tout d'abord son guide au milieu
de la salle; il l'entraînait très rapidement et, quand il sentait une
résistance inconsciente et involontaire dans la main qu'il tenait, il
s'arrêtait: là se trouvait la personne ou la chose sur laquelle
devait s'exercer son action. Il entrait aussitôt dans le rang de spectateurs,
allait, venait, talonnait, et dès que les mouvements involontaires de
son guide lui signalaient qu'il était au but, il s'arrêtait devant un
spectateur. C'était là qu'il fallait accomplir un acte précis. Pour le
découvrir, il agissait par élimination: il touchait successivement le chapeau,
les cheveux, la fourrure, le corsage, les bras, les mains. Eprouvait-il un
léger mouvement en passant devant la main ? II redoublait d'attention. A cette
main se trouvait une bague, il la prenait. Que faire de cette bague ? La porter
quelque part ? Où ? Ici la main tenue redevenait inerte et le liseur de
pensées s'en allait: il faisait brusquement quelques pas par-ci, par-là
et l'insensible résistance qu'il sentait d'un côté lui montrait la direction
à prendre. Il s'y engageait résolument. La main le retenait-il bientôt ?
La personne à qui donner l'anneau était là, tout près.
Chercher le rang de chaises où se trouvait la personne désignée,
devenait jeu d'enfant. Il était vite découvert par le même procédé.
Bellini y pénétrait, trouvait la personne et, placé devant elle, faisait
rapidement une série de gestes dont chacun éliminait une possibilité d'action:
placer la bague dans une poche, etc... Il prenait ensuite la main. Son guide
était-il satisfait ? Aussitôt il mettait l'anneau à un doigt et les
applaudissements du public l'avertissaient qu'il avait réussi.
Plusieurs
savants se sont préoccupés d'enregistrer scientifiquement ces mouvements
inconscients et de les étudier ainsi. Nous avons dit au début du présent Cours
qu'un dispositif à la fois simple et ingénieux a été imaginé à
cet effet par le Docteur d'Allonnes. Nous n'y reviendrons pas ici.
Chevreul
avait déjà mis en valeur ces mouvements inconscients sous l'empire de la
pensée. Il avait observé qu'un pendule composé d'un fil métallique et d'un
objet pesant, tenu à la main, oscille au-dessus de certains corps, le
mercure par exemple, bien que la main demeure, en apparence, immobile. Il mit
une lame de verre entre le pendule et le mercure et vit que les oscillations,
d'abord uniformément retardées, finissaient par s'arrêter. Comprenant que
le mercure ne devait réellement pas être la cause du mouvement de ce
pendule, il fixa plus fortement la main qui tenait celui-ci, au lieu de se
contenter de soutenir le bras. Le résultat fut qu'il ne se produisit plus
aucune oscillation, que le mercure fut ou non couvert par une lame de verre.
Chevreul en conclut qu'un mouvement musculaire inconscient produisait ces oscillations
qui l'avaient embarrassé. Il ne se trompait pas, non plus qu'il ne se trompait
quand il se souvînt de s'être trouvé dans un état particulier pendant que
ses yeux suivaient le mouvement du pendule. L'idée du balancement du pendule,
qui lui semblait une association d'idées nécessaire à cet appareil avait
déterminé ce mouvement involontaire. Il prit la précaution de se bander les
yeux et, quelle que fût la position de son bras et de sa main, les
oscillations ne se produisirent jamais plus.
Ses
observations l'avaient donc amené à constater que, si le pendule soutenu
par la main au-dessus de certains corps, se meut et décrit des oscillations
d'une étendue toujours croissante, et si le mouvement décroit et finit par
cesser lorsqu'on, met une lame de verre ou tout autre objet entre ce corps et
le pendule, cela tient à ce que l'on s'attend à ce que cet effet
se produira. Le pendule s'arrête dès que la main cesse de se
mouvoir ou que les yeux de l'expérimentateur sont bandés. Il est donc
complètement démontré que ces oscillations sont créées par l'association
d'idées qui unit la pensée d'oscillation à celle de pendule. Cette
association d'idées a pour résultat d'engendrer le mouvement musculaire
inconscient qui se traduit visiblement par les oscillations du pendule.
Etudiant
le problème du pendule et de la baguette divinatoire appliqués à
la recherche des eaux souterraines et des gites métallifères, Chevreul
eut toutefois tort de conclure que les mouvements sont dûs uniquement
à la pensée de l'opérateur. La question est beaucoup plus complexe. Mais
l'étude approfondie des mouvements inconscients est utile à connaître;
il y a là une mine des plus curieuse à exploiter, car certains
phénomènes psychiques — comme les mouvements de table obtenus avec
contact, l'écriture automatique des médiums, etc... — n'ont en réalité d'autre
cause. .
Notre
travail musculaire et notre travail mental sont donc comme deux roues dentées
engrenées l'une sur l'autre. Qu'une des roues se meuve, immédiatement elle
entraîne la seconde, L'impulsion peut d'ailleurs provenir de l'une ou l'autre
roue, soit du domaine musculaire, soit du domaine mental.
Nous
avons montré, jusqu'ici que l'idée a une action motrice. Inversement, on a vu,
sous le coup d'une idée très forte, d'une émotion, la force musculaire
disparaître complètement,
Une
frayeur, une mauvaise nouvelle « coupent les jambes. » C'est en partant de ce
principe que l'hypnotiseur arrive si facilement à empêcher son
sujet de marcher, de parler, de se lever de sa chaise, d'accomplir un acte
habituel. Pour obtenir cette inhibition de l'activité musculaire, l'opérateur
agit sur l'attention. Il impose violemment sa pensée à l'hypnotisé qui,
sous l'effet du choc émotionnel, perd contenance, se trouble, chancelle. L'effet
est d'autant plus net et rapide que le sujet est plus névrosé — donc plus
réceptif — et que l'opérateur sait manier la suggestion émotionnelle.
Mais
l'action suggestive intense, le traumatisme psychique déterminé volontairement
par l'hypnotiseur n'est pas seul à produire une perturbation profonde
dans le champ mental. Le travail cérébral habituel, s'il est extrême,
peut suspendre complètement l'activité de certains muscles. Nous n'en
voulons pour preuve que l'expression hagarde et atone que l'on voit aux
personnes surmenées, préoccupées, qui ne comprennent pas immédiatement ce qui
leur est dit; leurs muscles relâchés montrent bien un manque d'attention.
Le
mécanisme de l'attention nous étant connu, apprenons maintenant à nous
concentrer volontairement, c'est-à-dire à fournir, dans un laps
de temps déterminé, un effort cérébral.
L'attention
volontaire
L'attention
volontaire, nous l'avons dit, est un résultat de l'éducation. Elle dépend d'un
entraînement. C'est une faculté acquise par une sorte de dressage. Nous devons
tendre à obtenir de cette attention le maximum de rendement dans un
temps donné. Nous en constaterons l'utilité en vue de la maîtrise de
nous-même ainsi que du développement des facultés supérieures de
l'esprit. Quelles que soient nos facultés innées, si nous nous considérons sans
partialité, nous nous rendons compte que l'attention volontaire est le produit
d'un entraînement personnel ou éducatif. Regardez l'enfant dans la
première partie de sa vie: il n'est capable que d'attention spontanée.
Ce n'est que par la suite, et avec la collaboration de ses éducateurs, s'ils
sont réellement capables de la développer, qu'il acquiert une excellente
attention volontaire, qu'il observe avec fruit les phénomènes qui
l'entourent.
Pour
développer en nous cette faculté si précieuse, nous devons d'abord nous
souvenir du mécanisme de l'attention spontanée et de la définition qu'en donne
Ribot, en nous fixant sur ses caractéristiques: « Dans le cas d'attention
spontanée, le corps entier converge vers son objet, les yeux, les oreilles,
quelquefois les bras, tous les mouvements s'arrêtent. La personnalité est
prise, c'est-à-dire que toutes les tendances de l'individu, toute son
énergie disponible visent un même point. L'adaptation physique et
extérieure est le signe de l'adaptation psychique et intérieure. La convergence
c'est la réduction à l'unité se substituant à la diffusion des
mouvements et des aptitudes qui caractérise l'état normal. »
Ainsi
présentée, cette attention, poussée à ses extrêmes limites, peut provoquer
des répercussions dont nous ne sommes pas les maîtres et nous devons justement
éduquer notre attention en vue de les éviter. Ce qu'il faut, c'est obtenir de
nos facultés psychiques le meilleur rendement tout en évitant les troubles dont
nous avons parlé au début de ce chapitre : la pâleur, le rougissement, la
congestion de la tête, l'augmentation du rythme cardiaque ou pulmonaire,
les contractions musculaires inutiles. Ces répercussions organiques réagissent
sur le cerveau et nous privent de nos facultés psychiques au moment où
nous en avons besoin.
L'entraînement
que nous vous préconisons a donc un double but: donner à votre partie
mentale le plus grand rendement possible et, en même temps, éviter les
réactions organiques toujours nuisibles.
Cherchons
d'abord à maîtriser nos mouvements inconscients :
Maudsley
a dit: « Celui qui est incapable de gouverner ses muscles est incapable
d'attention. » On ne saurait mieux dire. Pour se rendre compte de la justesse
de cette observation, il suffit de considérer les grands nerveux qui
gesticulent, frappent des mains et des pieds, s'emportent, sursautent à
la moindre émotion. Leur cerveau est toujours en action, mais en action
désordonnée. Ils sont sans cesse en proie à un torrent d'idées qui courent
dans leur cerveau comme un film sur l'écran cinématographique: aucune idée
n'est capable de les arrêter, ou plutôt ils ne sont en état d'en
arrêter aucune. Aussi, non seulement le jour, mais la nuit, leurs muscles
sont sans cesse agités de mouvements plus ou moins conscients: ils se tournent
et retournent dans leur lit et leur inconscient, toujours en travail, leur
donne sans cesse des rêves. Donc, pour arriver à la concentration
mentale, il est nécessaire tout d'abord d'imposer le calme à vos réactions
musculaires inconscientes ou tout au moins involontaires.
Voici
deux exercices indiqués par M. Hector Durville dans son Magnétisme personnel
qui seront très utiles dans ce but.
Premier exercice. — « Tenez-vous droit sur votre chaise, la tête ferme, le menton
développé et les épaules aussi effacées que possible. Elevez latéralement le
bras droit jusqu'à la hauteur de l'épaule; tournez la tête
à droite en regardant le bout des doigts et en maintenant le bras dans
sa position horizontale pendant une minute au moins. Faites la même
expérience avec le bras gauche et, quand vous serez arrivé à des
mouvements aisés et précis, augmentez la durée de jour en jour. Accroissez le
temps de 1 à 2 minutes, puis de 2 à 3, jusqu'à 5.
image
Fig. 83.
— Le contrôle de notre activité musculaire,
Noire
activité mentale et notre activité musculaire sont en étroite corrélation. Si
nous voulons acquérir des facultés mentales puissantes, apprenons à
imposer silence à nos muscles. Voici un premier exercice qui tend
à assurer la parfaite maîtrise de nos membres supérieurs.
Deuxième exercice. — « Prenez un verre d'eau, tenez-le entre les doigts et tendez le
bras bien en face de vous. Immobilisez-le autant que possible, de
manière à éviter au verre toute trépidation. Augmentez la durée
de l'expérience de la même manière et dans la proportion indiquée
précédemment. »
C'est
à dessein que nous donnons des exercices très simples. Beaucoup
d'élèves sont désireux de se soumettre, dès le début, à
des entraînements compliqués. C'est une erreur qui peut amener de sérieuses
déceptions. Il est nécessaire de suivre la voie du simple au compliqué. Il
faut, en toute chose procéder méthodiquement. C'est la seule condition qui
puisse nous assurer des résultats certains et durables. D'ailleurs, ces deux
exercices ne sont que des procédés de début: vous pouvez par la suite les
compliquer à votre fantaisie, leur en substituer d'autres.
image
Fig. 84.
— Autre exercice de contrôle musculaire.
Tenant un
verre d'eau devant soi, le bras bien tendu, s'efforcer par une concentration
mentale d'arrêter tout mouvement involontaire. Le contrôle mental est
parfait lorsque la surface de l'eau est immobile.
En voici
quelques-uns, à titre d'exemple:
Troisième exercice. — Placez-vous contre un mur, le dos bien appliqué à la
maçonnerie, le corps bien droit, la poitrine bien dégagée en avant, les jambes
bien tendues, les talons touchant le mur, les bras tombant le long du corps.
Respirez bien calmement et largement. Ensuite, sans changer la position du
corps, élevez de terre la jambe droite, de manière à ce que le
poids du corps porte sur la jambe gauche. Cherchez à maintenir votre
équilibre. Celui-ci étant obtenu, élevez vos bras le long du mur,
jusqu'à ce que vous ayiez atteint l'horizontale, puis abaissez-les, en
réglant le mouvement d'élévation et d'abaissement sur votre rythme
respiratoire.
image
Fig. 85.
— La maîtrise de nos gestes.
L'être
magnétique possède la parfaite maîtrise de ses muscles, de ses paroles,
de ses pensées. Cet exercice tend à donner le contrôle sur la totalité
de notre activité musculaire.
Redoublez
d'attention afin d'associer parfaitement le mouvement des bras avec la cadence
respiratoire. Lorsque vous dilatez vos poumons, élevez vos bras et laissez-les
descendre lentement pendant que vos poumons se vident d'air. Cherchez à
bien rythmer le mouvement. Seuls les membres supérieurs et la cage thoracique
doivent y prendre part. Le corps doit toujours demeurer appliqué contre le mur
sans bouger en aucune sorte. Au début, cet exercice présente quelque
difficulté, mais il devient aisé par la suite, surtout si nos articulations
sont souples. Il est excellent pour augmenter notre contrôle musculaire et, par
l'effort cérébral qu'il nécessite, pour développer notre concentration mentale.
image
Fig. 86.
— La maîtrise de nos gestes.
Le corps
conserve la position de la précédente figure. Tout en maintenant son équilibre
l'être qui veut devenir magnétique élève lentement ses bras. La
difficulté du mouvement exige un puissant effort de concentration mentale.
Cet
exercice peut être modifié de la façon suivante:
Quatrième exercice. — Le corps restant dans la même position, bien droit et
toujours appuyé au mur que les talons ne doivent pas quitter, élevez lentement
la jambe droite de façon à ce que tout le poids du corps repose sur le pied
gauche. Puis, associez un mouvement d'élévation des bras à votre rythme
respiratoire, seulement, au lieu d'élever vos bras en suivant le mur, comme
dans le précédent exercice, élevez-les devant vous, bien droits, bien
parallèles. Levez-les jusqu'à ce qu'ils soient verticaux de
chaque côté de votre tête.
Cet
exercice est plus difficile que le précédent en ceci qu'il peut, si l'on n'y
prend garde, entraîner la chute du corps en avant; c'est justement ce que vous
devez éviter. Toute votre attention doit tendre à vous maintenir contre
le mur, malgré votre position peu stable. Pendant que vous élevez les bras,
emplissez vos poumons au maximum et rejetez l'air à mesure que vos bras
descendent. Il faut un mouvement régulier, calme, sans effort apparent.
Vous aurez
peut-être, au début, quelque peine à réaliser cet exercice. Ceci
dépend de la corpulence, de la souplesse des articulations. Nos jeunes
élèves l'exécuteront avec aisance et même avec plaisir. Les
personnes âgées et celles qui souffrent de rhumatismes ou de toute autre
maladie qui occasionne une gêne articulaire, à vouloir accomplir
ce qui leur paraîtra un tour de force, risqueraient des chutes fâcheuses; ils
auront donc avantage à se contenter des deux premiers exercices.
Le rythme
pulmonaire, on s'en souvient, est le résultat d'un travail musculaire qui met
en œuvre le diaphragme, les muscles pectoraux, intercostaux, etc. On
s'efforcera d'obtenir un jeu pulmonaire parfait, car ce rythme, nous l'avons
vu, est en relation étroite avec notre attention. Que celle-ci soit affectée
brusquement par la peur et notre respiration s'en ressent aussitôt. Il s'ensuit
des troubles ou tout au moins des mouvements irréguliers du cœur. Les
battements sont généralement augmentés. Donc, respirons amplement et avec une
régularité d'horloge. Lewes a dit très justement: « Acquérir le pouvoir
d'attention c'est apprendre à faire alterner les ajustements mentaux
avec les mouvements rythmiques de la respiration. » Ne dit-on pas, d'ailleurs,
d'un être qui pense superficiellement qu'il est incapable d'une
œuvre « de longue haleine » ? Assurer à nos poumons un
fonctionnement harmonieux, c'est posséder une des conditions indispensables
à une parfaite concentration mentale.
On
comprendra donc de plus en plus l'intérêt que présente la respiration
profonde et rythmée, et nous ne saurions trop en conseiller la pratique.
Voici un
exercice qui combine les avantages de la respiration profonde et de la
concentration mentale.
Cinquième exercice. — Le mur contre lequel vous vous adossiez pour les précédents
exercices ne vous est plus utile maintenant. Vous faites ce cinquième
exercice au milieu de la pièce. Vous partez de la position accroupie, et
vous vous élevez graduellement jusqu'à la station verticale. Pendant
toute la durée de l'exercice, les bras sont le long du corps, le buste est
droit, la poitrine bien dégagée en avant, la tête légèrement
projetée en arrière. Vous inspirez l'air pendant l'élévation de votre
corps et vous l'expirez pendant le retour à la position accroupie.
Voici le
détail de ces deux temps.
Elévation.
— De la position accroupie, vous vous relevez progressivement jusqu'à la
station debout. Pendant ce mouvement, vos bras qui étaient le long de votre
corps décrivent un demi-cercle pour venir se placer verticalement de chaque
côté de la tête. Pendant que vous vous relèverez et que vos
membres supérieurs, toujours bien tendus, accompliront ce mouvement, ayez soin
de faire entrer la plus grande quantité d'air dans vos poumons. Les mouvements
des membres et la dilatation de la cage thoracique doivent se faire
progressivement, sans à coup, comme sans arrêt.Vous compterez
mentalement 10 secondes pour remplir vos poumons; puis, à mesure de
l'entraînement, vous augmenterez progressivement le temps de l'inspiration qui
sera porté à 15, 20, et 30 secondes. Cette durée de 30 secondes nous
paraît être un maximum, car il peut être dangereux de la dépasser,
surtout pour les personnes prédisposées aux troubles circulatoires.
Rappelons
ici la recommandation que nous avons déjà faite au sujet de la
respiration profonde: il ne faut pas comprimer violemment l'air dans les
poumons, ce qui, distendant démesurément les alvéoles pulmonaires, pourrait
détermilicr dans les organismes prédisposés des troubles congeslifs, des maux
de tête, des étourdissements, voire même des vertiges d'une
certaine gravité. L'air doit pénétrer pour ainsi dire de soi-même, du
fait que la cage thoracique augmente d'amplitude par l'abaissement du
diaphragme et le soulèvement des côtes. Ne jamais chercher à
contraindre violemment les organes, mais, si l'on tente de dépasser le résultat
obtenu, il faut s'arrêter à la première gène,
à la moindre sensation pénible et recommencer, le soir ou le lendemain
à la même heure, en procédant toujours avec une grande douceur et
un rythme très calculé.
Abaissement.
— Pour ce deuxième temps, le corps quitte la station debout pour
retrouver la position accroupie. Pendant qu'on fléchit les genoux, on fait
redescendre lentement les bras étendus de chaque côté du corps. Au cours de ce
mouvement, on rejette l’air contenu dans les poumons en comptant mentalement le
même temps que l’on a compté pendant le mouvement précédent : 10
secondes au début, puis 15, 20, 25, 30 secondes. La recommandation à
faire pour ce mouvement, en ce qui concerne la respiration, est la même
que précédement : il faut laisser agir les muscles de la poitrine et non
pas chasser brusquement l’air contenu dans les poumons. Si on laisse retomber
doucement, de leur propre poids, les côtes reviennent à leur place
initiale et l’air sort sans hâte de la poitrine.
Pour que
cet exercice soit aussi complet que salutaire, il faut donc bien se représenter
ses deux temps : 1° élévation du corps et de ses bras en même temps
que l’on dilate ses poumons ; 2° abaissement des bras et du corps, à
mesure qu’on rejette l’air inspiré.
Cet
entraînement amène un meilleur rythme respiratoire, fortifie et
développe l’attention du fait qu’on s’efforce de compter mentalement, avec une
régularité d’horloge, le nombre de secondes à atteindre pour chaque temps
de l’exercice respiratoire. Le fait de compter a une importance, car c’est sur
lui qu’est basé le rythme sans lequel l’exercice est d’un bien moindre profit
pour notre organisme : aussi devons-nous compter bien également, sans
précipitation, sans distraction. Au début, vous pourrez vous aider d’un
chronomètre ou, mieux, d’un métronome. Vous pratiquez cet exercice,
pendant 10 minutes environ, le matin en vous levant et le soir au moment de
vous coucher, quand vous ne porterez plus sur vous que des vêtements
lâches. Il est bon aussi de vous habituer à le faire devant une
fenêtre largement ouverte, surtout pendant la saison chaude.
Quand
vous aurez acquis, par les exercices que nous venons d’indiquer, un meilleur
contrôle de votre activité musculaire et de votre rythme pulmonaire, vous
pourrez vous perfectionner par l’exercice suivant, indiqué par M. Hector
Durville dans Magnétisme personnel.
Sixième exercice. — « Faire une sorte de collier avec une centaine de perles qui
ne soient pas top serrés les unes contre les autres. Ce collier étant fait,
prendre pour tâche, en le tenant dans les deux mains, de déplacer chaque perle
de gauche à droite en les comptant. Porter sur cet acte son attention,
toute sa volonté, pour ne pas penser à autre chose et tâcher de déplacer
le plus possible de perles dans un temps donné. Moins on laissera errer sa
pensée, plus on déplacera de perles pendant ce temps. Il est bon de compter 5
à 600 déplacements, par exemple, de se rendre compte du temps que l'on y
met et de chercher à chaque fois, à en mettre le moins possible.
»
Voici
maintenant d'autres exercices exigeant un effort plus considérable d'attention:
image
Fig. 87.
— Autre exercice de contrôle musculaire
S'efforcer
de tourner ses pouces en sens contraire. Pour être exécuté fidèlement,
cet entraînement exige une attention très soutenue.
Septième exercice. — Chercher à tourner les deux pouces en sens inverse. Réunir
ses deux mains devant soi, en croisant les doigts, puis décrire un petit cercle
avec le pouce droit, en s'efforçant de le faire le plus régulier possible.
Ensuite, pendant que ce pouce tourne, faire avec le pouce gauche un mouvement
analogue, mais en sens opposé. Au début, les mouvements s'embrouillent vite,
les distractions amènent des arrêts dans les mouvements, mais,
à mesure que la concentration mentale devient meilleure, que l'attention
se développe, on réussit de mieux en mieux cet exercice qui est excellent pour
se rendre compte de l'effort mental déployé. Nous le conseillons à nos
élèves : ils devront s'y entraîner afin de le faire
régulièrement. Dans la suite, ils arriveront à une régularité,
parfaite et ce mouvement qui leur présentait une grande difficulté au début,
ils l'accompliront presque sans y penser: le mouvement sera devenu automatique.
Huitième exercice. — Cet exercice est du même ordre que le précédent, mais, au
lieu de mettre en jeu les pouces, on l'exécute avec les deux mains dont les
doigts sont allongés et réunis en pointe. On tient ses mains devant soi, l'une
en face de l'autre, à une faible distance, les doigts réunis en forme de
cône. La main droite décrit un cercle de 20 centimètres de
diamètre environ, et l'on tend à le faire le plus régulier
possible, toujours d'un rythme uniforme. Ce résultat obtenu, et tout en continuant
le mouvement de rotation avec la main droite, on décrit un cercle analogue avec
la main gauche, mais en tournant on sens inverse.
image
Fig. 88.
— Un exercice du même ordre.
Ce ne
sont plus les pouces qui sont présentes l'un en face de l'autre. Ici, les deux
mains, dont ]es doigts sont réunis en cône, décrivent des cercles très
réguliers. Les déplacements s'effectuent, comme dans la précédente figure, en
sens contraire.
Cet
exercice présente aussi une certaine difficulté: il exige une grande attention,
mais on devra s'efforcer de le réaliser parfaitement. On y arrivera
après un nombre d'essais d'autant moins nombreux que l'effort cérébral
aura été plus soutenu.
Neuvième exercice. — Les deux exercices précédents permettent de diriger sa pensée dans
le but d'assurer à chaque main un mouvement circulaire en sens opposé.
Voici qui est plus difficile: faire d'une main un mouvement circulaire et de
l'autre, en même temps, un mouvement rectiligne.
S'asseoir
devant une table et, de la main droite, décrire sur le dessus du meuble un
cercle de 15 à 20 centimètres de diamètre. S'efforcer de
le faire assez lentement, très régulièrement, sur un rythme
toujours le même. Puis, pendant que la main droite continue à
décrire ce cercle, faire avec la main gauche sur la table nn mouvement rectiligne
de va-et-vient. Ce mouvement devra être très net, le champ de
déplacement de la main gauche sera de 20 à 30 centimètres.
image
Fig. 89.
— Exercice devant la table.
La
difficulté s'accroît à mesure de l'entraînement. Tandis que la main
droite décrit un cercle, la main gauche exécute un mouvement rectiligne de va
et vient. Cet exercice, qui n'est pas sans difficultés, développe puissamment
l'attention.
Au début,
il sera difficile de faire ces deux mouvements en même temps, car on a
toujours tendance à faire le même mouvement des deux mains, la
main droite imposant généralement son mouvement à la main gauche.
L'effort mental devra viser à bien exécuter les mouvements rotatoire et
rectiligne. Cet exercice développe puissamment l'attention et on devra le
pratiquer jusqu'à réussite parfaite.
Les
écoliers font, par jeu, une variante de cet exercice: ils se frappent d'une
main le dessus de la tête, tandis que, d'un mouvement circulaire, ils se
frottent le ventre avec l'autre main.
Dixième exercice. — Donnons un dernier exercice qui nous permettra d'apprécier
très exactement — par un chiffre —la force de notre attention et de
suivre par conséquent, chaque jour, le développement des facultés supérieures
de notre esprit.
Il
s'agit, en partant du nombre 100, de compter à haute voix, en
décroissant: 99, 98, 97, etc., jusqu'à 1, en comptant
régulièrement, au rythme de la seconde. Cet exercice qui paraît simple,
nécessite cependant une réelle concentration mentale. Il ne faut pas être
distrait pour l'accomplir convenablement, car, si on se laisse entraîner par
une idée étrangère, on commence par ralentir le rythme, puis on
s'arrête de compter. On s'aperçoit bientôt de cet arrêt: il faut
alors chercher à se rappeler le nombre auquel on s'est arrêté. On
recommence en repartant de 100 et on essaie de dépasser le nombre auquel on
s'est arrêté précédemment. Si l'on note soigneusement les points
d'arrêts, on saura chaque jour mathématiquement la force de son attention
et les progrès que notre entraînement fait faire à cette faculté.
Avoir soin de compter au rythme de la seconde, très
régulièrement.
Lorsqu'on
aura très bien compté de 100 à 1, bien régulièrement, sans
arrêt, on augmentera la difficulté en partant de 200, de 500, de 1.000,
par exemple. Cet exercice est excellent en ce sens surtout qu'il permet
d'apprécier, très exactement par un chiffre, la durée, l'intensité de
notre effort cérébral.
Ces
exercices préparatoires ayant été exécutés avec un plein succès, on
cherchera à mieux se concentrer dans son; travail et dans toutes les
circonstances de la vie courante.
Nous
indiquerons dans un autre chapitre comment on développe la mémoire, par une
meilleure concentration mentale et en s'efforçant de faire des associations
d'idées. Ici, nous envisagerons l'importance de l'attention relativement au
travail. Une personne distraite, qu'un rien amuse et détourne du principal
objet de son attention, est incapable d'un travail suivi et a donc peu de
chance de réussir dans ce monde où les conditions du travail sont chaque
jour plus difficiles. Au contraire, celui qui étudie son travail, qui y
applique toute sa force et toute sa pensée est l'homme qui doit réussir, car
non seulement son travail est mieux fait, mais, le connaissant davantage, il y
trouve de nouveaux motifs d'intérêt. L'on fait bien seulement ce qui nous
intéresse.
Très
développée, la concentration mentale nous permet de fournir un travail dix fois
plus considérable que celui qui est fait comme au hasard. Tous ceux qui sont
arrivés à des situations prépondérantes sont généralement des
êtres qui ont commencé dans la vie avec peu ou point de capitaux, mais
ils se sont adonnés complètement à tout ce qu'ils faisaient et,
si nous consultons directement ou par leurs mémoires les grands inventeurs, les
multimillionnaires, comme Edison, Carnegie, Rockfeller et les autres, dont les
débuts furent très difficiles, ils nous diront tous que c'est à
force de travail et d'attention qu'ils ont conquis cette fortune qui est le but
de tant de désirs. Quand on demandait à Newton comment il avait trouvé
la gravitation universelle il avait coutume de répondre: « C'est en y pensant
toujours. » On ne trouve rien à moins et c'est un bien mauvais calcul de
compter sur le hasard. Seul l'effort, l'effort cérébral surtout, donne la
possibilité d'arriver au but que nous nous sommes assigné. Certes cette
concentration constante a ses inconvénients, sur lesquels nous aurons à
revenir en traitant de l'isolement, mais ce sont des écueils que l'on peut
éviter avec un peu de prudence et il n'en reste pas moins vrai que, plus nous
sommes attentifs, mieux nous faisons notre travail et, conséquemment, plus nous
augmentons nos chances de succès.
Les
exercices que nous venons de vous indiquer ont augmenté votre faculté de
concentration. Apprenez maintenant à appliquer cette force à vos
besoins et surtout à votre travail. Apprenez à penser
exclusivement à ce que vous faites.
Etes-vous
employé ? Efforcez-vous de remplir votre tâche comme si elle vous était
personnelle. N'imitez pas les immortels Ronds de Cuir de Courteline, qui, en
entrant à leur bureau, le plus tard possible, n'ont qu'une seule idée:
le moment du départ. Encore le hâtent-ils par tous les moyens possibles, et
même en avançant les aiguilles de la pendule ! Ce n'est pas un bon
calcul. Vous avez avantage, au contraire, à donner tous vos soins
à votre besogne car, si vous vous intéressez à vôtre travail,
vous produirez plus et mieux et vous avez grande chance, si un emploi supérieur
au vôtre se trouve vacant, que vos supérieurs pensent à vous pour le
remplir, puisque vous leur avez donné satisfaction dans ce qu'ils attendaient
de vous. C'est ainsi que l'on s'élève dans les emplois, et bien des
paIrons y font plus d'attention que vous ne pensez.
image
Fig.. 90.
— N'imitez pas cet employé distrait
L'employé
désordonné, sans cesse préoccupé de son heure de départ, qui pense plus
à ses distractions qu'à son travail est le type parfait de
l'être qui échoue dans la vie. Le succès se mérite. Sachons
prêter attention aux moindres faits et cette habitude aura des répercussions
immenses sur toutes nos facultés psychiques et mentales.
On se
rappelle le début de la prodigieuse fortune de Jacques Laffitte. Il sortait de
chez Rothschild qui lui avait refusé un emploi et, marchant les yeux baissés,
il vit dans la cour une épingle. Il se baissa, la prit et la piqua au revers de
son habit. Le financier l'avait regardé s'éloigner et remarqua ce geste. Il en
conclut, avec raison, que celui qui l'avait fait, dans un moment d'inquiétude
et de déconvenue, serait capable d'attention dans son travail, jusque dans les
petites choses: il le fit appeler, lui confia un poste important et le garda
chez lui jusqu'au temps où Laffitte s'établit à son compte. Il
fit ainsi sa fortune. Sans attendre des événements aussi sensationnels, nous
pouvons être sûrs que c'est toujours tout bénéfice de faire son
devoir aussi complètement que possible, de s'y montrer ponctuel, assidu
et sans distractions.
image
Fig. 91.
— Le désordre mène à l'insuccès.
Pour
réussir dans la vie, il faut des facultés psychiques puissantes, des qualités
réelles: de l'attention, du jugement, de la mémoire, de l'ordre; il faut
montrer une application soutenue ; il faut mettre en œuvre une volonté
calme, persévérante, toujours égale à elle-même. Il faut plus encore:
de l'honnêteté, de la droiture.
Etes-vous
votre propre maître ? Ouvrier établi, petit patron, commerçant, industriel,
avocat, médecin ou de toute autre carrière ? Là, vous
rencontrerez encore plus de facilités pour « sortir », car votre effort ne sera
pas limité par la volonté d'un patron et le profit en sera tout entier pour
vous-même. Pensez au but que vous voulez atteindre, ayez-en une
conception très nette, cherchez à découvrir le sentier qui y
mène, prévoyez les obstacles, les tournants, les difficultés. Vous verrez
que votre effort cérébral chaque jour renouvelé, vous fera franchir les étapes.
Vos efforts seront d'abord couronnés de succès partiels et cela suffira
pour le moment à vous inspirer confiance. Les obstacles ne manqueront
pas, certes, mais, avec de la réflexion, de la volonté, vous apprendrez
à franchir les uns et à contourner les autres; votre attention
vous enseignera à la fois la hardiesse et la patience. En effet, une
étude approfondie de votre plan vous aura démontré que votre route ne saurait
se faire en plaine, mais quelle est âpre et ardue. Vous en saurez d'avance les
montées et les descentes et l'espoir, la certitude du succès final vous
feront supporter les difficultés transitoires. Le développement des facultés
supérieures de votre esprit vous aura conduit à tirer chaque jour un
meilleur parti des circonstances même pénibles qui toutes vous conduisent
vers le même but.
L'attention
donne l'ordre, et l'ordre est une qualité indispensable au succès. De
l'ordre dans ses affaires, sur son bureau, dans ses papiers. La meilleure image
de cet ordre, ce sont les meubles américains où tout a une place,
où les classeurs et les casiers nous permettent de faire presque
automatiquement la besogne si souvent fastidieuse du classement. Les documents
se trouvent, par le fait même, mis en séries et groupés de telle sorte
qu'il nous est presque impossible de ne pas trouver en temps utile le document,
que nous cherchons. Il nous suffit d'avoir un répertoire, des rappels, des
tables. C'est l'image de notre travail et de la méthode que nous devons-lui
appliquer.
Lorsque
vous êtes au travail, ne pensez qu'à ce que vous faites, suivant
le vieil adage latin: Fais ce que tu fais. Donc, laissez à la porte de
votre bureau tous les sujets de distraction: la pensée de l'ami que vous venez
de rencontrer et qui vous a conté de si joyeuses histoires, oubliez le riant
soleil qui vous invite à la promenade : l'heure n'en est pas encore
venue, pensez seulement à vos affaires et, pour vous mettre en bon état
de travail, rythmez votre respiration.
Nous
avons vu que, si l'attention est poussée à ses dernières limites,
elle peut avoir des répercussions organiques. C'est justement ce qu'il faut
éviter, car la force nerveuse qui se dépense pour donner une suractivité
inutile et même dangereuse à notre respiration dans le cas qui
nous occupe, nous fera défaut tout à l'heure, si nous voulons l'employer
dans notre labeur. Rythmez votre respiration, respirez calmement, largement,
sans effort. L'habitude que vous en aurez prise en faisant vos exercices
d'entraînement, vous sera d'un secours précieux car vous aurez maintenant la
bonne coutume de dilater complètement vos poumons et de respirer dans
les meilleures conditions possibles, sans même y porter attention. Ce
rythme respiratoire réagira sur votre cœur; votre circulation se trouvera
du même coup régularisée et vous éviterez ainsi les troubles congestifs,
les pesanteurs de tête, les gênes de la poitrine qui résultent si
souvent d'un travail cérébral soutenu, si on n'a pas la précaution d'en prévenir
les effets par l'hygiène respiratoire.
Les
rythmes cardiaque et pulmonaire bien réglés, évitez maintenant les réactions
musculaires inconscientes. Asseyez-vous confortablement de manière
à ce que vous n'ayiez à souffrir d'aucune contraction des muscles.
Vos jambes doivent être appuyées et vos bras bien détendus, sans quoi
tout l'effort musculaire qui résultera pour vous de positions gênantes
sera un effort inutile perdu pour votre travail.
Le corps
ainsi préparé, commencez votre travail. Tout votre effort cérébral doit y
tendre, mais y tendre calmement. Il n'est d'aucune utilité de plisser le front,
de tendre le poing, d'agiter la plume ce qui n'a d'autre résultat que d'amener
de fâcheuses taches d'encre. Non: un effort continu, mais sans manifestations
extérieures. Que le calme émane de vous, et vous serez étonné; lorsque vous
aurez pratiqué ce mode de concentration, de voir avec quelle facilité vous
pourrez soutenir l'effort de votre esprit. Dessinez-vous ? Vous aurez mieux
réussi qu'à l'ordinaire. Avez-vous fait des colonnes de chiffres ? Vous
aurez mieux calculé, plus rapidement, sans erreur, car les erreurs proviennent
généralement de l'inattention, et l'inattention n'existe plus chez vous. Vous
prendrez même un certain plaisir à faire vos chiffres qui vous
ennuyaient tant autrefois. Il en sera de même pour tout. Ecrivez-vous ?
Vous trouverez des idées, l'inspiration vous viendra, car la concentration vous
permettra de mettre à profit les acquisitions antérieures, les souvenirs
directs, ce que vous croyiez oublié. C'est dans ce sens que Baudelaire a pu
dire: « L'inspiration, c'est de travailler tous les jours. » C'est votre
attention, stimulée par votre volonté qui vous donnera le résultat attendu.
Vous vous rendrez compte que vous n'avez plus besoin, pour produire, des
excitants si nuisibles à la santé auxquels vous vous étiez
peut-être accoutumé: le café, la cigarette. Ils ne vous intoxiqueront
plus et vous aurez trouvé dans votre attention le stimulant nécessaire.
Donnez-vous
complètement à votre travail, mais donnez-vous avec méthode.
Pratiquez la méthode des « tiroirs mentaux. » Ce que c'est ? Vous l'imaginez
déjà, par la ressemblance de notre esprit avec les bureaux dits
américains. Un tiroir est destiné à telle chose, un autre à telle
autre, et ainsi de suite. Tout est en ordre, méticuleusement placé. Si vous
avez besoin d'un souvenir, d'une date, d un fait, d'un nom, mentalement vous
ouvrez le « tiroir » dans lequel les dates, les noms, les faits de cet ordre
sont enregistrés et vous trouvez immédiatement le renseignement qui vous est
nécessaire. Imaginez une maison quelconque ayant toutes ses pièces
classées: Personnel, Vente, Matériel, etc. Si vous avez besoin de répondre
à la réclamation d'un client, ce n'est pas dans le tiroir du Personnel, ni
dans celui du Matériel que vous trouverez la notion utile: c'est dans le tiroir
Vente. S'il vous est utile de comparer divers prix qui vous ont été proposés
pour l'acquisition d'une machine à écrire, vous irez tout droit au
tiroir: Matériel, sans vous préoccuper des autres. Vous avez toutes vos
pièces en place, et vous les trouvez sans effort.
C'est
ainsi que vous devez travailler mentalement, toutes vos pièces se
rapportant au même travail se trouvant classées ensemble dans votre
esprit, dans un ordre parfait. Vos souvenirs, vos idées, vos projets, vos
études, seront rassemblés dans votre mémoire comme dans les tiroirs d'un meuble
où vous pourrez les consulter aisément. Leurs fiches, ce sont des
associations d’idées, comme nous le verrons dans notre chapitre sur le
développement de la mémoire. Votre concentration mentale vous permettra de la
sorte de retrouver aisément tout ce qui peut vous être utile et votre
travail en sera grandement facilité.
Ce
travail achevé, fermez vos tiroirs et n'y pensez plus. Passez à autre
chose et reposez-vous; prenez de la distraction. Vous avez fourni un effort et,
celui-ci terminé, vous devez changer complètement l'orientation de vos
idées. Demain par exemple, quand vous reviendrez à votre bureau, vous
n'aurez qu'à ouvrir le même « tiroir », pour reprendre le travail
de la veille à l'endroit où vous l'avez laissé.
Pour
celui qui s'est habitué à ce mode de travail, il ne saurait en exister
d'autre et cela devient un jeu de chercher et de trouver une image dans les «
tiroirs » de son cerveau. L'idée appelée se présente à votre esprit avec
beaucoup d'autres qui peuvent lui être asociées.
Cet
exercice est excellent pour tout le monde, même pour ceux qui évoluent
dans un domaine restreint, mais il est indispensable à ceux qui ont des
affaires multiples et qui doivent être envisagées sous des faces
différentes. On prend l'habitude de les varier, de se reposer de l'une par
l'autre, de se dire: « Demain, de telle heure à telle heure, je ferai
telle chose », de s'occuper d'une chose déterminée à une heure fixe, et
le moment d'après, à une chose toute différente, et ainsi de
suite jusqu'à la fin de la journée. On peut ainsi faire beaucoup plus de
travail et, chaque chose se faisant en son temps, sans empiéter sur les autres,
on exécute beaucoup mieux, ce qu'on fait en toute liberté d'esprit.
Une fois
le travail fini, il faut prendre l'habitude de fermer tous les « tiroirs » et
de ne plus penser à rien. Il semble que, de la sorte, on arrive à
enfermer toutes ses pensées, toutes ses préoccupations même, on
goûte mieux ensuite les plaisirs de la vie de famille ou les distractions
que l'on s'accorde.
Ce n'est
pas seulement dans le cours des affaires que vous avez avantage à faire
un effort de concentration. Dans la vie courante, vous devez aussi cultiver
votre attention, vous devez apprendre à regarder autour de vous. Peu de
gens savent regarder; beaucoup ne sont pas capables de reconnaître les chemins
par lesquels ils passent fréquemment. Ils s'égarent sans cesse. Pourtant,
lorsqu'on est un peu attentif, rien n'est plus facile que de retrouver telle
maison dans un quartier ou une ville où l'on est passé une seule fois.
Il faut s'entraîner à se souvenir de l'orientation des grandes voies, de
leur circulation, de leurs rapports les unes avec les autres; à regarder
les moindres choses, une boutique un peu caractéristique qui peut servir de
point de repère, un immeuble pouvant servir de rappel à une
bifurcation, c'est une banque, une église, une maison de style, un monument. Nous
ne nous plaçons ici qu'au point de vue de l'attention, toutes ces perceptions
se valent pour cela. C'est ainsi que font les chauffeurs et les cochers de
fiacres dans les cités populeuses. Celui qui les imite dans cet exercice finit
par y prendre un véritable plaisir.
On peut
aussi, en se promenant, examiner avec attention les personnes que l'on
rencontre, noter soigneusement la coupe et la couleur de leurs vêtements,
la forme de leurs chaussures, le teint de leur visage, la couleur de leur
chevelure, leur attitude, leurs gestes, leurs manières, etc., en les
comparant à des personnes déjà connues. Faites-en autant pour les
choses et vous obtiendrez vite non seulement la faculté de voir rapidement mais
aussi celle de vous souvenir longtemps de ce qui est tombé sous vos regards.
Si vous
pratiquez avec soin les exercices que nous avons indiqués, vous acquerrez assez
facilement une parfaite concentration de vos efforts, vous développerez
progressivement les facultés supérieures de votre esprit: jugement, mémoire,
raisonnement. Mais il n'est pas de si bonne chose qui ne puisse avoir des
défauts. Il faut éviter d'être la victime de son propre effort cérébral.
Il faut donc maintenant apprendre l'art du repos cérébral qui consiste dans
l'isolement. Il faut savoir s'isoler, c'est-à-dire, après une
période suffisante de travail, donner à votre esprit une période de
détente sans laquelle il serait surmené et ne tarderait pas à succomber
à la peine.
Sans
arriver à de si graves extrémités, la fatigue qui résulte d'une tension
nerveuse trop longuement supportée ou trop intense dans un temps donné peut
causer des ennuis qui ne sont pas sans présenter quelques dangers si l'on n'a
auprès de soi personne qui veille sur nous pour obvier aux suites
fâcheuses de nos distractions. C'est ce qui arriva à Edison, au temps
où il travaillait à la mise au point de son invention du
télégraphe quadruplex. Sa préoccupation devenait une véritable hantise et c'est
ce qui amena la petite scène suivante, racontée avec beaucoup d’humour
par MM. Keim et Lumet:
« Edison
était tellement obsédé par la conception de son appareil qu'il en oubliait non
seulement de manger, de boire et de dormir, mais encore de payer ses impôts.
« En
conséquence, il reçut un avis l'invitant à passer le lendemain au bureau
du receveur. Dans le cas contraire, une amende lui serait infligée, comme
à tout contribuable récalcitrant.
« Le
lendemain matin, Edison s'arracha non sans peine à son laboratoire et se
présenta au City Hall où il dût suivre les gens assez nombreux qui
tenaient un avertissement analogue.
« Lorsque
vint son tour, il était absorbé par son quadruplex.
« — Eh
bien, voyons, jeune homme, lui dit l'employé, faites attention. Quel est votre
nom ?
« II fit
tellement attention qu'il répondit, en regardant son interlocuteur d'un air
tranquille: « Je ne sais pas. »
« Sans
essayer de réveiller sa mémoire, un autre contribuable prit sa place...
Ensuite, il fut trop tard: Edison dût payer l'amende, mais la découverte
de son appareil l'indemnisa plus que largement. »
Rien,
autant que les découvertes magnifiques d'Edison ne méritait une fin aussi
heureuse, mais, vous qui ne pouvez peut-être vous attendre à ce
que vos distractions vous deviennent une source de profit, vous devez vous
accoutumer à ne pas les laisser se rendre maîtresse de votre pensée et
de votre temps. Une excessive préoccupation vous amène à cet état
fàcheux et, pour en éviter les conséquences, vous devez, après
avoir étudié la science du travail vous pénétrer de la nécessité du repos.
Résumé
L'attention
est la faculté maîtresse que nous trouvons à la base de tous les
phénomènes psychiques. Si notre attention est bonne, nous prenons bonne
note de toutes les sensations, nous observons tout ce qui nous entoure sans
oublier un détail, si infime qu'il soit. Ces constatations nous permettent de
juger les objets, de les comparer entre eux, de nous en souvenir, de
manière à trouver, au moment où nous aurons besoin de ces
notions, une image nette et précise de tout ce que nous avons vu. Si nous
manquons d'attention ou si cette faculté est défectueuse, nos facultés mentales
se trouvent faibles et sans effet.
Le
travail cérébral doit suivre un rythme constant si nous voulons qu'il donne son
plein effet. De même que le cœur se contracte et se détend selon un
rythme suivi, le cerveau doit, alternativement, travailler et se reposer. La
période de travail du cerveau, quand elle est portée à son maximum, nous
la nommons concentration mentale. Il est donc nécessaire, si nous voulons
produire un effort utile, d'apprendre à nous concentrer, à ramasser
toutes nos puissances mentales, mais, le moment venu, il faut savoir aussi se
reposer. A la concentration mentale s'oppose une période d'isolement.
Dans le
présent chapitre, nous avons seulement envisagé la période active: la
concentration mentale. Celle-ci se présente sous deux formes: elle est
volontaire ou involontaire. Nous devons étudier la forme involontaire pour en
savoir et en combattre au besoin les effets, spécialement les répercussions sur
nos vaisseaux sanguins qui sont régis par les nerfs vaso-moteurs. Ce sont ces
filets nerveux qui nous font rougir ou pâlir suivant nos émotions. Ce sont eux
encore qui troublent nos fonctions respiratoire et cardiaque.
Notre
travail mental et notre travail musculaire sont comme deux roues dentées qui
s'engrènent l'une sur l'autre. Toute modification qui atteint l'une des
roues a ses répercussions sur l'autre. Exemple, les grands nerveux qui ne sont
maîtres ni de leurs sensations ni de leurs impulsivités se répandent en gestes
sans cause, en mouvements inconsidérés qui sont l'indice de leur état. Leur
activité mentale est excessive et déréglée; de même leurs gestes, leur
travail musculaire — surtout leur travail involontaire — sont semblables au
mouvement de leurs idées. Au contraire, l'être magnétique est maître
absolu de ses gestes, de ses pensées, de ses réflexes.
Pour
obtenir la concentration mentale, dans la meilleure acception de ce terme,
force est, en premier lieu, de maîtriser les mouvements inconscients qui sont
à la fois l'image et la cause fréquente de nos impulsivités intérieures.
L'homme magnétique ne fait pas de gestes qui ne soient contrôlés par la
volonté; il ne prononce pas de paroles inutiles. II apprend à diriger
son rythme respiratoire dont les effets ont de profondes actions sur ses sensations
internes. L'être qui respire d'une manière profonde et rythmique
est calme. Il faut donc s'entraîner à ce rythme respiratoire et en
même temps à la maîtrise des mouvements musculaires. Tenir son
bras étendu horizontalement et le maintenir ainsi pendant quelques minutes par
un acte de pensée. Porter à bras tendu un verre plein d'eau et
l'immobiliser ainsi devant soi, de manière à ce que pas une
goutte d'eau ne se répande. Placer son corps bien droit le long du mur et
s'efforcer à tenir son équilibre sur un pied et divers exercices que
nous vous avons indiqués.
Si vous
transportez ensuite votre attention sur des sujets d'un ordre plus élevé, vous
arriverez à obtenir une parfaite discipline mentale.
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