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La
Maîtrise de soi
« On
aurait beau, dans une bataille, vaincre des millions d'hommes, se vaincre
soi-même est la plus grande victoire.
« Par
l'activité virile, l'effort vigilant, la paix de l'âme et l'empire sur
soi-même, le sage peut se faire une île que les flots ne submergent pas.
« Tenez-vous
vous-même en rênes, comme un homme tient en rênes un ardent
coursier. »
Dhammapada
« Sache
bien que tu dois apprendre à dominer tes passions, à être
sobre, actif, chaste. Ne te mets jamais en colère. »
Pythagore
(Vers d'or recueillis par Lysis).
« Portez
vos ennuis comme vos vêtements, négligemment. »
Shakespeare.
« Quand
on connaît son mal moral, il faut soigner son âme comme on soigne son bras on
sa jambe. »
Napoléon.
« Quand
on est maître de soi on est maître du monde. »
Nietzsche.
« Celui
qui est son propre roi jouit de se gouverner lui-même et n'envie rien aux
monarques de la terre. »
Sir Thomas Broxn.
« La
colère est à la fois le plus aveugle, le plus violent et le plus
vil des conseillers. »
Ségur.
« II est
aussi difficile de fixer des idées nettes dans une âme agitée par la peur, que
de bien écrire sur un papier qui tremble. »
Locke.
LA
MAITRISE DE SOI
La
synthèse psychologique. — Les troubles de l'inconscient. — Le
nervosisme. — Troubles psychiques de l'émotivité: facultés perverties,
exaltées, diminuées ou suspendues. — Troubles sensitifs. — Troubles sensoriels:
ouïe, vue, odorat. — Troubles moteurs. — Troubles organiques: fonctions
digestwe, respiratoire, circulatoire, — Troubles vaso-moteurs: a)
vaso-dilalation, b) vaso-constriction. — Répercussions du choc émotionnel sur
les principaux organes: larynx, foie, reins, vessie, utérus, peau. Action sur
les sécrétions. — Effet de l'émotivité sur l'économie humaine. — Vers la
maîtrise de soi. — La cure organique. — Comment éduquer l'inconscient. —Comment
renforcer la conscience. — Art de parler en public. — Actions réflexes:
vomissements incoercibles de la grossesse, mal de mer, etc. — Les troubles
d'intoxication: tabac, café, alcool, morphine, opium, cocaïne, etc... —
Résumé.
L'une des
premières nécessités de notre entraînement, c'est d'obtenir le parfait
équilibre de notre organisme. Certes, ce n'est pas une tâche aisée. Mais, quelles
que soient les difficultés que nous rencontrons, qu'elles proviennent de notre
hérédité, d'habitudes, d'un « pli psychique » que nous subissons depuis un
temps plus ou moins long, nous pouvons être certain que notre volonté et
notre persévérance amélioreront progressivement le rendement de l'usine
humaine. Aussi, pour que ce travail soit moins long et moins pénible,
devons-nous bien connaître cette usine dont nous voulons être le maître.
Il nous faut étudier ses machines et les forces qui les mettent en mouvement.
L'usine humaine est un ensemble bien complexe. Les trois éléments qui la
constituent — corps, conscient et inconscient — réagissent les uns sur les
autres. Toute modification apportée à l'une des parties a sa
répercussion sur les autres.
L'homme,
nous l'avons dit, et nous devons y insister à nouveau, peut être
comparé à une véritable usine. Elle comprend trois parties: tout d'abord
un ensemble d'organes matériels, groupés selon leurs fonctions qui ont chacune
un rôle spécial dans l'économie: systèmes digestif, circulatoire,
respiratoire... Ces systèmes tirent des aliments (solides et liquides)
et de l'air, les éléments nécessaires à l'entretien des organes et
à la fabrication de la force nerveuse indispensable pour faire
fonctionner ces organes au mieux des intérêts de l'usine.
Mais
cette machine humaine, inerte par elle-même, possède, pour la
mettre en action et en diriger le travail, un directeur et un sous-directeur.
Le directeur, c'est le « moi », le conscient, qui tient ses « bureaux » dans le
cerveau et ses annexes; c'est là où convergent les impressions
sensorielles, là d'où il transmet ses ordres par l'intermédiaire
des nerfs.
La tâche
est considérable. Aussi ce directeur est-il secondé par un sous-directeur, une
sorte de suppléant, qui a son siège dans le système nerveux grand
sympathique. C'est lui, en réalité, qui fait fonctionner l'usine, mais le rôle
de ce sous-directeur est celui d'un automate; il doit exécuter les ordres du
directeur et ne jamais prendre d'initiative. Ce suppléant du directeur, c'est
le « moi » automatique, l'inconscient.
Une
parfaite entente est nécessaire entre le directeur et le sous-directeur, mais
il n'en est pas toujours ainsi. Parfois, sous une impulsion non soumise au
contrôle du cerveau, le sous-directeur s'affole et son activité déraisonnable
dérègle le fonctionnement de l'usine. Non seulement, il gêne le
directeur dans son rôle de commandement, mais il perturbe le travail des
sous-ordres, trouble les fonctions organiques. Tel est le mécanisme de toutes
les émotions venues de la crainte, de l'anxiété, des idées noires, de la peur,
du bégaiement, du trac, des phobies... Dans ces différents cas, le
sous-directeur est toujours affecté plus ou moins profondément; il entrave le
directeur dans son action, et de là vient un désordre inévitable dans
les fonctions de l'usine humaine, comme nous allons le voir en détail.
Notre
sous-directeur manque-t-il de réflexion ? Nous voyons la colère apporter
ses troubles dans la conscience et jusque dans l'organisme. Cède-t-il
à ses impulsions ? Il ne sait plus résister à l'attrait dangereux
du tabac, de l'alcool, des stupéfiants tels que morphine, cocaïne, éther,
opium, qui détruisent lentement parfois, mais sûrement, la personnalité
humaine, créent en elle des besoins irrésistibles.
L'usine
humaine est fort compliquée. Nous en avons étudié, séparément pour plus de
clarté, les trois éléments constitutifs au début de ce Cours et, pour le
perfectionnement de ces trois éléments constitutifs, nous avons divisé notre
entraînement en trois stades s'adressant à chacune de ces parties:
1°. —
Entretenir au mieux nos organes par une alimentation judicieusement comprise,
une respiration ample, des exercices physiques doux;
image
Fig. 97.
— Le pessimiste
A remuer
sans cesse ses idées sombres, le pessimiste perd le goût de l'action. Que
de belles heures attendent celui qui veut se ressaisir ! Pour sortir de
l'ombre, il faut comprendre le rôle de la pensée. Notre conscience est un champ
fertile: semons-y de beaux espoirs et la récolte sera magnifique.
2°. —
Donner à notre sous-directeur le plus de force possible, grâce à
l'auto suggestion émotionnelle et au regard magnétique;
3°.—
Augmenter l'autorité de notre directeur, son savoir, par une surveillance, une
attention soutenue, poussée aussi loin que possible par la concentration, qui
est une période de tension à laquelle doit succéder une période de
calme, de repos, de détente que nous avons appelée isolement.
De tout
cela, nous n'avons fait jusqu'ici qu'une étude séparée. Nous avons envisagé le
fonctionnement normal ou anormal de chacune des parties. Il nous reste à
voir le fonctionnement de l'ensemble et les parties agissant l'une sur l'autre,
pour une action commune. Notre étude, qui serait incomplète sans cela,
ne pouvait être faite plus-tôt, car il fallait connaître séparément
chacun des éléments avant de les voir à l'œuvre et, d'autre part,
si nous n'avons pas su les rendre tous trois suffisamment forts, nous
n'arriverons jamais à l'équilibre nécessaire au développement harmonieux
de nos facultés. C'est l'omission de ce soin qui a induit en erreur bien des
créateurs de méthodes psychiques; ils n'ont pas su éviter cet écueil; ils ont
déséquilibré la machine humaine en développant démesurément une de ses parties
au détriment des deux autres. Nous allons voir comment et pourquoi cette erreur
peut être funeste.
image
Fig. 98.
— L'envie irrésistible de fumer
Voici un
besoin dont il faut se défaire. L'être humain ne doit pas être le
jouet de désirs qui surgissent des parties les plus obscures de l'inconscient.
Le plus grand bonheur de l'être humain, c'est de se sentir libre !
Imaginez
une usine possédant tout le matériel désirable, les machines les plus récentes,
des courroies toutes neuves, des matières premières de la
meilleure qualité, mais sans directeur ni sous-directeur, ou avec des chefs
incapables. Le fonctionnement de toutes ces belles machines, manquant de
direction utile et technique, se fera au hasard et l'usine marchera vers la
faillite. Il en est ainsi de nombre d'affaires, entreprises avec beaucoup
d'argent mais sans connaissances suffisantes; c'est le cas, pour l'usine
humaine, lorsqu'on suit des méthodes qui ne se préoccupent que des organes sans
se soucier du conscient et de l'inconscient.
image
Fig. 99.
— Le découragement,
II n'est pas
un être découragé, déprimé, anxieux qui ne puisse retrouver la parfaite
possession de lui-même. Il faut se redresser devant le « destin » et
dire: Je veux ! Et les belles heures ne se font point attendre.
Prenez
maintenant un directeur aussi capable que vous pouvez l'imaginer, mais
donnez-lui une machinerie détériorée, encrassée et retirez-lui le
sous-directeur nécessaire pour répartir le travail aux ouvriers et leur faire
exécuter en détail les plans de la direction. Ici, encore, les affaires péricliteront.
C'est l'erreur de ceux qui veulent développer l'être humain en ne
s'occupant que de l'esprit, sans tenir compte du corps et de l'inconscient. Si
on laisse les fonctions matérielles se désorganiser faute de soin, l'ensemble
ne marchera jamais bien.
De
même, de bonnes machines, surveillées par un sous-directeur capable mais
sans aucune direction technique ne donneront pas à l'usine l'extension
à laquelle elle est peut-être appelée. Un directeur est nécessaire
pour prendre les initiatives, donner les idées, assurer les débouchés.
Afin que
le rendement soit parfait, il est nécessaire que les trois éléments répondent
au but pour lequel ils ont été créés. Nous ne pouvons donc obtenir un
fonctionnement normal de l'usine humaine que si nous contrôlons toutes les
parties de notre organisme: corps, conscient, inconscient.
image
Fig. 100.
— La peur.
Trembler,
sursauter au moindre bruit occasionne des déperditions de forces nerveuses qui
portent atteinte à l'équilibre psychique.
Etudions
d'abord les troubles qui peuvent affecter notre inconscient et répercuter sa
force aveugle sur les opérations de l'esprit. Leurs causes sont nombreuses,
mais elles tiennent surtout aux émotions, aux chocs extérieurs, que notre
sous-directeur enregistre à faux et qui créent les troubles nerveux:
tension excessive, craintes, impulsions, tristesses sans motif ou
disproportionnées avec celui qui les fait naître, colères, peurs,
timidité, bégaiement, trac, phobies. Ce peut être aussi le directeur qui,
sous la tentation d'un bien-être fallacieux, d'une excitation
passagère, se laisse aller aux excitants, aux poisons de la volonté. Et
bientôt l'inconscient prend l'habitude de son poison et ne peut plus s'en
passer. Le malade ne peut plus résister à la tentation de sa morphine ou
de son opium. Les faiblesses du directeur envers son sous-directeur
amènent des répercussions fatales au bon fonctionnement de là
machine humaine. Il en est de même dans les cas où l'homme
cède à des impulsions irraisonnées qui deviennent irrésistibles
si elles ne sont pas combattues.
image
Fig. 101
— Le nervosisme
Nombreuses
sont les personnes qui ne savent pas maîtriser leurs nerfs. Une inoffensive
souris qui passe inopinément et la femme nerveuse s'affole... Sous l'influence
d'une cause aussi futile, on a vu de grands nerveux défaillir. Le sexe fort,
d'ailleurs, n'est pas exempt de ces faiblesses.
Tel le
kleptomane qui envie le bien d'autrui et qui, s'il ne reçoit pas les utiles
directions qui le détournent de s'approprier ce qui appartient aux autres,
s'accoutume à céder à ce penchant funeste et finit par en
supporter les redoutables conséquences. Il existe une kleptomanie momentanée,
dépendant d'un état physiologique, la kleptomanie des femmes enceintes. Par
suite de leur état de grossesse, il est certaines femmes très nerveuses
qui cèdent à l’impulsion de voler tel ou tel objet, généralement
comestible.
Il y a
lieu d'ajouter encore à ces causes, qui viennent perturber l'équilibre
physiologique et psychique, certaines actions réflexes. La surexcitation d'un
organe peut se répercuter sur un autre, avant même que la conscience ait
eu le temps d'intervenir. Tel est le cas des vomissements incoercibles de la
grossesse. L'excitation de l'utérus se propage jusqu'aux centres qui innervent
l'estomac, amène une surexcitation de cet organe, d'où crampes,
nausées, suivies généralement de vomissements. Le mal de mer, le mal de chemin
de fer, la trépidation, le balancement amènent, par répercussion, une
excitation de l'estomac qui produit les mêmes effets.
On le
voit, les causes sont nombreuses qui portent atteinte à notre équilibre.
Les effets qui en résultent sont naturellement très nombreux. Nous
allons les étudier plus en détail.
Si nous
surmenons notre organisme, nous arrivons à un état de tension,
d'excitation nerveuse où les faits et les sensations prennent une
importance disproportionnée à leur objet. Le nerveux ne peut supporter,
sans bondir, le bruit inattendu d'un objet qui tombe ou d'une porte qui se
ferme violemment. Le bruit des voitures dans la rue lui est insupportable. Une
odeur désagréable, une saveur amère ou acide, une mouche qui se pose sur
sa peau, une souris qu'il voit passer à l'improviste, lui font pousser
des cris, faire des soubresauts qui démontrent qu'il n'est pas en pleine
possession de soi-même. Certains petits faits quotidiens lui causent un
agacement, une irritation sans mesure, en tout cas sans rapport avec des
événements si minimes. Certes, il s'agit ici de la disposition d'esprit d'un
grand nerveux, d'un névropathe, toujours porté à exagérer les faits et
leurs conséquences. Pour ce malade, la moindre émotion devient une excitation
impérieuse: c'est l'oppression, l'affre, l'anxiété, l'angoisse, troubles
heureusement assez rares quand ils se rapportent à une toute petite
cause, mais plus fréquents que l'on ne pense quand il s'agit de causes plus
importantes.
Regardons
autour de nous. Que de gens ne sont pas en état de réagir contre la crainte
puérile de malheurs que rien ne fait prévoir, contre telle ou telle impression
pénible dont les répercussions dépassent toute vraisemblance, qui, pour un
motif insignifiant se laissent aller à, la crainte, à la
tristesse, aux idées noires. S'ils ne réagissent, ces idées noires gagnent de
la force, deviennent une véritable anxiété. L'anxieux, qui n'a plus la force de
réagir contre la tendance de son esprit, s'appesantit à tout instant
davantage sur les possibilités de malheurs ou d'accidents et, cédant à
ses troubles, il les aggrave encore.
Le
Docteur Hack Tuke dit très justement, en parlant des hypocondriaques: «
La réflexion, et spécialement la réflexion anxieuse, relative aux sensations
corporelles, les aggrave jusqu'à les rendre morbides et peut donner
naissance à une foule de désordres imaginaires. »
Etudions
le mécanisme de ces sensations sur un fait connu, celui de la peur. Admettez
que vous ne pouvez entrer dans une pièce noire sans en être
gêné, oppressé. Si votre directeur, c'est-à-dire votre
système nerveux conscient, intervient avec énergie, vous surmonterez
votre sensation pénible; vous pénétrerez dans la pièce et vous vous
apercevrez aisément qu'elle ne contient rien d'anormal. Peu à peu, vous
arriverez à vous accoutumer et vous ne sentirez plus aucune gêne
dans des conditions identiques. Si l'effet de la peur se porte à votre
larynx, elle vous fait bredouiller, bégayer et vous avez besoin de toute votre
énergie pour arriver à dominer cette impression désagréable.
Le
directeur ne parvient pas toujours à mettre le sous-directeur à
la raison. Beaucoup de carrières théâtrales, qui s'annonçaient pleines
de succès, ont été brisées, dès leur début, par un trac
insurmontable. Le traqueùr ne peut raisonner; son inconscient s'affole;
il réagit sur les organes, couvre le visage de rougeur, fait trembler la voix,
serre l'estomac, agite les jambes, amène des réactions intestinales et
vésicales, cause enfin les actions les plus diverses et les plus importunes,
même l'évanouissement. Et pourtant, si le traqueùr savait, il se
guérirait lui-même !
Si ce
désaccord entre le directeur et le sous-directeur de notre usine s'exagère
encore, nous arrivons aux véritables maladies nerveuses, aux phobies qui sont
des peurs irraisonnées et poussées à leur paroxysme. Tel, éprouve
l'agoraphobie ou terreur des vastes espaces et ne peut traverser une place sans
s'affoler, tel autre souffre de claustrophobie et ne peut rester dans une
pièce fermée où il lui semble qu'il va étouffer. Ces phobies se
présentent sous les formes les plus variées: peur de certains aspects, de
certaines couleurs, du noir, par exemple (le malade souffre à passer sous
un tunnel, ne peut rester dans une pièce la nuit sans lumière...)
; peur des fleuves, de certains animaux, de certaines plantes, de certaines
idées et tant d'autres formes qu'il faudrait un volume pour énumérer et
classer.
Contrairement
à ce qu'on pense habituellement, les causes tristes et déprimantes ne
sont pas les seules qui puissent rendre malades des nerveux. Ce n'est pas
seulement le désespoir ou la crainte qui peuvent causer des obsessions, mais
aussi la joie, l'espérance, l'orgueil, une confiance excessive en
soi-même.
Combien
cèdent également à des impulsions ! Ceux-là laissent
s'installer en eux des tics, des manies, de mauvaises habitudes. Chez d'autres,
la colère les emporte spontanément, sans même qu'ils s'accordent
le temps de discuter si l'offense qui les a blessés est réelle.
Nous nous
laissons entraîner à fumer, à boire, sans voir que nous prenons
une habitude qui peut devenir un besoin sans cesse croissant; nous commençons
par céder, parce que nous y voyons un passe temps, et c'est seulement quand
nous sommes hors d'état de diriger notre inconscient, quand la conscience
elle-même est en infériorité, que nous nous apercevons de notre faute.
L'habitude est prise; elle s'impose à nous comme un tyran et nous nous
imaginons que rien ne pourra la combattre. Quelle erreur !
Une telle
habitude, dangereuse pour le tabac et l'alcool, l'est davantage encore pour les
poisons de la volonté: morphine, cocaïne, éther, opium. On est tenté, soit
par la douceur de ne pas souffrir, soit par le snobisme stupide qui s'attache
à certaines drogues. Et quand, insensiblement, l'habitude nous a
dominés, nous ne pouvons plus résister à l'état de besoin que nous avons
créé.
Etudions
maintenant, plus en détail, les répercussions auxquelles notre impulsivité peut
donner lieu. Si graves soient-elles, nous verrons bientôt qu'on peut y
remédier.
Nous
envisagerons successivement les troubles psychiques, sensitifs, moteurs et
organiques de l'émotivité.
Troubles
psychiques de l'émotivité
Sous
l'influence d'une émotion, de ce que certains psychologues appellent «
l'émotion-choc », certaines facultés psychiques sont perverties, exaltées ou
diminuées. Parfois même, si le choc émotionnel est trop grand, toute
activité psychique est suspendue; nous sommes hors d'état de penser et d'agir.
Facultés perverties. — Sous le coup de certaines émotions, de la peur, du trac, de
l'anxiété, la raison subit une sorte d'ivresse. Un tumultueux vertige s'empare
de l'esprit créant une sorte de délire; les idées fuient, les paroles
deviennent incohérentes; c'est une folie momentanée.
Facultés exaltées. — Si toute l'attention se concentre sur un seul point, une idée qui
semble planer au-dessus de la vie ordinaire, c'est l'absorption
complète, l'extase.
Facultés diminuées. — Une émotion violente, le trac, spécialement, peut rompre la
synthèse psychique, enlever complètement la mémoire; c'est
l'amnésie. Nos idées fuient. Nous sommes incapables de fixer notre pensée,
incapables de parler, d'associer des idées, de raisonner: un seul objet, celui
de l'émotion, nous occupe, au point même de nous affoler. Ne voit-on pas,
en cas de danger, des personnes « fuir en avant » vers le danger même
qu'elles veulent éviter ?
Facultés suspendues. — Si le choc émotionnel est ressenti violemment, il peut faire tomber
le névrosé en léthargie. Toutes les fonctions cérébrales sont alors suspendues;
c'est le cas de la dormeuse de Thenelles qui, voyant arriver les gendarmes, se
crut menacée d'arrestation et tomba dans un sommeil qui dura plus de vingt ans.
Elle ne s'éveilla que pour mourir. Pendant le sommeil, la tuberculose avait
fait ses ravages et le mal était incurable. Les cas de sommeil spontané qui
durent des mois sont innombrables.
Troubles
sensitifs de l'émotivité
Ces
troubles sont extrêmement nombreux et ils sont généralement connus, mais
nous sommes forcés d'y revenir et de les étudier en détail pour en bien faire
saisir le mécanisme. La plupart du temps, ils agissent sur la sensibilité
générale, la rendant plus aiguë (hyperesthésie), ou plus faible (anesthésie), ou
pervertissent les sensations (paresthésie), ou encore les rendent douloureuses,
même quand elles n'ont point de raison de l'être (dysesthésie).
Le
Docteur Hack Tuke, qui a étudié très minutieusement les rapports du
corps et de l'esprit, a dit:
« I. — La
concentration de la pensée sur une partie du corps peut y déterminer une
augmentation d'afflux sanguin et, par suite, en augmenter la sensibilité. Si,
à l'idée, se mêle une forte émotion, les effets sont encore plus
remarquables. Si l'idée n'est pas dirigée sur une partie spéciale, l'état
d'émotion produit, dans l'organisme en général, la sensibilité aux impressions:
par exemple, le bruit devient insupportable, la peau est irritable, etc.
« II. —
Si la pensée est fortement diminuée d'une partie du corps, spécialement par une
émqtion, la sensibilité diminue dans cette partie. Si les fonctions cérébrales
s'exercent pendant que l'intelligence est absorbée dans une occupation
profonde, l'individu n'a pas conscience des impressions générales faites sur
les nerfs sensoriels. Une émotion qui absorbe cause le même effet.
« III.
—Les émotions peuvent déterminer des sensations, soit en excitant directement
les centres sensoriels et l'extrémité encéphalique des nerfs de la sensation,
soit en produisant dans telle ou telle partie du corps des modifications
vasculaires d'où résulte l'excitation des nerfs sensitifs à leur
terminaison périphérique.
« IV. —
Toute sensation, générale ou spéciale, produite dans le corps par les agents
externes peut être aussi produits par des états internes d'émotion qui
affectent les centres sensoriels. Cette sensation, l'esprit la rapporte au
point du corps où se termine le nerf sensoriel spécialement mis en
cause.» ( Hack Tuke. — Le Corps et l'Esprit,
Paris, 1886. )
Pour ne
pas allonger notre étude, nous ne citerons, à titre d'exemple, que
quelques cas d'anesthésie émotive.
Le
Docteur Wilks rapporte le cas d'une jeune fille près de laquelle il
avait été appelé. A la suite d'une grande frayeur, elle avait eu une attaque
d'hystérie et était tombée dans un état où elle paraissait avoir
complètement perdu le sens du toucher. On citerait des milliers de cas
analogues. Beaucoup de névropathes, sous le coup d'une émotion, sont devenus
insensibles; on les pique, on les brûle, ils ne sentent que le contact —
et encore pas toujours — mais aucune douleur.
Les
convulsionnaires de Saint-Médard étaient également insensibles. Carré de
Montgeron (Carré de Montgeron. — La Vérité sur les miracles opérés à
l'intercession, de M. de Paris et autres appelans; Continuation des
démonstrations de miradcs, 2 vol., Paris, 1737-1741. ) a donné le récit des
tortures auxquelles, sur leur propre demande, les convulsionnaires étaient
soumis, sans qu'ils manifestassent aucun effet appréciable.
Le
Docteur Calmeil nous dit au sujet de Nisette, l'une de ces convulsionnaires: «
Elle fut battue sur la tête avec uns bûche, puis avec quatre
bûches, puis elle se fit tirer les quatre membres... Ensuite, deux hommes
sont montés sur elle; ensuite un seul homme sur son dos, deux autres lui ont
tiré les bras en haut; on lui a donné l'estrapade. On lui a tiré les bras et
les jambes, une personne étant sur son estomac, on l'a suspendue par les pieds;
ensuite balancée par les bras et les jambes, un homme étant sur son dos; puis
on l'a tournée en broche, ensuite tirée par les quatre membres, deux personnes
tirant aussi par dessous les épaules. Ce tiraillement a duré longtemps parce
qu'il n'y avait que six personnes à tirer... Ensuite, on lui a donné
l'estrapade, la sape à la muraille à l'ordinaire; puis on l'a
foulée aux pieds, quinze personnes à la fois. »
Et dans
tous ces supplices volontaires, dont la cruauté déconcerte l'imagination, cette
femme n'a laissé paraître aucune sensibilité.
La
suggestion imposée, ainsi que nous le verrons dans la suite de cette étude,
peut amener des perturbations profondes dans la sensibilité. Chez les grands
nerveux, l'anesthésie ainsi provoquée peut être assez complète
pour qu'ils ne ressentent aucun effet de piqûres profondes ou d'incisions
sérieuses. Certains sujets, endormis par suggestion, ont pu endurer, sans
aucune sensation, de petites opérations comme l'extraction de dents,
l'ouverture d'abcès, sans l'intervention du chloroforme ou d'autres
anesthésiques. Sur les grands nerveux, on a pu même aller plus loin, couper
un doigt, faire un accouchement, etc. Par contre, on peut exalter la
sensibilité d'un sujet dans les mêmes conditions. Si l'on applique sur la
peau d’un sujet suggestible un objet à la température normale en lui
suggérant qu'il est très chaud, il ressentira la brûlure.
Sur les
sens, les modifications sont aussi nettes.
Sur
l'ouïe. — L'émotion peut très sensiblement diminuer la perception
auditive et même, chez certains grands nerveux, supprimer
complètement l'audition. Nous en trouvons de nombreux cas dans les
ouvrages médicaux.
Le
Docteur Pettigrew cite, d'après Astley Cooper, un cas de surdité causée
par une frayeur dans les circonstances suivantes: « Une enfant de 10 ans, pour
faire ses devoirs, eut besoin de tailler son crayon d'ardoise; elle allait
à la nuit dans la classe pour prendre son canif, lorsqu'une de ses
compagnes l'effraya en se cachant derrière une porte. Elle eut une
très grande peur et fut prise de mal de tête. Le lendemain, elle
devint sourde et continua de l'être au point de ne pas entendre les
paroles dites à haute voix. Astley Cooper la vit trois mois après
l'accident, elle continuait d'être dans un déplorable état de surdité. »
Le
Docteur Dalby a observé plusieurs cas de surdité causée par une influence
mentale. Au Congrès international de 1881, où il présidait la
section des maladies de l'oreille, il déclara; « Je sais des personnes, en
apparence bien portantes, qui ont presque complètement perdu
l'ouïe, les unes en voyant subitement mourir un très proche parent,
les autres en recevant une mauvaise nouvelle. Chez quelques femmes, les causes
du même accident ont été : la frayeur produite par l'appel à un
incendie, une alarme due à l'introduction des voleurs dans la maison, le
spectacle effrayant d'un homme qui se coupait la gorge; une fois, ce fut la
réception imprévue d'une belle et grosse fortune. Dans tous les cas, la faculté
d'entendre était parfaitement intacte jusqu'au moment de la catastrophe;
immédiatement après, la surdité était profonde et, suivant toute
probabilité, le changement avait été instantané. »
Le
professeur Ball cite le fait suivant de surdité arrivée à la suite d'une
violente colère: « En mai 1879, C. D.., âgé de 26 ans, de bonne santé
habituelle, se met violemment en colère, à la suite d'une
discussion avec sa belle-mère. Il rentre chez lui tout tremblant
d'émotion et veut raconter à sa femme ce qui s'est passé, mais, à
sa grande surprise, il constate qu'il est sourd et muet: il ne peut ni parler
ni entendre ce qu'on dit. Effrayé de cet état, il écrit sur un morceau de
papier le nom et l'adresse d'un médecin, prouvant ainsi sa lucidité d'esprit,
Le lendemain, à quatre heures de l'après-midi, la faculté de
parler lui fut subitement rendue. Il resta cependant sourd des deux côtés et
privé de sensibilité du côté gauche. Les sens du goût et du toucher
étaient abolis du même côté. L'acuité visuelle était affaiblie. Il y
avait un peu de paralysie faciale gauche, et le bras gauche était faible. La
langue était également déviée à gauche. » Le malade recouvra subitement
l'usage de ses sens quelques jours après. Le professeur Bail explique ce
fait par un spasme ou crampe des vaisseaux qui amène une ischémie
cérébrale.
Par
suggestion imposée, on peut diminuer l'acuité auditive et même rendre
sourds les grands neryeux. Nous reviendrons sur ce fait en étudiant la
suggestion au point de vue expérimental.
Sur la
vue. — L'émotion peut amener des troubles de la vision, comme elle en crée sur
les autres sens. La frayeur, par exemple, peut donner des hallucinations. Les
personnes effrayées croient voir, dans l'obscurité, des formes qui les
impressionnent. Si le vent fait remuer un rideau, elles imaginent et finissent
par voir quelque personnage caché derrière; leur esprit troublé évoque
mille histoires absurdes de voleurs. De même, dans les bois, au soir ou
dans la nuit, elles imagineraient voir des hommes à la place d'arbres
bien inoffensifs dont leur terreur déforme la silhouette.
Le
Docteur Braid, à qui l'on doit la découverte de l'hypnotisme, rapporte
le fait suivant:
« Deux
capitaines de vaisseaux marchands, arrivés au port en même temps,
allèrent tous deux se loger dans leur hôtellerie habituelle. Mais la
maîtresse de maison leur dit qu'elle était désolée de ne pouvoir leur rendre
service en cette circonstance, parce que la seule chambre dont elle pût
disposer pour eux contenait le corps d'un individu qui venait de mourir.
Préférant rester dans cette hôtellerie, n'importe à quelles conditions,
plutôt que d'aller ailleurs, ils proposèrent de coucher dans la chambre
même où reposait le corps. Les capitaines s'étant mis au lit, l'un
d'eux, qui était grand hâbleur, entama la conversation avec son compagnon et
lui demanda s'il avait jamais eu l'occasion de dormir dans la même
chambre qu'un cadavre. « Non », réplique l'autre. « Alors, reprit le premier,
savez-vous ce fait remarquable que toujours après minuit, dans ce
cas-là, la chambre se remplit d'oiseaux qui volent de tous côtés et
chantent d'une manière merveilleuse ? » Le compagnon exprima sa
surprise; mais, presque aussitôt, il fut témoin de la réalisation du fait. Au
moment où la lumière fut éteinte, une explosion de bruits
musicaux se produisit comme si la chambre eût été réellement pleine
d'oiseaux. Le novice, effrayé, non seulement les entendit, mais finit par
déclarer qu'il les voyait voler dans toutes les directions et qu'il les sentait
tomber sur lui. En peu d'instants, il entra dans une surexcitation telle que,
sans même prendre le temps de s'habiller, il se précipita en bas de la
maison et raconta le fait aux gens très étonnés; il affirmait que la
chambre était réellement pleine d'oiseaux, qu'il pouvait le certifier
d'après le témoignage de ses sens, car non seulement il les avait
entendus, mais encore il avait vu et avait senti tout contre lui le battement
de leurs ailes. »
II avait,
en effet, entendu du bruit, car son compagnon avait imité le chant des oiseaux
en se servant d'un pipeau plongé dans l'eau. La perception auditive avait amené
l'hallucination visuelle.
L'obscurité,
l'excitation apportée aux nerfs par l'espoir d'un fait merveilleux favorisent
les perturbations sensorielles. Ainsi dans les séances médiumniques, bien des
personnes qui ont perdu un être cher et qui ont le très vif désir
de se retrouver en rapports avec lui croient le voir, même quand il ne
s'est produit aucune manifestation quelconque. Nous ne nions pas la réalité de
certains phénomènes médiumniqucs, mais il est certain que les personnes
non averties, émues par l'espoir de retrouver un disparu sont dans un état
nerveux qui favorise l'hallucination. Il y a donc là une cause d'erreur
possible qu'il est nécessaire d'écarter de toute expérimentation scientifique.
Cela est
tellement vrai que l'on peut créer des hallucinations par simple suggestion: il
suffit d'affirmer à un sujet hypnotisable qu'il voit telle chose,
particulièrement une chose susceptible de le frapper: un ange ou un
serpent, pour qu'il le voie et bientôt l'affirme. La suggestion est seule en
cause dans ce fait.
Sur
l'odorat. — Voici un fait très curieux cité par le Docteur Hack Tuke: «
Au moment où, sous le règne de Charles Ier, le Parlement était en
lutte avec le Roi, la rumeur publique parla de graves complots et l'assemblée
fut prévenue qu'il s'en préparait un destiné à faire sauter tous ses
membres. Ce complot n'existait pas. Pendant qu'on le dénonçait à
l'assistance, quelques membres se levèrent, très inquiets, et
notamment deux députés très corpulents. Leurs poids fit rompre une
planche de la galerie; ce craquement fut tel qu'on crut à la réalisation
du complot et que John Ray se mit à crier qu'il sentait la poudre. Il en
résulta une panique au Parlement et dans Londres, et aussitôt une bande
d'hommes armés marcha sur Wesminster pour défendre l'assemblée contre cette
prétendue conspiration des poudres. »
Par
suggestion, nous pouvons créer des hallucinations de l'odorat comme nous en
avons obtenu de la vue. Il en est ainsi d'ailleurs pour le goût et le
toucher. C'est même une des expériences les plus frappantes et les plus
faciles que l'on réalise en suggestion, comme nous le verrons dans le chapitre
consacré à cet ordre de phénomènes.
Etudions
maintenant les troubles moteurs.
Troubles
moteurs de l'émotivité.
L'émotion
peut donner, selon la cause agissante et son intensité, et aussi selon l'état
de réaction de la personne:
1°. —
Soit des contractions et détentes musculaires coordonnées; ce sont les
mouvements ordinaires, mais ils se font en dehors de notre contrôle;
2°. —
Soit des contractions irrégulières ou excessives: spasmes, convulsions,
quelquefois des contractions fixes (contracture partielle ou générale) ;
3°. —
Soit une perte de la faculté motrice ou paralysie.
Dans le
premier cas, il s'agit de contractions et de détentes d'une étendue normale,
mais elles se produisent spontanément, sans laisser à la personne qui en
est affectée le temps de réfléchir.
Sur la
face, appelée « le cadran des sentiments », nos contractions subites traduisent
nos états d'âme avant même que nous cherchions à les exprimer par
la parole. Une émotion gaie nous fait rire spontanément; modérée, elle fait
épanouir la bouche en un sourire. La tristesse fixe nos traits dans un certain
pli très reconnaissable. Si l'état d'âme persiste, s'accentue, il fige
les contours, donne une figure tourmentée ou extasiée, selon l'émotion qui nous
envahit.
L'émotion
peut faire naître des mouvements indépendants de la volonté. Le Docteur Todd
dit même qu'elle « peut mettre en action un côté de la face, alors
même qu'une paralysie a soustrait ce côté à l'influence de la
volonté; elle peut exciter des mouvements dans les membres, alors même
que la volonté est sans pouvoir sur eux ».
Dans la
colère, nous brandissons le poing avant que là pensée de frapper
ait pris force dans notre esprit; nos narines se dilatent, nous serrons les
mâchoires.
Le
Docteur Weir Mitchell rapporte un exemple de spasme des paupières
d'origine psychique. Il concerne une dame, timide depuis son enfance,
rougissant aisément, qui était fort gênée devant les étrangers.
« L'affection
des yeux, nous dit le Docteur Weir Mitchell, lui vint aux bains de mer. Elle
s'asseyait à table pour diner lorsqu'elle remarque que, comme elle était
nouvelle venue, on l'observait. Elle en fit la remarque à son mari et
fut immédiatement prise d'une violente contracture des paupières et,
dans cet état, on dut l'emporter hors de table. Ce phénomène s'étant
produit une fois, la répétition de la cause première amena un nouvel
accès, et enfin cette dame fut dans l'impossibilité de prendre ses repas
dans la salle à manger commune. C'est donc l'émotion qui causa la maladie;
puis ce fut l'obsession tyrannique d'un souvenir désagréable qui renouvela et
entretint le mal. Nous réussîmes néanmoins à obtenir de la malade
qu'elle allât dîner sans lever les yeux et qu'elle affrontât le désagrément
léger que semblait lui causer le bruit des conversations. En fin de compte, la
confiance lui revint après une sorte de traitement qui consista en un
long voyage en Europe, où elle fut souvent exposée aux ennuis qui lui
avaient causé la première attaque. » II est vrai que le Docteur Weir Mitchell
a publié cette observation en 1881 et qu'à cette époque on ne
connaissait pas la rééducation psychique. Quelques séances de suggestion
émotionnelle auraient certainement suffi pour guérir la malade.
Le
Docteur Hack Tuke cite une observation due au Docteur Althaus. Il s'agit d'une
dame, qui, à la suite d'un accident dont elle fut témoin dans la rue,
fut prise d'une contracture du cou et de la nuque, contracture des muscles
trapèze et sterno-cléïdo-mastoïdien gauches. Tout d'abord, les
contractions furent légères, elles ne survenaient que si la malade était
surexcitée, si elle était en société, si on lui parlait. La maladie devint de
plus en plus pénible: il n'y avait pas de douleur, à moins que les
contractions ne fussent particulièrement violentes. Le Docteur Althaus
dit que, dans ce fait, l'influence de l'émotion sur la production du
tremblement et des spasmes était frappante. La malade trouvait qu'elle
souffrait beaucoup moins quand elle était seule, dans une pièce obscure;
mais si elle se sentait observée, si elle voyait qu'elle était un objet
d'étonnement et de pitié, elle allait bien plus mal. Elle évitait donc la
société et c'était avec beaucoup de difficulté qu'on, lui faisait quitter sa
chambre où elle interceptait tout accès à la
lumière.
Dans la
fureur, les ailes du nez se relèvent, la respiration devient rapide et
saccadée, les sourcils se froncent. On s'indigne, le corps prend de
soi-même l'attitude de la lutte, on est prêt à attaquer son
ennemi, on le toise des pieds à la tête d'un air de défi sans
même penser à ce qu'on fait. La tête se dresse et tous les
muscles du corps sont contractés.
La peur «
donne des jambes ». Celui qui s'affole devant le danger — même inexistant
— commence par fuir, il bouscule, il écrase tout ce'qui lui fait obstacle. Il
trouve en lui-même, sur le moment, des forces inattendues; il défonce les
portes, remue des meubles pesants, saute des obstacles qu'il aurait pu croire
infranchissables dans son état normal. Par contre, dans d'autres cas, le
même sentiment entrave les mouvements, gêne la parole, donne du
bégaiement, du balbutiement, des hoquets quelquefois extrêmement
pénibles. Il existe même un hoquet spasmodique des grands nerveux
très caractéristique et qui provient de l'émotion.
La joie
fait sauter, danser, courir, gesticuler avec les bras, battre des mains et
mille autres manifestations bien connues. La dauleur, au contraire, abat
généralement; les sanglots, les gémissements, les longs soupirs entrecoupés
viennent de troubles respiratoires indépendants de la volonté. Les grands
nerveux dépassent ce stade; on les voit se tordre les mains, grincer des dents,
s'arracher les cheveux, se frapper le front, etc., etc...
Du fait
de l'émotion, l'activité musculaire est-elle considérablement augmentée ? Elle
produit des convulsions, de la contracture générale. Ces manifestations
spasmodiques peuvent être suivies de rechutes: le rire de la joie, les
cris de la frayeur, le simple souvenir d'une crise antérieure frappant
fortement l'imagination peuvent donner à l'hystérique une nouvelle crise
au cours de laquelle le sujet se débat, crie, mord, se met en arc de cercle. Il
en est de même pour les grands nerveux: l'émotion détermine chez eux des
tremblements, des convulsions, parfois la chorée ou danse de Saint-Guy; cette
dernière maladie, si elle se manifeste dans un milieu sensible, comme un
pensionnat de jeunes filles ou de jeunes gens à l'âge de la puberté,
peut créer de véritables épidémies. On a vu des troubles de ce genre se
produire dans des proportions encore plus vastes. Quand, après la
condamnation du Jansénisme, le diacre Paris mourut en odeur de sainteté, bien
que partageant les opinions interdites, son tombeau devint une sorte de
pèlerinage où l'on vit de réels miracles et où les
fidèles exaltés à la fois par leur croyance et par la
persécution, tombaient en de véritables crises nerveuses, d’où le nom de
« convulsionnaires. ».
Les
contractions limitées à un organe sont les plus fréquentes, que ce
soient la contraction des muscles de l'œil qui le rend fixe, hagard, ou
des crampes du larynx, de l'estomac.
Une
contracture générale même se produit chez les névropathes sous le coup
d'une émotion violente, mais c'est un fait assez rare.
Le
Docteur Crichton rapporte, d'après Bonet, le cas suivant: « Georges Gorkatzh,
soldat polonais déserteur, qui avait quitté son régiment dans l'été de 1677,
fut découvert, au bout de quelques jours, dans un cabaret de bas étage
où il buvait et se divertissait fort. Au moment d'être
arrêté, il fut saisi d'une telle terreur qu'il poussa un grand cri et
perdit immédiatement l'usage de la parole. Amené devant la cour martiale, il
fut incapable d'articuler un mot; bien plus, il devint alors aussi immobile
qu'une statue et sembla n'avoir conscience de rien. Dans la prison où on
le conduisit, il ne put ni manger, ni boire. On le menaça d'abord, puis on
essaya de l'apaiser, de le calmer: tous les efforts restèrent inutiles.
Il resta insensible et immobile. On fit tomber ses fers, on le sortit de
prison, il ne remua pas davantage. Il passa ainsi vingt jours et vingt nuits
pendant lesquels il ne prit aucune nourriture et n'eut aucune évacuation. Il
s'affaissa graduellement et mourut. »
C'est par
une forte commotion ou traumatisme psychique que l'hypnotiseur plonge le sujet
en rigidité complète, si réelle que plaçant la tête sur une chaise
et les pieds sur l'autre, il peut supporter un poids. Nous reviendrons sur ce
phénomène en étudiant l'hypnotisme, mettant nos élèves en garde
contre les dangers qu'il présente, car le sujet n'est pas un mannequin, mais un
organisme vivant, un être humain, digne de soins.
L'émotion,
nous le voyons, peut rendre les muscles plus actifs, les contracter, mais elle
peut les relâcher d'autant mieux que le choc émotionnel est plus fort et le
sujet plus nerveux. Dans les cas où il y a diminution de l'activité
musculaire, nous voyons les muscles sphincters de la vessie ou de l'intestin se
relâcher et amener soit l'urine, soit les matières, sans que, dans les
cas de crainte violente, notre volonté puisse s'y opposer. De même, la
crainte ou la joie peuvent nous priver de l'usage de nos membres inférieurs: «
les jambes molles », les « jambes cassées » sont un phénomène que
tout le monde a éprouvé dans les émotions violentes.
Pour
étudier le mécanisme de ce fait, dites brusquement et avec autorité, à
un sujet hypnotisable: « Vous êtes incapable de dire votre nom... votre
gorge se serre... se serre de plus en plus... vous êtes incapable de dire
votre nom... » et, malgré tous ses efforts, il ne pourra articuler un mot. Cette
expérience est facile à faire et sans aucun danger; elle démontre bien
l'action de l'émotivité sur les nerfs moteurs.
Les
troubles moteurs étant connus, il nous reste à voir les répercussions
organiques.
Troubles
organiques de l'émotivité
Le choc
émotionnel peut affecter, non seulement l'innervation sensitive et motrice,
mais toutes les fonctions, puisqu'elles sont placées sous la dépendance des
nerfs.
Fonction
digestive. — L'émotion serre la gorge et l'oesophage; l'angoisse contracte
l'estomac, donnant la sensation d'une barre pesant fortement sur cet organe.
Qu'à table nous apprenions une nouvelle impressionnante, nous perdons
l'appétit. Les enfants ne peuvent diner le soir où on les mène au
spectacle, tant l'attente de ce plaisir leur cause d'excitation. Les sécrétions
physiques peuvent être suspendues. Une odeur fétide peut causer des
nausées, des vomissements; certains aspects « écœurants » ont le
même résultat.
L'action
sur l'intestin est aussi nette, les mouvements péristaltiques qui facilitent la
digestion et servent à l'expulsion des déchets peuvent être
augmentés et la fonction perturbée, d'où résulte la diarrhée de cause
nerveuse ou psychique.
Fonction
respiratoire. — Elle est soumise à l'émotion et à ses
conséquences: dans le chagrin ou la colère, nous avons une respiration
irrégulière, saccadée; nous sommes oppressés; nous éprouvons le besoin
de prendre l'air. Cette sortie à l'air libre a pour but involontaire de
ranimer la respiration dont le rythme a été altéré.
Fonction
circulatoire. — Le cœur, organe très délicat, subit avec violence
les contre-coups de l'émotion. Un rien vient souvent modifier son rythme. A la
moindre émotion, notre cœur bat, et non seulement le rythme est augmenté
mais il devient irrégulier, saccadé. Une forte commotion, la frayeur et
même la joie peuvent amener un arrêt, provoquer une syncope. Chez
le dentiste, on se trouve mal en voyant sa dent arrachée, bien que l'on ne
souffre plus. Beaucoup d'étudiants en médecine n'ont pu poursuivre leurs études
parce qu'ils ne pouvaient s'accoutumer à la vue du sang, à la
dissection des cadavres. Ceux qui ne parviennent pas à dominer leur
répugnance sont obligés de renoncer à la chirurgie. Il est des médecins
connus réputés, qui sont gênés à la pensée d'ouvrir un simple
abcès.
Une commotion
très forte peut amener une syncope qui, se prolongeant, donne la mort.
De nombreux médecins ont constaté la mort de personnes qu'une frayeur, causée
parfois par une mauvaise plaisanterie, avait tuées immédiatement. Dans d'autres
cas, la même solution demande un temps plus long. Sous le coup d'un
chagrin, on se laisse abattre, les fonctions diminuent, s'arrêtent, on
dépérit, on meurt très réellement de chagrin.
Le
Docteur Hack Tuke rapporte d'après la Gazetta medica di Torino et le
Médical Times and Gazette, l'observation suivante:
« Un chef
de station des chemins de fer italiens, âgé de 55 ans, homme de santé robuste,
fut un matin réveillé par des gens qui lui apprirent que sa station avait été
pillée. Il sentit si vivement le poids de sa responsabilité qu'il tomba
immédiatement malade et mourut dans les 24 heures. Ni les paroles de ses chefs,
ni les encouragements de sa famille n'avaient pu le tranquilliser. Il était
tombé dans une prostration extrême; il avait l'estomac si troublé qu'il
vomissait tout ce qu'on lui donnait; sa voix était caverneuse; le pouls était
très faible, il conserva sa connaissance jusqu'à la fin.
« L'administration
des chemins de fer, dans une circulaire à ses employés, raconta les
faits et rendit hommage à l'honorâble susceptibilité manifestée par le
défunt. Elle décida que la veuve jouirait d'une pension parce que son mari
avait trouvé la mort dans l'exercice même de ses fonctions.
L'exploitation des chemins de fer étant entre les mains du gouvernement, la
Cour des comptes qui devait faire appliquer cette décision, souleva des
difficultés et décida que la veuve recevrait seulement une indemnité de 2.000
fr. Celle-ci en appela de cette détermination injuste, et Laura, professeur de
médecine légale à l'Université de Turin, fut chargé d'examiner la
question et de faire un rapport en conséquence. Il en fit un fort long dont
nous ne donnons ici que les conclusions principales:
« 1°. —
La science admet pleinement qu'une émotion mentale soudaine puisse causer la
mort dans un court, intervalle de temps et même immédiatement chez des
personnes douées d'une santé robuste;
« 2°. —
Les phénomènes physiques produits par une cause morale de ce genre
indiquent une perturbation profonde du système nerveux;
« 3°. —
La preuve qu'il y a dans le cas présent une connexion intime entre l'émotion
mentale et la terminaison fatale se trouve dans ce fait même que, la
veille au soir, le sujet était parfaitement bien portant et que, lorsqu'on vint
le tirer d'un sommeil tranquille en lui annonçant la triste nouvelle, il tomba
immédiatement malade. Comme l'on sait qu'avant cette maladie, il avait les
fonctions du cœur en bon état, on ne peut assigner aucune autre cause que
l'émotion à l'ensemble des symptômes qui se sont produits;
« 4°. —
Le fait que le décès ne s'est produit que 24 heures après ne
prouve pas qu'il y ait eu une autre cause que l'émotion mentale. Dans des cas
analogues ceux par exemple où la mort est causée par la foudre ou par un
empoisonnement elle est ordinairement subite: mais chez quelques individus,
elle est un peu différée. Les émotions mentales n'agissant pas toujours avec la
même force, elles rencontrent des degrés variables de résistance; enfin,
elles peuvent agir dans des conditions très diverses que l'état présent
de la science ne nous permet pas d'apprécier exactement. »
Le
professeur Laura concluait donc que cet homme était incontestablement mort
d'émotion. La Cour se rendit à son opinion et la pension fut accordée
à la veuve.
La
répercussion peut quelquefois n'être pas immédiate. Une personne vient
d'écouter un orateur; elle n'a pas été émue par les paroles entendues. Elle
part et les idées lui reviennent quelque temps après et provoquent des
troubles.
Les
réactions du côté du cœur s'étendent aux vaisseaux qui en dépendent.
Veines et artères sont sous la dépendance des nerfs dits vaso-moteurs,
ayant pour mission soit de dilater, (nerfs vasodilatateurs), soit, au
contraire, de resserrer les vaisseaux (nerfs vasoconstricteurs). L'émotion agit
avec force sur ces deux sortes de nerfs.
a) Troubles
de vasodilatation. — Un sentiment de pudeur, de honte ou de colère nous
fait rougir. Par quel processus ? Tout simplement parce que l'extrémité des
vaisseaux sanguins s'est trouvée subitement dilatée et qu'un afflux s'est
produit sous la peau. Lorsque ce rougissement devient trop fréquent, il donne
au grand nerveux une véritable phobie, l'eurolophobie. Celui qui en souffre est
malade de l'idée de rougir. Il s'empourpre d'avance. Il vit avec cette pensée
obsédante, il n'ose se montrer nulle part dans la crainte de rougir. Il cherche
les causes de sa susceptibilité nerveuse et se croit atteint d'une maladie de
cœur; il n'a cependant dans bien des cas aucune lésion organique. Cette
phobie, poussée à ce degré extrême est fort rare, mais qui peut se
vanter de n'avoir jamais rougi ?
La
colère nous fait « voir rouge », « bleu », de là l'origine de
certaines expressions courantes. On dit également, pour exprimer un vif
étonnement : « en rester bleu », dans les cas de surprise, « n'y voir que du
bleu » et dans la frayeur « une peur bleue ». Ces colorations insolites
proviennent de troubles congestifs de l'œil. On peut aussi voir double ou
plusieurs images du même objet comme, à la suite d'une violente
commotion, d'une gifle on « voit trente-six chandelles. »
Si la
vaso-dilatation est extrême, il en résulte de la congestion et celle-ci
peut être mortelle si on a quelque prédisposition à
l'artériosclérose: la congestion devient ici « coup de sang. »
Ces
maladies peuvent être d'une extrême gravité. Si elles se produisent
sur le cerveau, c'est la congestion cérébrale amenant l'apoplexie, la paralysie
(hémiplégie, paraplégie...). Si le fait se produit dans les vaisseaux
pulmonaires, il peut y avoir rupture d'un vaisseau, crachement de sang plus ou
moins important. François Foscari, doge de Venise, mourut subitement
d'hémoptysie en 1547 en entendant la cloche de Saint Marc annoncer
l'avènement de son successeur.
Le
Docteur Sweetser cite, d'après Broussais, le fait d'une dame qui étant
couchée sur une pelouse, sentit tout à coup qu'une grenouille, échappée
des pattes d'un oiseau de proie, lui était tombée sur la poitrine. Elle fut
immédiatement prise d'une hémorragie pulmonaire si abondante qu'elle en mourut
en quelques minutes.
L'hémorragie
aurait pu affecter d'autres formes tout aussi dangereuses. C'est ainsi que l'on
a vu des hémorragies utérines se produire à la suite d'une grande
émotion et amener soit la mort, soit des désordres extrêmement graves.
Passons
aux phénomènes inverses:
h)
Phénomène de vasoconstriction. — Si, par un mouvement contraire, nos
vaisseaux se resserrent sous le coup d'une violente émotion, le sang se trouve
refoulé vers les parties profondes et nous devenons pâles, livides.
De tels
effets de vasodilatation et de vasoconstriction sont obtenus facilement chez
les grands nerveux. Par suggestion imposée on fait à volonté rougir ou
pâlir le sujet suggestible. Nous verrons dans quelles limites et par quels
procédés lorsque nous étudierons les phénomènes de la suggestion.
Passons
maintenant aux autres organes.
Larynx. —
Une émotion nous coupe la voix. Nous voudrions parler, mais notre gorge se
serre, nous bégayons; c'est un phénomène souvent observé sur des
personnes qui éprouvent un grand contentement, un soldat décoré sur le champ de
bataille, un artiste félicité par un maître dont l'opinion lui est précieuse.
Les
choses peuvent aller plus loin et, chez le névrosé, la faculté de parler peut
être supprimée complètement pendant un certain temps.
Le
Docteur Todd rapporte ce fait: « Le malade, avait 50 à 60 ans, il était
d'un tempérament irritable et hypocondriaque. Un soir, dans sa famille, il se
mit à parler d'un sujet sans importance sur lequel un des assistants
prit trop fortement parti contre lui; il répliqua avec force; son interlocuteur
répondit: il finit par s'exciter au point de perdre complètement la
faculté de parler... Le malade se servait parfaitement de ses muscles, il était
complètement maître des mouvements des pieds et des mains; il put signer
un chèque et ses facultés mentales semblaient intactes, mais il ne
pouvait parler et, quand il essayait de le faire, sa tentative n'aboutissait
qu'à un cri. L'aphasie persista une semaine. Le malade se rétablit alors
et, quand il se fut remis à parler, l'usage de la parole lui revint entièrement
en peu de temps. »
Le
Docteur Skey relate un cas d'aphonie d'origine émotive: « Il s'agit d'une
jeune femme d'environ vingt ans qui avait aisément les mains et les pieds
froids. Pendant que je lui parlais de sa santé, j'eus l'imprudence de lui faire
remarquer une souris qui courait sous la table au bout de la chambre. Elle
poussa un cri d'inquiétude et perdit aussitôt la faculté d'articuler les mots,
si bien que je dus m'approcher et mettre l'oreille tout près d'elle pour
pouvoir l'entendre. Le terrible auteur de cet accident ayant payé de sa vie
l'audace qu'il avait eue de s'introduire, la dame, au bout d'une heure,
recouvra l'usage de la voix. »
Foie. —
Très souvent, l'émotion amène des répercussions du côté du foie.
Le choc émotionnel contracte la vésicule biliaire qui expulse la bile dans le
tube digestif. Cette bile peut être rejetée immédiatement par la bouche
sous forme de vomissements biliaires. Si, au contraire, elle passe dans
l'économie, c'est la jaunisse.
Le
Docteur Watson a écrit: « II est certain que les troubles de l'esprit jouent un
rôle marqué: la colère, la crainte, l'inquiétude ont souvent amené la
jaunisse. M. North a observé un fait où une fille-mère, au moment
où l'on découvrit fortuitement qu'elle venait d'avoir un enfant, devint
jaune en peu d'instants. Un jeune médecin de nos amis eut une vague attaque de
jaunisse intense qu'il est impossible d'attribuer à autre chose
qu'à son inquiétude très grande et bien inutile au sujet d'un
examen qu'il était sur le point de passer. »
Reins et
Vessie. — L'émotion détermine souvent une suractivité rénale, d'où
élimination abondante d'urine et rejet au dehors par contractions de la vessie.
Quelquefois, le résultat de l'émotion est inverse: rétention d'urine et
même suspension du travail de filtrage du rein.
Utérus. —
L'émotion, ici encore, détermine des contractions qui peuvent avoir des suites
très graves. Chez des femmes nerveuses une émotion violente peut amener
un accouchement prématuré.
Peau. —
Les contractions des muscles peaussiers amènent le phénomène bien
connu sous le nom de « chair de poule ». La terreur ou la colère
agissent sur les muscles des follicules pileux, les soulève, « les
cheveux se dressent sur la tête ». La peur peut aussi perturber les
fonctions de la peau, créer des éruptions: urticaire émotif, acné d'origine
nerveuse, etc.
Sécrétions.
— L'émotion, suivant les tempéraments, les augmente ou les diminue. Voici
quelques faits des plus typiques et des plus connus:
Glandes
lacrymales: les larmes viennent aux yeux dans la douleur.
Glandes
mammaires: une émotion arrête la sécrétion du lait et force les nourrices
à interrompre l'allaitement.
Glandes
salivaires: la colère en augmente la sécrétion: on écume. Avons-nous un
vif désir devant une table bien garnie ? La salive nous vient à la
bouche.
Glandes
stomacales: une émotion peut suspendre le ch-misme gastrique et perturber la
digestion.
Sécrétions
urinaires: dans le trac, l'incontinence d'urine est fréquente et pénible.
Sécrétions
intestinales: la peur, le trac les augmentent, d'où diarrhée profuse.
Sécrétions
biliaires: nous avons vu qu'elles sont augmentées.
Fonctions
génitales. Chez l’homme, l'émotion amène la diminution ou même la
suppression de la sécrétion des glandes testiculaires. C'est sur ce fait qu'est
basée l'opération de sorcellerie appelée « nœud de l'aiguillette », qui
consiste à empêcher le marié de remplir le devoir conjugal, en lui
faisant redouter cet effet du pouvoir d'un jeteur de sorts.
Les
émotions peuvent avoir des effets encore plus considérables sur l'économie
humaine. On a vu des cas d'amaigrissement brusque, de diabète passager
et même durable, le blanchissement instantané ou du moins très
rapide des cheveux sous le coup d'une terreur ou d'une angoisse, même
dans un très jeune âge. Voici entre autres, un exemple de ce fait une
jeune fille de 17 ans, partie à la campagne avec son père, dans
un endroit où les secours étaient impossibles à se procurer, vit
mourir son père, subitement pris d'une hémorragie pulmonaire. Ses
cheveux blanchirent entièrement au cours de la nuit.
Le
Docteur Hack Tuke reproduit une observation des plus curieuse faite par le
Docteur Parry, médecin-major aux Indes. Il s'agit d'un cipaye révolté, pris par
les troupes anglaises en 1858 et qu'on allait fusiller, « Tout à
coup un soldat s'aperçoit que la chevelure du captif grisonnait à vue
d'œil, et appelle de ce côté l'attention du major; celui-ci put suivre les
progrès de la décoloration qui devint complète dans le temps que
dura l'interrogatoire de ce malheureux, environ une demi-heure. »
L'émotion
peut même agir sur la constitution intime du sang. Ne dit-on pas,
après une frayeur, qu'on a le « sang tourné » ? C'est de cette
révolution que proviennent les affections de la peau consécutives à un
traumatisme nerveux: acné, boutons, urticaire d'origine psychique. Le lait des
nourrices subit une action identique. C'est pourquoi il est dangereux à
la santé des petits enfants après une émotion violente. On a vu des
nourrissons allaités dans ces conditions défectueuses atteints d'intoxications
graves.
Le
Docteur Wilks note: « On entend dire que la crainte fait tourner le sang. Je
crois que c'est littéralement exact. J'ai vu tant de cas d'anémie, quelques-uns
mortels, se produire à la suite d'un grave ébranlement du système
nerveux, que je n'ai aucun doute à ce sujet. »
L'émotion
met l'organisme en état de moindre résistance. Après un choc nerveux, il
paraît certain que les microbes ont plus de prise sur l'organisme.
Le
Docteur P. Bonnier, parlant des répercussions de l'anxiété, dit: « La défense
microbicide fait faillite sur certains points du corps ou vis-à-vis de
certaines espèces microbiennes qu'elle ne sait plus digérer et
apparaissent les furoncles, l'acné, souvent en des régions bien définies du
corps. Beaucoup de maladies infectieuses ont ainsi profité de la porte
entrouverte et le malade ne s'y trompe pas, devant l'ignorance et l'ironique
incrédulité du médecin; c'est bien telle anxiété, telle peur, telle
préoccupation trop forte ou trop continue qui l'a mis à bas et a fait de
lui un terrain de culture pour telle espèce microbienne qu'il eût
défiée en état normal de résistance. Tout médecin sait que la peur peut donner
des diarrhées profuses, mais il ne comprendra guère le rôle de la peur
dans la pathogénie de la fièvre typhoïde ou ses dangers en cas d
épidémie cholérique. Celui-ci a eu une forte émotion et « les bras lui en sont
tombés ». Chez cet autre, c'est la résistance diaphylactique qui a mis bas les
armes et le microbe semble avoir pris de la virulence vis-à-vis de lui
alors que c'est lui qui a perdu sa virulence à l'égard du microbe. »
Et ce qui
vient à l'appui de cette idée, c'est que la suggestion peut, dans une
très large mesure, si elle est appliquée judicieusement, en augmentant
la confiance du malade, lui redonner des forces pour un meilleur combat contre
l'envahissement microbien. Bien des tuberculeux à un degré avancé,
subissant l'influence heureuse de leur entourage, d'amis affectionnés ou
s'étant fait aider par la suggestion bien comprise d'un suggesteur ont retardé
l'échéance fatale. Même dans les cas considérés comme les plus graves, la
pensée, qu'elle vienne de l'extérieur sous forme de suggestion imposée ou
raisonnée ou qu'elle vienne de soi-même sous la forme d'auto suggestion
consciente, donne des résultats que l'on peut considérer comme extraordinaires
mais qui n'en sont pas moins réels. Nous avons pu personnellement prolonger
pendant des mois — en certains cas pendant plusieurs années — des cancéreux
dont les médecins attendaient la mort en quelques jours. Et, fait très
appréciable, notre suggestion émotionnelle permettait non seulement au malade
de lutter contre les éléments pathogènes, mais encore de ne plus
souffrir.
Si
l'émotion peut amener des troubles graves, il est certain que, par un mécanisme
inverse, une émotion de nature différente peut combattre des lésions même
très profondes. Dans notre chapitre sur l'auto suggestion émotionnelle
dans la cure des maladies, nous avons dit que notre père, Hector
Durville, s'était guéri lui-même, par un effort de pensée, d'un cas
très grave d'urémie brightique par insuffisance.
Vers
la maîtrise de soi
Ne plus
être émotif ! Ne plus subir d'impulsions ! Se dégager de l'emprise des
drogues ! Combien le désirent ? Beaucoup, certes. Mais beaucoup, surtout parmi
ceux qui souffrent d'un mauvais entraînement psychique, se laissent aller
à la pensée de leur faiblesse inguérissable. Ils s'ancrent dans l'esprit
cette conception fausse, et sachant qu'ils ont usé sans résultat de pilules ou
de cachets, qu'ils ont essayé empiriquement de se guérir et qu'ils n'y ont pas
réussi, ils se laissent envahir par le découragement. Ils s'estiment incurables
et agissent comme s'ils l'étaient. Rien ne peut être plus funeste que
cette disposition d'esprit.
image
Fig. 102.
— L'attelage
C'est
l'image de l'être humain: la voiture (corps) est mue par le cheval
(inconscient) sous la direction du cocher (conscient).
C'est une
profonde et coupable erreur de dire: « C'est plus fort que moi ». Cette parole,
la pensée qui l'accompagne, paralyse d'avance votre effort. Vous agissez avec
la certitude de la défaite, c'est comme si vous vous liiez vos jambes avant de
vouloir marcher. Car ne l'oubliez pas, la pensée est une force puissante, mais
c'est à vous de savoir la diriger. L'électricité, par exemple, rend de
grands services ou commet bien des dégâts. De même, si vous ancrez dans
votre cerveau l'idée fixe de l'inutilité de vos efforts, quoi que vous fassiez,
vous ne réussirez pas. Rien qu'en pensant à ce que vous voulez faire,
votre peu de volonté s'exacerbe, vous êtes sans ressort, ni vigueur. Mais
si, au contraire, connaissant les lois psychiques, vous avez compris la force
d'une pensée toujours tendue, dirigée dans le même sens, vous avez alors
une puissance active, constructive, équilibrante. Vous puisez en
vous-même les ressources susceptibles de vous guérir.
La
condition essentielle pour mener à bien vos efforts, c'est d'envisager
la question d'abord dans son ensemble, puis dans ses détails.
image
Fig. 103.
— Le cheval s'emporte
C'est le
mécanisme du trac: l'inconscient a des réactions que le conscient ne peut
dominer.
Nous
avons vu que l'être humain se compose de trois parties: le Corps, le
Conscient et l'Inconscient et que toutes trois sont solidaires. Toute cause qui
agit sur une partie a ses répercussions sur les deux autres. Pour bien nous
graver ces notions dans l'esprit, reprenons la comparaison du Docteur Encausse:
comparons l'homme à un attelage. Le corps est la voiture, inerte par
elle-même; le conscient est le cocher; l'inconscient est le cheval. Si la
voiture est encrassée, vieillie, usée, les efforts du cheval et du cocher
n'arriveront pas à un résultat excellent. Que le cheval soit rétif, le
cocher n'arrivera qu'avec peine à en obtenir quelque chose. Si le cocher
est ivre ou malade, il criera, gesticulera et c'est le cheval qui le guidera
à sa fantaisie.
C'est
l'image de ce qui se passe dans l'attelage humain lorsque nous ne sommes pas en
possession d'une parfaite synthèse. Dans l'émotion, l'inconscient,
c'est-à-dire le cheval, ne remplit pas son office; loin d'obéir au
cocher, il entraîne l'attelage au gré de sa fantaisie; il s'emballe, s'affole,
d'où perturbations psychologiques et organiques. Le conducteur n'exerce
plus son contrôle et la voiture, cahotée, bousculée, est bien vite en mauvais
état.
Admettez
au contraire que votre maîtrise est parfaite, comme il vous est possible de
l'obtenir. Votre attelage, est en parfait état, en bon ordre de marche. Vos
impulsions ne viennent plus entraver les plans harmonieux que vous avez
construits. Votre jugement développé, libéré de tout ce qui pouvait le fausser
entraînera vos forces affectives et impulsives vers tout ce qui est beau, noble
et juste. La route est libre qui mène vers les plus hauts sommets. Vous
la suivez avec joie.
A dater
d'aujourd hui, ami lecteur, tenez bien en mains les rênes de votre
attelage. Ne permettez pas à votre inconscient de vous faire dévier de
la route. Ne vous exagérez pas les difficultés de cette entreprise. Soyez
convaincu, au contraire, que le résultat est certain. Ne restez pas en
arrière, mais allez de l'avant sans vous décourager. La réussite
couronnera certainement vos efforts.
C'est
donc décidé ! Vous connaissez la cause qui vous empêche de posséder les
qualités que vous enviez, de devenir cet être qui respire le calme, le
succès, le bonheur. L'idée de faire l'effort nécessaire, les pensées qui
vous ont conduit à pratiquer votre entraînement sont déjà un
commencement de réussite: il ne faut pas vous arrêter en si beau chemin.
Pour
vous, d'ailleurs, la tâche ne sera peut-être pas aussi difficile que vous
l'imaginez. Pourquoi ? C'est que le dessein que vous avez formé montre que vous
n'êtes pas dénué de volonté. Il se peut que votre contrôle volontaire
soit seulement en déficit momentané. Alors rien n'est plus facile que votre
entreprise.
Bien rares,
d'ailleurs, sont ceux qui sont entièrement désarmés pour la lutte. Ceux
qui ne peuvent lutter seuls contre la dissociation de leur personnalité sont
des affaiblis qui supportent le poids d'une lourde tare héréditaire ou qui se
sont imposé une tare par une longue intoxication. Et pourtant, ceux-là
même ne doivent pas désespérer ! Leur volonté est insuffisante, on peut
l'augmenter; chancelante on peut lui donner appui. Les grands déprimés ont
avantage à se faire suggérer. Mais il faut faire appel à cette
forme de suggestion que nous appelons la suggestion émotionnelle, elle seule
permet de rétablir l'équilibre rompu. Dès que le malade a retrouvé des
forces, il faut user de suggestion raisonnée. Cette éducation de la volonté
doit être faite à l'état de veille, afin que la volonté et la
conscience y participent et en profitent.
Il existe
toutefois certains cas très exceptionnels où les troubles ont été
créés par un fait accidentel: peur d'un oiseau, d'une mare d'eau, d'un
précipice... qui a créé une phobie, une idée fixe, une obsession. Il faut avant
tout remonter à la cause. Tout traitement qui s'adresse à l'effet
est voué à un échec certain. Pour trouver cette cause, surtout quand le
choc émotionnel remonte à un certain nombre d'années et que le malade l'a
totalement oublié, il est utile de plonger celui-ci en état d'hypnose. Le
sommeil provoqué, surtout le sommeil magnétique, exaltant les facultés
psychiques est propre à faire revivre les faits oubliés. Autre avantage:
l'hypnose augmente la perméabilité psychique. D'où facilité pour le
psychologue de ramener la cause à sa véritable proportion, de faire
naître des émotions heureuses qui viendront détruire les Souvenirs pénibles.
Mais,
nous le répétons, ceux qui ne peuvent lutter eux-mêmes contre leurs impulsions
sont infiniment rares. La cure est d'autant plus rapide et durable que la
conscience y prend part. Donc, le meilleur est de se guérir par son propre
effort.
Beaucoup,
dont les phobies sont limitées ou dont la volonté ne cède qu'en
certaines occasions, qui sont faibles devant un apéritif ou un alcaloïde
quelconque ne sont pas entièrement dépourvus de volonté: ils peuvent
dans d'autres circonstances se montrer d'un courage extrême. Ils ont donc
une volonté réelle, mais elle est instable et mal dirigée. Ils ne manquent pas
de ressort mais il faut les remonter, les équilibrer.
Un signe
qui ne trompe pas, à ce point de vue, c'est que le phobique se rend
parfaitement compte de l'inanité de sa crainte: tel homme qui s'évanouit devant
une goutte de sang est capable d'un acte d'héroïsme dès qu'une
pensée extérieure à lui l'empêche de penser à l'objet de sa
crainte. Tel, qui fait preuve dans ses travaux de grande activité, d'initiative
et des qualités les plus remarquables se croit sans force devant le désir de fumer.
Et pourtant il passera des journées entières sans fumer si ses travaux
l'absorbent au point de ne pas le laisser penser à cela. Il ne faut pas
que celui qui est atteint d'une phobie se croie un déshérité dé la volonté: il
y eut de très grands hommes atteints de ces incommodités nerveuses: le
maréchal de Turenne ne pouvait supporter l'odeur des roses et le Prince Noir
d'Angleterre, qui fut un rude guerrier, ne pouvait souffrir la vue d'un chat.
Tous deux savaient cependant que les roses et les chats ne leur feraient aucun
mal.
Ce n'est
toutefois pas une raison pour garder un sentiment de peur. Le phobique peut
guérir. Qu'il essaie. Et après quelques semaines, il sera surpris du
changement apporté à sa nervosité. La tâche est plus difficile pour ceux
qui souffrent d'une lourde tare héréditaire, mais on peut aider, soutenir,
rééduquer ceux-là, améliorer progressivement leur état.
La
Cure organique
Occupons-nous
d'abord d'une partie essentielle de notre traitement, mettons toute la machine
humaine, tous les rouages qui le composent en bon état de fonctionnement. Nous
en avons donné le moyen dans les chapitres consacrés à l'alimentation,
à la respiration et à l'exercice physique. Rappelons-en les
grandes lignes.
Le
sédentarisme et la suralimentation sont, nous l'avons vu, les deux grandes
causes de neurasthénie et d'arthritisme. Ce sont elles qui surmènent,
surchauffent, encrassent nos organes, Donc, veillez à votre
alimentation; il faut qu'elle soit saine et normale. C'est ici qu'il est nécessaire
de se rappeler que l'excès est un défaut. Il est bon que cette
alimentation soit à base végétarienne et vous devez éviter tous les
excitants quels qu'ils soient, même ceux qui passent couramment pour ne
présenter aucun danger, comme le café et le tabac. L'eau doit être
préférée à toute boisson. Les repas doivent être pris à des
heures régulières, sans hâte surtout et avec la précaution de bien
mâcher vos aliments. Evitez les alcools de tout genre, spécialement les
apéritifs où l'alcool voit son redoutable pouvoir encore augmenté par
celui des essences et qui, tombant dans l'estomac vide, est immédiatement
mêlé à l'économie où rien ne peut atténuer ses ravages.
Tous les alcools sont d'ailleurs mauvais et celui qui en a pris l'habitude
devrait se rappeler constamment cette sage parole : « l'alcool fait vivre celui
qui le vend et tue celui qui le boit. ». N'usez pas de médicaments. Il est
toujours malsain de convertir son estomac en laboratoire. Point de gouttes, de
cachets, de pilules. Les substances toxiques sont rarement salutaires.
Faites de
la respiration profonde, ample, mais douée: 10 minutes de respiration combinée
à des exercices mesurés, au saut du lit et autant au moment de se
coucher, de préférence devant la fenêtre ouverte. Il est bon aussi de
vous habituer à respirer largement dans tous les instants de la journée.
Exercices
doux. Il est bon de faire chaque jour de la marche au grand air, avant et
après le travail. Elle remplace avantageusement les meilleurs et les
pires apéritifs et, en même temps, elle rétablit la circulation altérée
par les travaux de la journée. Il ne faut d'ailleurs rien exagérer. La fatigue,
l'excès d'efforts est un moyen de rompre votre équilibre; comme tous les
autres excès, il jette dans le torrent circulatoire plus de cellules
usées que vos organes ne peuvent en éliminer. C'est de leur station dans les
tissus que résulte la courbature, mais, si vous n'atteignez pas ce moment, les
exercices stimulent vos fonctions et favorisent vos éliminations.
Evitez
tout surmenage intellectuel. L'abus des plaisirs mondains, empiétant sur les
nuits de sommeil, est une cause de fatigue: dormez tôt et éveillez-vous de
même. Complétez la cure organique par des douches que vous pouvez
très bien vous donner vous-même, sans installation coûteuse.
Et activez vos fonctions intestinales par des effleurages doux que vous
pratiquerez vous-même sur la paroi abdominale. Ces effleurages doivent
être faits à sec avec la main droite posée bien à plat, qui
suivra le trajet du gros intestin c'est-à-dire en faisant tourner la
main autour de l'ombilic (nombril). Commencer sur le côté droit du ventre,
remonter à la hauteur des fausses côtes, redescendre à gauche,
passer sur le bas-ventre et recommencer de 10 à 15 fois. Ces effleurages
n'ont pas besoin d'être appuyés. Très doux, ils activent le
mouvement de l'intestin, augmentent la puissance de ses contractions
(mouvements péristaltiques et anti-péristaltiques) et, par conséquent,
favorisent l'élimination des déchets alimentaires. Ils devront être
exécutés le matin au saut du lit, avant le petit déjeûner et le soir au
moment de se coucher. Comme ils seront faits très légèrement, ils
ne risquent pas de gêner la digestion. Vous aurez également avantage
à vous frictionner à sec tous les muscles du corps et
spécialement des membres. Faites toutes les manipulations des extrémités vers
le cœur pour activer le retour du sang veineux au cœur. Cette
pratique, constamment observée, active et régularise la circulation.
En
suivant cette ligne de conduite, vous renforcerez vos organes, vous rétablirez
progressivement vos fonctions. Même des malades atteints de longue date
par des troubles de l'intestin ou de l'estomac ou de tout autre organe, se sont
bien souvent étonnés de noter un changement très notable, en suivant des
indications si simples. Ceux-même qui sont les plus lourdement chargés en
fait de tares héréditaires amélioreront certainement leur état en les mettant
en pratique.
Il ne
faut aucunement négliger cette cure organique. Sans elle l'éducation psychique
serait vaine.
Donc,
ayez toujours présents à l'esprit ces mots: alimentation saine,
respiration ample, exercices physiques doux. Ils sont les gages de votre santé
physique.
Mais la
cure organique seule serait, nous l'avons dit, absolument insuffisante. En
effet, la plus belle voiture, en parfait état, ne pourrait rien faire sans le
cheval et le cocher. C'est donc aussi l'inconscient et le conscient que vous
devez mettre en état de remplir leur tâche.
Comment
éduquer l'inconscient.
Nous
avons vu au début de ce Cours que c'est notre système nerveux
inconscient (grand sympathique) qui fait jouer nos organes. La conscience, la
volonté n'y prennent aucune part. Toutes les fonctions de notre corps:
digestion, respiration, circulation, s'accomplissent à notre insu. Elles
remplissent d'autant mieux leur rôle que nos centres nerveux sont abondamment
remplis d'énergie. Cette énergie, vous ne devez donc pas la gaspiller; vous
devez éviter toutes les causes qui vident lentement vos plexus nerveux.
Cherchez à obtenir un parfait contrôle sur vos sens, à ne pas
exagérer vos sensations. Vous devez aussi tendre à diminuer vos actes
réflexes.
Les
perceptions exagérées, démesurément grossies, épuisent peu à peu votre
influx nerveux et vous rendent irritables, ce qui amène des explosions
nerveuses qui vous fatiguent encore plus.
L'éducation
du regard, telle que nous l'avons enseignée, vous permet d'avoir un regard
ferme, fixe, sans brutalité. Elle vous donne aussi la possibilité de ne pas
regarder malgré vous vers un but que vous n'avez pas choisi.
Pour
l'ouïe, inspirez-vous des conseils que donne Hector Durville dans son
Magnétisme personnel: « II est de toute nécessité de s'habituer à tous
les bruits auxquels nous sommes constamment exposés pour ne pas être
impressionnés désagréablement. Pour cela allez dans tous les endroits où
l'on fait du bruit qui vous déplait avec la conviction bien arrêtée de ne
pas en être incommodé, et vous serez étonné que d'autres, plus intenses
que ceux qui vous sont habituellement désagréables, ne vous font absolument
rien. Si vous avez peur du tonnerre ouvrez votre fenêtre au moment de
l'orage et dites-vous que vous entendez ses grondements les plus formidables
sans trembler, et une fois encore vous serez surpris de ne pas en être
affecté. »
Accoutumez-vous
à supporter les mauvaises odeurs.
Accommodez-vous,
de même, de mets peu délicats ou qui vous paraissent désagréables. C'est
un exercice de volonté moins pénible qu'il ne semble et que l'on réussit
très bien.
Entraînez-vous
à dominer en vous la sensation des contacts qui vous paraissent
antipathiques. Lorsque vous devez, par suite de vos relations, serrer la main
d'une personne qui ne vous est pas sympathique, entraînez-vous à
surmonter votre répulsion; faites effort; que votre raison domine l'impulsion
de vos nerfs. Vous réussirez d'autant mieux que vous considérerez ce fait comme
un exercice de volonté.
Il faut
que vous deveniez entièrement maître de vos sens.
image
Fig. 104.
— L'accès de trac
Au moment
d'entrer en scène, des idées parasites font irruption dans la conscience
de l'artiste. Celui-ci est pris subitement de la crainte irraisonnée de mal
dire, mal chanter, mal jouer. Vue angoisse l'étreint. Nul n'a ressenti ces
troubles émotionnels sans en garder un pénible souvenir. L'éducation psychique,
telle que nous l'enseignons, permet de conserver intact, à tout moment,
le parfait contrôle de soi-même.
C'est,
nous l'avons dit, un excellent moyen de régulariser le travail de
l'inconscient. Mais, une fois que vous serez assez maître de vos sensations
pour n'être ni gêné ni dominé par elles, vous dirigerez cette
maîtrise dans le sens de l'effort que vous voulez entreprendre, de l'œuvre
que vous vous êtes fixée. Il faut vous entraîner à agir par
vous-même et tâcher de vous donner les qualités que vous manquent, ou la
force nécessaire à l'exécution du projet que vous avez choisi. Dans ce
cas, c'est un très mauvais procédé que s'éterniser à méditer sur
les défauts que l'on possède: l'essentiel n'est pas de les connaître,
mais de les perdre. Le meilleur procédé à cet effet, nous l'avons
déjà dit, est de vous placer devant une glace et de prendre l'attitude
de la personne que vous voudriez être. Le fait de jouer un rôle peut
sembler puéril à ceux qui n'en ont pas senti les effets heureux, mais,
si vous voulez réussir, nous pouvons dire que cette auto suggestion
émotionnelle est la clef du succès.
Pour
cela, nous le répétons, il faut faire abstraction complète du défaut que
l'on redoute, agir comme s'il n'existait pas. Si vous êtes craintif,
traqueur, ne dites pas: « Je n'aurai plus le trac ». Le mot trac, à lui
seul, réveille dans votre esprit le souvenir funeste de vos peurs et des
sensations déprimantes qui les accompagnent. Dites, au contraire: « Je suis
fort et sûr de moi-même ». Prenez l'attitude de celui qui a de
l'aplomb, sans effronterie. Ne tombez pas dans l'excès opposé, ne
devenez pas arrogant par excès de timidité, mais, d'autre part, ne vous
laissez pas démonter et quand vous allez chez quelqu'un, surtout pour une
conversation qui peut vous être utile, dites-vous bien: « Je suis
sûr de mon droit et des bonnes raisons que j'ai pour le défendre. Rien ne
pourra me faire perdre ce sentiment de la justice, et je me conduirais mal si
je me laissais démonter par ceux qui ont moins de droits et plus d'audace que
moi. »
Renouvelez
cette auto suggestion souvent, matin et soir, pendant 10 ou 15 minutes. Ce
n'est pas trop pour accoutumer votre inconscient au rôle que vous voulez lui
faire assumer, pour lui imposer un « pli psychique ». L'auto suggestion du soir
est meilleure et plus utile encore que celle du matin. En effet, celle-ci vous
donne du courage, du « ton » pour les travaux de la journée, mais celle que
vous pratiquez en vous couchant se répercute dans votre sommeil. L'inconscient,
qui est le domaine du rêve, a enregistré cette image et la conserve.
Souvenez-vous qu'enfant vous appreniez facilement vos leçons en les relisant au
moment de vous endormir. Au réveil, vous étiez surpris de les savoir beaucoup
mieux que la veille. C'est que l'auto suggestion continue votre travail à
votre insu.
Dans le
jour, êtes-vous en présence d'une personne avec qui vous avez affaire ?
Vous vous sentez quelque émotion, quelque timidité. Ne craignez pas d'user du
regard magnétique: regardez votre interlocuteur à la racine du nez. Ce
sera pour vous un excellent support de volonté et cette fixation, en retenant
votre attention, vous empêche toute distraction. Toutefois gardez en cela
comme en tout la mesure des bienséances: ne roulez pas des yeux féroces, n'ayez
pas l'air de vouloir fasciner votre interlocuteur; vous vous rendriez odieux ou
ridicule. Il suffit que votre regard soit doucement posé à la racine du
nez avec l'expression et le sentiment d'une attention soutenue.
Très
rapidement, cette auto suggestion renforcera votre volonté, donnera plus de fixité
à vos pensées. Elle vous permettra de contenir vos émotions. Une brusque
colère, un enthousiasme débordant, un sentiment extrême
occasionnent une déperdition des énergies nerveuses. Voyez l'hystérique dans sa
crise: il semble avoir des réserves de forces inépuisables, mais, une fois sa
crise passée, il est abattu, désemparé, prostré. La colère, la peur,
l'enthousiasme sont moins dangereux, mais, se répétant plus souvent, ils
peuvent aussi épuiser vos réserves de forces. C'est à vous de maîtriser
vos émotions. Suivez nos sages conseils et vous goûterez à cette
joie infinie d'être vous-même en toute occasion.
Comment
renforcer la conscience.
Nous
avons montré dans un précédent chapitre que l'attention est à la base de
tous les phénomènes de l'esprit. Si vous étiez plus attentif vous vous
laisseriez beaucoup moins aller aux émotions spontanées. Vous prendriez le
temps de réfléchir, de raisonner. Contractez-en l'habitude. Poussez votre
attention à ce maximum d'intensité que nous avons appelé concentration
mentale. Quand vous aurez pratiqué les exercices que nous vous avons conseillés
vous vous apercevrez que vos efforts n'auront pas été vains. Vous ne céderez
plus aveuglément à vos impulsions. Vos émotions n'auront plus sur vos
fonctions organiques aussi bien que sur vos pensées leur répercussion
douloureuse.
Il nous faut ici détruire une erreur souvent
manifestée dans les questions que l'on nous pose: maîtriser sa sensibilité, ce
n'est pas la détruire. Apprendre à monter à cheval, ce n'est pas
tuer le cheval; c'est apprendre à le diriger, à ne pas être
mené par lui où l'on n'a pas envie d'aller. Maîtriser ses sensations,
c'est éviter leurs répercussions mauvaises, leurs exagérations morbides. Les
êtres magnétiques vibrent autant et même beaucoup plus que les
autres quand ils jugent convenable de se laisser aller à leur émotion.
Il est des hommes et des femmes normaux, dé volonté très développée, des
êtres magnétiques dans toute l'acception du mot qui pleurent au théâtre
sur des douleurs fictives. Ils savent parfaitement que ces douleurs sont
fausses, mais la beauté de l'expression, la réalité ou du moins la possibilité
du fait, amène les larmes parce que leur esprit est en état de détente.
Mais qu'un malheur réel les touche, ils ne se contenteront pas comme les grands
nerveux, de donner à leur malheur, aux malheurs de leurs semblables, des
larmes stériles; ils refouleront dans leur cœur leur émotion et ils
rassembleront leurs forces pour trouver une solution aux ennuis au lieu de
gémir inutilement dessus. Il faut autant de sensibilité et beaucoup plus de
courage, de force d'âme pour agir ainsi.
Pour rendre votre volonté maîtresse de votre
corps qu'elle anime, vous devez aussi savoir vous isoler, c'est-à-dire
plonger votre esprit dans le calme le plus complet possible. Angoissés, agités,
impulsifs, apprenez à vous isoler et vous retrouverez le calme de
l'esprit !
L'Art de parler en public
Les quelques indications que nous venons de
donner et qui s'inspirent surtout de données générales, sont valables pour la plupart
des cas qu'il nous sera possible de rencontrer dans la vie courante. Nous
croyons cependant nécessaire de nous appesantir sur certains points qui
présentent une importance particulière.
Nous envisagerons d'abord l'art, chaque jour
plus répandu, de parler en public et les empêchements, qui se produisent
à cet égard, empêchements auxquels l'éducation psychique apporte
une solution aussi complète que possible. Le sujet est vaste; il
faudrait un volume pour le considérer sous tous ses aspects, tant du, point de
vue de l'inspiration que de l'élocution, mais ce n'est pas ce but que nous nous
proposons aujourd'hui. Cependant, il est toujours bon et possible de se
perfectionner dans l'art de la parole qui est si nécessaire de nos jours.
L'élocution d'un homme naturellement éloquent
est souvent entravée par quelque défaut de prononciation dont la connaissance,
grossie par l'impulsivité de celui qui en souffre, lui apparaît comme un
obstacle infranchissable. Celui qui souffre de ce défaut et qui redoute, non sans
cause, les railleries de son auditoire, doit se rappeler l'exemple fameux de
Démosthènes. On sait que cet illustre orateur souffrit d'abord d'une
élocution lourde et embarrassée. Mais Démosthènes savait qu'il avait
à dire des choses importantes pour sa patrie, aussi, désireux avant
toute chose de posséder une voix et une diction qui répondissent à la
hauteur de ses pensées, il s'exerça, le long de la mer, à dominer de sa
voix le bruit des flots, et pour vaincre quelque difficulté de parole, il
faisait cet entraînement avec des cailloux dans la bouche. On sait les
résultats merveilleux auxquels il parvint.
On n'en demande pas autant à tous ceux
qui parlent en public. Pourtant ceux-ci doivent dominer leurs craintes et leurs
défauts. Il faut donc, avant d'aborder la tribune de l'homme politique ou le
verre d’eau du conférencier, s'exercer d'abord devant des chaises vides.
image
Fig. 103. — Démosthènes harangue les
flots de la mer (Fresque d'Eugène Delacroix)
N'imaginez cependant pas que l'auditoire vous
soit inutile. Au contraire. Par l'auto suggestion à laquelle il vous
contraint, il vous accoutume à prendre devant un public moins idéal une
attitude ferme et correcte. C'est en vous regardant dans une glace placée au
fond de la salle où vous haranguerez une foule de chaises, que vous vous
apercevrez des défauts de votre tenue et que vous vous habituerez à y
remédier. Tel, parlé la tête trop penchée, dérobant ainsi son visage aux
assistants qui éprouvent toujours le besoin de voir le regard de celui qui leur
parle. Certains, par nervosité, font des gestes disproportionnés et inutiles
dont ils se déferont dès qu'ils s'en seront aperçus. D'autres, au
contraire, parlent sans bouger ou les mains dans leurs poches, ce qui leur
donne un aspect de mauvaise tenue ou de froideur. Si l'orateur novice se
produisait en public avant d'avoir perdu ces fâcheuses habitudes, il risquerait
un échec qui pourrait, pour peu qu'il fût timide, mettre fin à sa
carrière, tandis que dans la liberté de la solitude, il a tout le loisir
de rectifier son attitude et d'acquérir la science d’une parole agréable et des
gestes harmonieux.
La certitude où il se trouve alors de se
tenir parfaitement lui donne l'assurance pour dire en public ce qu'il n'aurait
pas osé auparavant, quelle qu'en fût l'utilité. Il s'habitue à
tenir le public sous le magnétisme rayonnant de son regard et, de la sorte, il
acquiert sur son auditoire une influence qu'il n'avait pas autrement.
Napoléon, qui avait expérimenté toutes les
manières de s'adresser au public, le savait bien.
« L'Empereur, parlant du danger qu'il avait
couru aux Cinq-Cents lors de brumaire, l'attribuait militairement au seul local
de l'Orangerie, où il avait été obligé d'entrer par une des extrémités,
pour en parcourir la longueur. Le malheur fut, disait-il, que je ne pus me
présenter de front; je fus contraint de prêter le flanc. » (Las Cases. —
Mémorial de Sainte Hélène (relation des 18-19 novembre)
Tout en vous efforçant d'avoir des gestes
précis et gracieux, il vous est nécessaire d'acquérir la direction de votre
regard qui, pour bien des orateurs, est une cause de gêne. Ne considérez
pas le premier rang des auditeurs. Dans les débuts surtout, s'ils échangent
quelques paroles, vous êtes facilement porté à les interpréter
comme une critique de votre discours, et cela vous enlève de
l'assurance. Regardez, au contraire, dans le fond de la salle. Vous y trouverez
un double avantage; d'abord, il en résultera pour vous une sorte d'isolement
à l'égard des premiers rangs et puis, vous vous rendrez compte de la portée
de votre voix et de votre élocution. Il est, en effet, de toute nécessité que
votre diction soit assez nette et votre voix assez forte pour que tout le monde
vous entende. Si donc les auditeurs des derniers rangs sont obligés de prendre
peine pour vous suivre, il faut que vous éleviez le ton et donniez une
précision toujours plus grande à votre élocution. Vous n'articulerez
jamais trop bien et, sans chercher des effets de théâtre, vous devez vous
efforcer de faciliter à tous la compréhension de vos discours.
image
Fig. 106. — Pour apprendre à parler en
public
II est utile de s'entraîner devant des chaises
vides. S'adresser au public idéal comme si on était en présence d'une foule
nombreuse.
Reste la question du discours lui-même.
Bien rares sont les orateurs-nés qui, dès les premières fois,
peuvent se livrer à une improvisation brillante. Ne comptez pas sur une
telle chance. Au début, écrivez complètement tout ce que vous avez
à dire. Devant vos chaises vides, entraînez-vous à lire haut ce
que vous avez écrit. Ce n'est qu'au moment où vous serez sûr de
lire sans embarras ni défaillance que vous pourrez aborder le public. Cette
première étude vous rend la confiance et vous permet encore de soigner
vos gestes et votre voix. Quand vous aurez pris l'habitude de la lecture
à haute voix, que vous saurez lui donner de la vie par des intonations
variées, sous vous séparer du texte écrit, entraînez-vous à le quitter
des yeux par instants. Ensuite, quand vous serez complètement maître de
vos moyens, vous vous contenterez d'un plan où seront brièvement
marqués les points que vous ne voulez pas omettre et les citations que vous
avez l'intention de faire. C'est déjà un travail considérable, car ce
plan, quand il est suffisamment détaillé, est une conférence à laquelle
ne manquent que les développements oratoires. Ce n'est que beaucoup plus tard
que vous pourrez parler à votre gré, n'importe quand et n'importe
où, avec quelques indications jetées sur un bout de papier. Mais ne vous
bercez pas de l'espoir d'arriver trop vite à ce résultat complet. C'est
le fait d'un conférencier très habile, de même que
l'improvisation, et vous serez longtemps avant d'y parvenir, si vous y
parvenez.
Naturellement, il importe que votre conférence,
qu'elle soit écrite ou parlée, ait une tenue d'ensemble et présente des idées
condensées habilement et bien liées. Il faut que votre plan présente d'abord
une introduction où vous préparez votre auditoire aux idées que vous lui
présentez comme but à votre causerie. Vous développez ensuite ces idées,
appuyant vos dires sur les faits qui les démontrent, sur les citations des
auteurs célèbres qui en ont déjà traité et dont les opinions
corroborent les vôtres. Vous devez aussi faire justice des objections qui
pourraient vous être opposées, les détruire avec courtoisie pour vos
adversaires, mais sans faiblesse pour les données qui vous semblent fausses.
Quand vous avez débattu tous les points de votre étude, que vous avez démontré
pleinement le bien fondé de vos assertions, que vous avez réduit les objections
à néant, il ne vous reste plus qu'à conclure, c'est-à-dire
que, sous une forme brève et saisissante, vous groupez les arguments
dont vous vous êtes servi, et vous en tirez l'enseignement qu'ils
comportent: une ligne de conduite meilleure, une direction plus assurée, des
conseils qui seront utiles à ceux qui vous écoutent et à qui
votre parole doit être salutaire.
Parvenu au sommet de son art, l'orateur
s'empare de ses auditeurs par deux voies: le cerveau, qu'il intéresse et
convertit à ses opinions; le cœur qu'il émeut jusqu'à
l'enthousiasme, jusqu'aux plus belles, aux plus nobles résolutions. II est
nécessaire d'alterner ces deux effets pour influencer tour à tour
cérébraux et sentimentaux.
Pour intéresser le cerveau, il est nécessaire
de posséder de la concision, de la clarté, un enchaînement logique des idées.
Il faut, que, depuis l'exposition de vos prémisses, votre déduction soit
conduite avec ordre et méthode jusqu'à la conclusion. Il faut que vous
étonniez ceux qui vous écoutent en leur présentant la question sous un jour
sans cesse imprévu, afin que l'attention qu'on vous accorde ne se fatigue pas.
Il faut que vous donniez à vos paroles le piquant de la surprise par des
images hardies et pittoresques, des aperçus originaux. Il ne faut cependant rien
outrer à cet égard et, quel que soit le plaisir que vous avez à
dire des choses ingénieuses, n'oubliez jamais que votre parole doit surtout
être profitable. Vous devez toujours rester clair pour tous les membres
de votre auditoire et vos déductions ne doivent jamais cesser de se suivre avec
une logique implacable.
Vous devez, par instants, captiver l'attention
par un fait précis, une anecdote plaisante ou poignante, contée avec simplicité
et saveur, qui donne à votre parole le même attrait qu'un livre tire
de sa brillante illustration.
II est nécessaire aussi que vos arguments
soient présentés sous une forme persuasive qui se communique à tous vos
auditeurs. Créez-vous un «leit-motiv» sur lequel vous reviendrez toujours,
sorte de clou qui, sous une forme résumée, groupe vos paroles pour les faire
pénétrer dans le cerveau de votre public.
Evitez avec soin toute longueur, tout ce qui
risquerait de causer de l'ennui. C'est là le plus grave défaut que vous
devez éviter. Si vous laissez l'attention vous quitter, ne fût-ce qu'un
moment, le charme est rompu qui liait vos auditeurs à vos paroles; ils
se parlent l'un à l'autre; ils cessent de suivre votre pensée; vous
perdez toute prise sur eux; c'est ce que vous devez éviter à tout prix.
Comme la chaîne de l'Hercule gaulois qui
sortait de sa bouche pour lier ceux qui l'entendaient, votre conférence doit
être formée de maîllons, de sortes d'anneaux entrelacés les uns dans les
autres et qui ne peuvent se dissocier sans détruire toute votre œuvre. Il
en est de vos arguments et de vos paroles comme des pierres d'un édifice; ce ne
sont pas toujours les plus apparentes qui sont les plus utiles; celui qui
manque d'en suivre une partie ne sait plus se reconnaître dans l'unité de votre
plan et, au bout de peu de temps, il est complètement séparé de vous. Il
faut que vos paroles construisent dans chaque esprit un édifice inébranlable
pour qu'il puisse baser sur cet enseignement une vie nouvelle et plus saine.
En ce qui concerne le cœur, si vous voulez
faire vibrer le public, il est nécessaire que vous vibriez vous-même. Il
faut donc, avant de vous adresser à la sensibilité d'un public, que vous
ayez développé votre propre sensibilité, que vous l'ayez dominée, pour la
diriger et l'extérioriser dans les conditions qui sont utiles à la
manifestation des idées justes. Rien ne vous est plus aisé, quand vous vous
êtes pénétré de notre méthode d'auto suggestion émotionnelle, que
d'acquérir les qualités qui pourraient vous faire faute à cet égard.
C'est seulement votre cœur qui peut émouvoir d'autres cœurs. Il faut
qu'il ait vibré à toutes les émotions nobles pour savoir dégager le côté
moral des idées émises, pour en faire éclore l'amour de nos semblables, cet
altruisme sans lequel toute action est illusoire et vaine. Il faut que vous aimiez
profondément votre prochain pour parler avec émotion et utilité des idées de
paix, d'humanité, de fraternité qui soulèvent les masses, les conduisent
vers le bien avec les ailes enflammées de l'enthousiasme.
L'orateur qui a vaincu toutes les difficultés
ne songe plus à l'entraînement qu'il s'est imposé. Dès ses
premières paroles, il s'empare de son public; il l'intéresse à sa
pensée, le subjugue par ses émotions, le fait vibrer à l'unisson de ses
convictions. Il a la maîtrise absolu de ceux qui l'écoutent.
Il ne lui est plus nécessaire de préparer ses
discours. Il a des pensées classées avec une telle netteté qu'il peut y faire
appel aussitôt qu’il le croit nécessaire. Il peut instantanément improviser sur
n'importe quel sujet qui lui est habituel.
Là est le sommet de l'art, mais c'est un
sommet bien difficile à atteindre. Il y faut de l'acquis, de vastes
connaissances qui permettent une grande variété dans les associations d'idées.
Il faut aussi une grande habitude du public pour perdre la sujétion du trac et
pour connaître aussi les cordes vibrantes par lesquelles on saisira le
cœur de la foule. Pour agir ainsi avec certitude, il faut, en dehors des
connaissances acquises, se sentir soi-même en possession d'un magnétisme
supérieur. Notre méthode offre le moyen d'arriver à ce résultat; mais,
nous le répétons, il faut un entraînement sérieux pour l'acquérir.
Les Actions réflexes.
Les actes réflexes sont ceux que nous exécutons
sans que le cerveau en ait conscience. La sensation qui devrait arriver au cerveau
s'arrête à un centre secondaire, et elle y détermine un trouble.
Ainsi, chez la femme enceinte, l'excitation de l'utérus se transmet d'un centre
nerveux à un centre voisin, celui qui anime l'estomac, et l'excitation
se traduit par des contractions violentes qui déterminent les vomissements
incoercibles. La conscience n'a pas le temps de s'y opposer. Pourtant, et c'est
un fait que nous avons constaté souvent, la femme enceinte peut très
bien faire passer les vomissements par la méthode d'auto suggestion
émotionnelle que nous préconisons, aidée de la respiration profonde et un
régime alimentaire approprié. Si la jeune mère est trop nerveuse pour
dominer ses troubles, elle se fait aider par une suggestion douce et, en peu de
temps, elle est débarrassée de ce fatigant malaise.
Cette forme de vomissement nerveux n'affecte
pas seulement les femmes. Les hommes, nerveux ou fatigués, y sont accessibles
aussi. Napoléon y fut soumis, témoin cette anecdote que nous rapporte Constant,
valet de chambre de l’Empereur :
« Dans une certaine occasion, dit Napoléon, et
à la suite d'une longue discussion, Corvisart désireux de me parler
pièce en mains, eut l'abomination, la scélératesse, de m'apporter
à Saint-Cloud, dans son mouchoir de poche, un estomac, et cette horrible
vue me fit rendre à l'instant même tout ce que j'avais dans le
mien. » ( Constant. — Mémoires intimes
de Napoléon Ier, Paris, s. d., p. 208. )
image
Fig. 107. — Les vomissements incoercibles de la
grossesse.
Ces troubles réflexes cèdent par une
rééducation psychique bien comprise.
II ne faut pas imaginer que l'émotivité soit le
contraire de la volonté. Ces deux facultés se trouvent fréquemment unies,
toutes deux avec une grande puissance. Nous sommes une dualité dont les termes
ne sont pas toujours d'accord. Notre conscient ne peut pas, même quand il
est très fort, dominer toujours l'inconscient. On a vu de grands hommes
doués d'une volonté très puissante et qui, n'ont jamais pu mater
complètement leur inconscient. Napoléon, qui n'a jamais senti son
cœur battre, avait pourtant d'autres troubles en fonction de
l'inconscient:
« II se rongeait souvent les ongles, mais
légèrement; c'était un signe d'impatience et de préoccupation », dit
Constant. Il était aussi sujet à des tics nerveux:
« L'Empereur, dans ses moments ou plutôt dans
ses longues heures de travail et de méditation avait un tic particulier qui
semblait être un mouvement nerveux et qu'il conserva toute sa vie ; il
consistait à relever fréquemment et rapidement l'épaule droite, ce que
les personnes qui ne lui connaissaient pas cette habitude interprétaient
quelquefois en un geste de mécontentement et de désapprobation, cherchant avec
inquiétude en quoi et comment elles avaient pu lui déplaire. Pour lui, il n'y
songeait pas et répétait coup sur coup le même mouvement sans s'en
apercevoir. » (id., p. 208).
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Fig., 108. — Le mal de chemin de fer
La trépidation du tram provoque chez certaines
natures très nerveuses des troubles qui peuvent être apparentés
aux vomissements de la grossesse.
Sans chercher des personnalités aussi
remarquables, nous avons constamment sous les yeux des troubles du même
genre, qui peuvent être apparentés aux vomissements incoercibles de la
grossesse. Nous connaissons le mal de chemin de fer qui est causé par la
trépidation du train. Certaines personnes délicates, les enfants en
particulier, en souffrent jusqu'au vomissement. Beaucoup de femmes se trouvent
assez sérieusement incommodées quand elles sont obligées d'être assises
dos à la machine, subissant à reculons le mouvement du train. Le
paysage qui se déroule par la portière leur impose une fatigue oculaire
qui leur est pénible.
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Fig. 109.
Le mal d'ascenseur.
Bien des personnes éprouvent dans l'ascenseur,
surtout au moment de la descente, une angoisse pénible. La respiration ample et
rythmée aidée d'une autosuggestion émotionnelle nous permet de garder tout
notre contrôle.
Le mal d'ascenseur est du même genre.
Beaucoup de nerveux nullement malades, par ailleurs, éprouvent une sorte
d'angoisse quand ils sont dans un ascenseur. Déjà le fait de se sentir
emprisonnés dans cette cage étroite leur cause quelque gêne, et la
sensation de descendre y ajoute la crainte particulière d'une chute
accidentelle qui pourrait être dangereuse.
On arrive fort aisément à réduire toutes
ces incommodités par notre méthode de respiration ample et profonde qui apporte
tant de calme aux centres nerveux, et par la suggestion ou l'auto suggestion
émotionnelle qui les fortifie contre les impulsivités douloureuses.
Autre affection infiniment désagréable: le mal
de mer. Ici, le trouble arrive à être véritablement inquiétant.
Dès que le navire quitte le port, que le balancement des vagues commence
à se faire sentir, les victimes du mal de mer commencent à pâlir,
à subir des vertiges, des éblouissements, des maux de tête, des
mouvements réflexes des vaso-moteurs constricteurs qui amènent une
sensation de froid, la contraction de l'épigastre, une grande gêne
respiratoire, des tremblements et, enfin, des nausées, des vomissements qui
laissent le malade sans contrôle et sans force.
II est possible de guérir le mal de mer. Nous
avons fait de nombreuses expériences qui, toutes, ont été couronnées de
succès.
Lorsqu'on est très sujet à ces
troubles si pénibles, on doit se préparer plusieurs jours avant la traversée.
Avant d'entreprendre ce voyage, il est important que le corps soit en parfait
état. Moins le système nerveux sera intoxiqué, moins il sera irritable.
Donc, une bonne semaine avant d'embarquer, il faut s'astreindre à un
régime sévère: ne pas manger de viande le soir, en prendre
extrêmement peu à midi. Il faut supprimer énergiquement tous les
excitants, se refuser absolument, vin, café, tabac, à plus forte raison
les alcools et autres excitants.
Naturellement, les exercices de gymnastique du
matin et du soir seront faits quotidiennement, de même que l'auto
suggestion émotionnelle devant la glace. On renforcera ce traitement par
l'exercice suivant:
S'entraîner chaque jour à l'exercice de
la balançoire. Le vertige de la balançoire et celui du mal de mer sont
analogues. En combattant le premier, on est maître du second. Il faut donc
s'entraîner au moins pendant huit jours sur la balançoire, s'entraîner
doucement, régulièrement, en prenant surtout garde à sa
manière de respirer. C'est là le point capital. Tous ceux qui
subissent une angoisse ont une respiration courte, défectueuse, qui n'obéit pas
à un rythme constant. Ils ne peuvent guérir que s'ils arrivent à
une respiration rythmique, régulière, profonde, à l'abri des
variations qui sont toujours si cruellement pénibles. L'entraînement de la
balançoire est parfait pour régulariser le rythme et se préparer aux
déplacements du bateau.
image
Fig. 110. — Un entraînement préparatoire pour
combattre le mal de mer.
Le vertige de la balançoire et celui provoqué
par le balancement du bateau ne sont pas sans analogie. On peut être
maître du second en s'entraînant à dominer le premier. On s'y prendra
quelques jours avant d'embarquer. Avoir soin de rythmer sa respiration avec les
mouvements de montée et de descente de la balançoire.
Ce qu'il faut, à la balançoire c'est
rythmer exactement les deux temps de la respiration sur les mouvements de
montée et de descente. Quand la balançoire monte, il faut emplir ses poumons
d'air, les gonfler au maximum. Pendant la descente, laisser les poumons se
dégonfler.
Il est essentiel de bien rythmer sa
respiration. Celui qui respire bien est maître de ses réflexes; il ne subit ni
vertige, ni étourdissement, ni angoisse; il domine les troubles possibles.
Pendant l'exercice de la balançoire, il ne faut
regarder ni le sol, ni ses pieds, mais un point fixe, très loin,
à la ligne d'horizon. Ne pas fermer les yeux.
Après quelques jours de cet
entraînement, surtout si l'on est aidé, stimulé par un guide expert et amical,
on a bien vite fait d'être à son aise. On peut s'embarquer sur un
bateau ou sur un navire, partir sans aucune crainte. Le mal de mer n'a aucune
prise sur celui qui s'est entraîné ainsi.
Quand on se trouve dans la barque, le point
essentiel est encore de savoir respirer. C'est la constriction causée par
l'angoisse, et que les premières douleurs aggravent, qui amène
les troubles sérieux. On s'en aperçoit plus facilement encore sur une petite
barque que la houle secoue plus ostensiblement
qu'un paquebot de fort tonnage. Si l'on n'en veut pas éprouver les
incommodités, il faut gonfler ses poumons quand la barque monte et rejeter
l'air pendant qu'elle descend. Les poumons s'accoutument vite à cet
exercice.
Il faut encore éviter de regarder la mer trop
près de soi, et moins encore le fond de la barque ou le pont du navire.
Tout ce qui précise au regard le balancement de la mer est de nature à
éveiller des idées et des impressions contraires au but poursuivi. Il faut
regarder au loin la ligne d'horizon comme nous avons vu pour la balançoire. Il
est bon également de chercher un dérivatif à ses inquiétudes par
n'importe quel procédé. Le chant est l'un des plus efficaces, parce qu'il
contraint celui qui le pratique à un rythme respiratoire. Nous l'avons
expérimenté souvent. Nous partions en bande, avec des amis, pour une excursion
assez éloignée, nous chantions des chœurs, nous regardions l'horizon; la
gaieté qui régnait nous empêchait de songer au mal de mer, le chant nous
forçait à respirer, aussi arrivions-nous à bon port, sans que
personne ait souffert, même ceux qui étaient malades ordinairement.
On voit par ce simple exposé que le mal de mer
se combat aisément. Il n'y faut qu'un peu de bonne volonté.
On entend dire fréquemment qu'il faut manger
pour échapper au mal de mer, mais c'est une opinion erronnée. Il n'y a nul
motif valable pour alourdir un estomac bien assez troublé de lui-même. De
même, nous estimons que c'est une erreur de se sangler. On peut s'asseoir
confortablement sur un fauteuil ou une chaise longue, s'étendre sur sa couchette.
Porter des vêtements lâches qui n'imposent aucune constriction. Il faut,
nous ne saurions trop le répéter, bien rythmer sa respiration et, même si
l'on sent quelque trouble, ne pas s'affoler, mais continuer à
régulariser le rythme respiratoire. Le calme de la traversée est assuré par ces
simples précautions.
Les grands émotifs qui sont malades surtout de
la crainte de souffrir, qui craignent de ne pouvoir se maîtriser une fois sur
le paquebot, peuvent se faire suggérer quelques jours de suite avant le départ.
Cette suggestion — à l'état de veille — car le malade possible apporte
sa propre volonté en aide à celle du suggesteur — sera raisonnée ou
mieux émotionnelle. On se trouvera très bien du magnétisme qui est le
meilleur calmant du système nerveux.
image
Fig. — 111 Au gré des flots !
Viennent roulis et tangage ! Celui qui s'est
balancé sans trouble peut se laisser emporter par le frêle esquif ! Il
accorde ses deux temps respiratoires aux mouvements de montée et de descente de
la barque et il fixe la ligne d'horizon. Il reviendra de son excursion sans
avoir eu le mal de mer.
Les Troubles d'intoxication.
(Tabac, café, alcool,
morphine, opium, cocaïne, etc)
A côté des émotions qui viennent perturber
notre équilibre organique nous devons ranger les désirs impulsifs créés par des
intoxications dont certaines présentent un grand danger.
Si le désir de fumer du tabac figure parmi les
mois dangereuses, il n'est cependant pas exempt de danger. On fume d'abord par
curiosité, pour imiter les autres, pour faire l'homme, puis le désir devient
impérieux: une cigarette par hasard, bientôt plusieurs par jour, un paquet,
quelquefois plus. Cette distraction tend à s'imposer comme une nécessité
et nombreux sont ceux qui ne peuvent plus se passer de cette herbe à
Nicot si dangereuse pour notre organisme.
Il en est de même pour le café. On en
prend en compagnie, puis l'habitude se crée et cela devient un besoin. On ne
peut plus se passer de ce poison lent dont l'excès amène des
troubles cardiaques sérieux, augmente la nervosité, perturbe le sommeil,
détruit l'équilibre cérébral.
L'alcool est beaucoup plus dangereux. On entre
au café avec un ami, on prend un petit verre, puis un autre, on y prend
goût, on revient au café, on s'accoutume à l'apéritif ingéré
à telle heure, on s'intoxique, l'alcool devient de plus en plus
nécessaire, on s'imagine ne pouvoir travailler sans cette excitation factice.
Il en résulte un affaiblissement organique, créateur d'un dérèglement
psychique qui diminue le contrôle volontaire, augmente l'impulsivité. A ce
moment, l'alcool est comme le coup de fouet qui fait courir un cheval fourbu.
Il faut renouveler la dose pour marcher encore. Il en résulte une déchéance
organique et mentale dont l'effet le plus terrible et le plus caractérisé est
le délirium tremens. Mais, sans en arriver à cette extrémité,
l'induration des artères ou artériosclérose prédispose le buveur
à toutes les congestions, à l'apoplexie et, chose plus grave
encore, l'alcool crée un état héréditaire qui prédispose l'enfant à
toutes les maladies, à la tuberculose surtout et par conséquent il
affaiblit la race, détruit l'avenir du pays.
Viennent ensuite les poisons de la volonté.
Qu'ils soient bus, mangés, respires, fumés ou introduits dans les muscles
à l'aide de la seringue de Pravaz: morphine, opium, cocaïne, éther,
héroïne, haschich..., ils sont d'un usage assez répandu pour constituer un
danger. D'autres, mâchent du café (caféomanes), ou s'injectent de l'acide
formique et tant d'autres drogues ! Sans entrer dans de grands détails sur tous
ces genres d'intoxication, prenons un exemple pour démontrer leurs funestes
effets et l'accoutumance qui les rend nécessaires au malade.
Cet exemple sera celui de la morphine. Ces
toxicomanes le deviennent pour des raisons très différentes. Les uns ont
commencé à dose thérapeutique: leur médecin, dans le cas de douleur
aiguë, leur a conseillé des piqûres pour faire disparaître la douleur, et
le bien-être qui s'en est suivi les a incités à recommencer,
à dépasser la dose prescrite, à créer une habitude dont ils ne
peuvent plus se débarrasser. Certains ont agi par curiosité; ce sont des
désœuvrés, des blasés en quête de sensations nouvelles, qui ont
suivi le déplorable exemple de quelque ami morphinomane. D'autres, sous le coup
d'un chagrin, d'une inquiétude, ont cherché dans la morphine un peu
d'apaisement moral, ce sont des surmenés, des agités qui croyaient puiser dans
la drogue l'oubli, le calme. Quelle erreur !
Il est intéressant de préciser les différents
stades par lesquels passe le morphinomane, car cette étude nous démontre le
mécanisme de toutes les intoxications. Les Docteurs Chambard et Rogues de
Fursac distinguent dans la carrière du morphinomane quatre périodes se
succédant par des transitions insensibles. C'est dans ce fait précisément
qu'est le danger; il est sournois et inaperçu; il affaiblit la volonté et,
quand le morphine s'aperçoit de l'échéance fatale, il n'a plus les ressources
nécessaires pour réagir, sa volonté n'existe plus. Il est condamné d'avance,
à moins qu'on ne lui vienne en aide par une suggestion habile et
persévérante.
Il y a une première période d'initiation
ou d'euphorie que le Docteur Chambard appelle « la lune de miel » du
morphinomane, où les douleurs, s'il s'agit d'un malade utilisant la
morphine comme un calmant, s'atténuent et s'effacent. Si la personne a cherché
le calme moral après un grand chagrin, le poison transporte le dolent
dans un paradis artificiel; il amène la détente, le bien-être
moral, une délicieuse rêverie. D'autres, lui ont demandé des facilités de
travail: ils ont obtenu ainsi des périodes de travail facile, agréable,
où les idées riantes se sont présentées à leur esprit avec les
images les plus magnifiques. Mais cette période dure peu.
Le curieux de sensations ou celui qui va le
devenir par un penchant inévitable, arrive à la deuxième période,
celle des hésitations. Quelques sujets, conscients du danger, s'efforcent d'y
échapper. Ils ont vu autour d'eux des amis tomber dans la pire déchéance par le
poison, ils ont réfléchi et ne voulant pas devenir semblable loque humaine, ils
diminuent le nombre et le dosage des piqûres, ils luttent, car c'est
encore en leur pouvoir et ils renoncent bientôt à leur dangereux
plaisir.
Mais ceux qui n'ont pas voulu ou pas pu se
reprendre de la sorte, qui, n'ayant pas la volonté suffisante pour supporter un
nouveau chagrin ou une autre douleur physique, qui se sont laissés déprimer,
ceux-là augmentent la dose du poison, car le corps s'habitue à
tout, même aux pires choses, et il faut augmenter la dose pour avoir les
mêmes effets. C'est la troisième période qui commence. Pendant la
seconde période, l'organisme avait plus ou moins bien résisté, mais maintenant,
rongé par le poison, il n'a plus de force de réaction et il voit s'installer en
lui des troubles permanents. Le morphinomane n'attend plus de la morphine une
excitation ou un calmant; il est hanté par l'idée de sa piqûre; il ne
sait lui résister. Non seulement il se pique plus souvent mais il augmente
progressivement la dose de chaque piqûre.
Alors apparaissent les troubles graves. Il en
est d'abord de psychiques. C'est l'affaissement général de l'activité.
L'intoxiqué ne peut plus se lever; il passe la matinée au lit, parfois
même le début de l'après-midi. Il se lève à 4 ou 5
heures du soir, mais alors, le sommeil lui devient impossible. Une inquiétude
maladive le tient en éveil; il ne lui est possible de trouver quelque repos
qu'au petit jour. Les associations d'idées deviennent plus lentes et plus
difficiles. Le malade est nonchalant; il ne peut plus écrire que de temps en
temps, à des intervalles de plus en plus éloignés à mesure que
l'intoxication augmente. Il est obligé d'attendre que les idées lui viennent;
il est incapable d'un effort cérébral suivi. Ce travail si pénible est encore
entravé par l'obsession du poison à se procurer, à tout prix et
par tous les moyens. Le désir organique devient impérieux et celui qui en est
possédé ne reculera devant rien pour l'assouvir. Il simulera des malaises pour
obtenir une ordonnance de son médecin. A défaut, il en fabriquera de fausses;
il profitera du moment où le médecin est distrait pour lui dérober du
papier à en-tête avec lequel la fabrication de l'ordonnance lui
sera plus facile. Il se mettra entre les mains des pires individus pour obtenir
un peu de son cher poison; il compromettra sa fortune, le bien des siens pour
en arriver à ce but qui est devenu une idée fixe, qui l'a réduit
à une sorte de monomanie, l'a livré en proie aux idées noires, à
la neurasthénie, à la tentation du suicide.
Le besoin se fait de plus en plus aigu: il
devient irrésistible. Le malade attend avec impatience l'heure de sa
piqûre, il la devance quelquefois. Si cette heure passe et qu'une
circonstance fortuite le prive du besoin attendu, le morphinomane est inquiet,
anxieux, l'idée fixe qui l'obsède amène des troubles: sa
respiration s'accélère, il a des répercussions cardiaques, des
mouvements involontaires, sa parole devient agitée, son œil hagard et
vitreux; il a des sueurs, des bâillements, des crampes.
Cela explique l'intrusion des troubles physiologiques.
Un amaigrissement considérable se précise de mois en mois, des troubles
hépathiques donnent d'abord une teinte pâle puis jaunâtre à la peau. Il
se produit des œdèmes, des troubles cardiaques, des diarrhées, des
abcès énormes. Les fonctions nerveuses diminuent. C'est aussi la
stérilité, l'impuissance.
Vient enfin la quatrième période. Si le
malade n'a pu résister à ses désirs, s'il n'a pu être sauvé
à temps, il s'achemine vers une mort hideuse. Les piqûres
dégénèrent en abcès, en , phlegmons; des furoncles apparaissent
et se succèdent; la déchéance physique suit la désagrégation psychique;
c'est la cachexie, la folie, une vraie démence. Toutes les fonctions se
relâchent. Le tube digestif ne peut retenir les aliments; des diarrhées
continuelles, des vomissements incessants réduisent le malade à l'état
de squelette. La mort ne se fait pas attendre.
Nous retrouvons ces quatre stades dans toutes
les intoxications (alcool...), avec tous les poisons de la volonté. Les
troubles s'accentuent sur tel ou tel point selon la nature du poison et son
moyen d'absorption, mais ils ne varient guère dans leur ensemble.
Que peuvent faire les méthodes psychiques en
présence de pareils troubles ? Beaucoup. En rendant à l'intoxiqué la
volonté de se guérir, la médecine psychique le soutient dans cette lutte
difficile. La médecine psychique guérit parce qu'elle s'adresse à la
pensée du malade; elle crée en lui une suggestion émotionnelle en lui faisant
percevoir les suites funestes de son aberration. Ainsi faisant, elle accoutume
à surmonter son mal. Dans les cas graves où l'intoxication est
invétérée, l'aide directe du psychologue est indispensable. Le malade n'est
plus en état de voir à quel point ses funestes habitudes l'ont conduit;
c'est donc au thérapeute à endiguer d'abord, à guérir ensuite les
effets de l'intoxication et d'arracher aux pires désastres une santé qui
s'effrite, une volonté qui se désagrège, une intelligence qui s'éteint.
Résumé
Nous avons vu combien est fragile le
frêle esquif qu'est l'être humain. La vie que nous parcourons est
une mer agitée. De tous les points de l'horizon, le vent peut venir qui fera
sombrer la petite barque. Si nous voulons aborder heureusement au but de notre
voyage, il faut que la barque tienne. Pour cela, le maître de la barque doit
prêter une attention constante à tous les changements, à
tous les mouvements de l'air et de la mer. Cette attention doit tenir l'esprit
en éveil sans aucune défaillance.
Le plus grand ennemi de la barque est à
bord; c'est notre inconscient. C'est lui qui risque, à tout moment, de
faire couler l'esquif. Savoir dominer cet insoumis doit être notre plus
constante préoccupation. Avant toute chose, en psychisme, il faut être
maître de soi, il faut se dominer.
La première condition pour arriver
à ce but est un corps sain.
Nous devons ensuite éduquer le conscient, lui
donner le plus de puissance possible en développant l'attention, puis les
associations d'idées, enfin la mémoire, le jugement et la volonté.
Parvenus à ce terme, il nous faut encore
nous rendre maîtres de l'inconscient qui, déjà dompté par
l'hygiène corporelle, sera mis tout à fait au point par une
respiration ample et rythmée et une auto suggestion émotionnelle bien dirigée.
Enfin, ce que nous devons obtenir plus que
tout, c'est un optimisme raisonné qui nous montre la vie sous son véritable
aspect, c'est-à-dire comme une lutte et non comme une série
ininterrompue de catastrophes. Il y a des heures mauvaises, mais elles ne
doivent pas nous trouver désarmés de ce sourire qui nous fait plus fort que la
vie. C'est ce que le milliardaire A. Carnegie résume sous une image
familière:
« J'attribue la plus large part de mes
succès dans la vie au fait que les ennuis glissent sur mon dos comme
l'eau sur le dos d'un canard. » ( Andrew Carnegie. — L'Empire des affaires,
Paris, s. d., p. 87. )
Napoléon à Sainte-Hélène, quelles
que fussent les chagrins d'un exil qui non seulement lui arrachait la gloire et
l'empire du monde, mais le privait de ses affections les plus chères, de
son fils surtout qu'il aimait si passionnément, ne se départit jamais de ce
calme qui força l'admiration même de ses geôliers. Le Comte de Montholon
qui l'avait suivi dans l'exil, l'atteste dans une de ses lettres à sir
Hudson Lowe:
« Le spectacle d'un grand homme aux prises avec
l'adversité est le spectacle le plus sublime. Napoléon à
Sainte-Hélène, au milieu des persécutions de toute espèce,
auxquelles il n'oppose que la sérénité, est plus grand, plus sacré, plus
vénérable que sur le premier trône du monde, où si longtemps il fut
l'arbitre des rois. » ( Comte de Montholon. — Lettre au Gouverneur de Sainte
Hélène.)
Montholon exprime avec force ce que nous venons
de dire. Il nous fait voir par un illustre exemple que les véritables coups du
sort, et les plus cruels, peuvent fondre sur l'homme de volonté, il les
supportera non sans douleur, mais sans faiblesse. Sûr d'avoir, en toute
circonstance, agi suivant la conscience droite, il gardera toujours ce
contentement qui naît du sentiment du devoir accompli. Ce ne sera pas une
gaieté bruyante, mais un sourire confiant en la vie qui, elle aussi, sourit au
sage et lui prépare les retours vers le bonheur qu'il a mérité.
Le regretté président Wilson plaçait bien haut
cette sérénité dominatrice des épreuves qui est celle du véritable adepte.
« Nous associons instinctivement l'idée de
sérénité, disait-il, avec celle du type le plus haut d'énergie humaine, nous y
voyons l'équilibre de la connaissance et de la vision sagace, la suprême
flamme unie à la maîtrise suprême et qui dédaigne toute
criaillerie et tout tapage. » ( Woodrow Wilson. — Etre humain, 1922, p. 42.)
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