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Suggestion verbale et mentale
LES LIMITES DE LA SUGGESTION
Qu'est-ce que la suggestion ? —
Suggestions imposées et raisonnées, Suggestions involontaires. — Impossibilité
de limiter la question de la suggestion à des ordres ou des conseils
donnés directement, soit en hypnose, soit à l'état de veille. Au
théâtre, au cinéma, aux courses. —La suggestion constante de la mode. —
Histoire de la suggestion. — Mécanisme de la suggestion. — Utilité de le
suggestion.
Qu'est-ce que la suggestion ?
La Suggestion verbale a été érigée
en méthode d'investigation psychologique et en moyen thérapeutique depuis peu
d'années. Ainsi que nous le verrons bientôt, c'est à la suite
d'expériences d'hypnotisme que la méthode suggestive a été créée. Aussi les
premiers suggesteurs ont-ils été persuadés que les deux phénomènes sont
inséparables. Tous ceux qui ont pratiqué des expériences d'hypnotisme savent
avec quelle facilité le sujet endormi subit toutes les suggestions. On le vol
accepter n'importe quel ordre sans le discuter et admettre sans contrôle, aussi
bien une idée qu'on lui impose, qu'un ordre qu'on le met en demeure d'accomplir
à plus ou moins brève échéance. Partant de ce principe, les
premiers suggesteurs ont conclu — un peu trop rapidement, — qu'il n'existe de
suggestions que sous la forme imposée.
C'est en considérant la question
sous cet aspect qu'Alfred Binet a pu dire: « la suggestion est une pression
morale qu'effectue une personnalité sur une autre. » Et le professeur Grasset
donne une définition assez approchante: « Dans la suggestion, le sujet obéit
sans critiquer, sans raisonner, sans juger: il n'a ni à accepter, ni
à consentir; il agit comme on lui suggère. »
A cette époque, presque tous les
expérimentateurs admettaient comme principe fondamental la nécessité d'agir
pendant le sommeil provoqué. C'est ce qui fait dire aux Docteurs Camus et
Pagnez: « II y a suggestion lorsqu'une idée, bonne ou mauvaise, est introduite
dans le cerveau d'un individu sans contrôle. » Pour le Docteur Vincent, « il
faut entendre par suggestion un conseil à l'état d'hypnose ». Le Docteur
Liébeault dit aussi: « II y a suggestion quand, par mots ou par gestes, on
provoque chez une personne hypnotisée, une représentation mentale qui fait
surgir un phénomène physique ou psychique quelconque. »
Se basant sur l'extrême
facilité avec laquelle les suggestions, même les plus extravagantes, sont
acceptées pendant le sommeil hypnotique, d'autres sont allés encore plus loin.
Le professeur Babinski déclare qu' « il n'y a suggestion que lorsque l'idée que
l'on veut imposer est déraisonnable. » Selon lui, on ne peut donner à un
sujet une suggestion raisonnable, alors que toute une thérapeutique est basée
sur des suggestions qui ne sont pas seulement raisonnables, mais utiles. C'est
réduire de propos délibéré tout un ordre de phénomènes aux expériences à
grand tapage que l'on produit — non sans quelques fraudes — dans les cafés et
les casinos.
Pour qu'il y ait suggestion,
d'autres psychologues considèrent qu'il est nécessaire que le sujet
résiste. C'est ainsi que le Docteur Sydis affirme: « Par suggestion, il faut
entendre l'irruption dans l'esprit d'une idée quelconque accueillie avec
résistance plus ou moins grande par la personnalité et qui finit par être
acceptée sans critique et exécutée sans examen, quasi automatiquement ». Il est
permis de se demander pourquoi le sujet résiste, puisqu'il accepte sans
critique. La critique seule peut l'amener à résister. C'est cette
exagération même qui a conduit à réfléchir et qui a porté quelques
expérimentateurs à des opinions nettement inverses. Le professeur
Bernheim déclare: « La suggestion est une opération à l'aide de laquelle
une représentation mentale est introduite dans le cerveau qui l'accepte ».
Mais, ainsi que nous le verrons, Bernheim ne croit pas que le sommeil
hypnotique soit nécessaire à la production de la suggestion. Il impose
son ordre à l'état de veille.
Après le. Docteur Liébeault,
partisan de la suggestion imposée en sommeil et d’après le professeur
Bernheim qui a innové la suggestion imposée à l'état de veille, apparaît
le professeur Dubois de Berne. Il agit à l'état de veille et ne cherche
pas à influencer le malade de force, mais à le persuader,
à le faire collaborer à sa propre guérison. Il met au point la
suggestion raisonnée dont les applications sont actuellement si étendues en thérapeutique,
sous le nom de psychothérapie ou rééducation psychique.
Mais le problème de la
suggestion ne se limite pas à ces deux formes de suggestion, imposée et
raisonnée, par une personne agissant volontairement. Il existe une foule de
suggestions involontaires, à ce point qu'elles peuvent nous venir
d'objets inanimés et qui pénètrent dans notre cerveau par d'autres voies
que l'ouïe.
La lecture est une suggestion pur
voie visuelle. Ici, on peut objecter que la lecture se rapportant à des
pensées agit surtout sur le raisonnement. Mais une simple image, un nom propre,
peuvent vous suggérer profondément. On sait quels bouleversements peut amener
dans la personnalité un seul mot qui se présente aux heures ou l'âme est
désemparée et les nerfs en dépression. On se rappelle le fait de La Harpe,
athée et persuadé de le demeurer, se trouvant, sans nul espoir de salut, dans
les prisons de la Terreur. L'imitation de Jésus-Christ tomba fortuitement sous
ses yeux, et, dans une de ces minutes où l'on a si grand besoin de
réconfort, il tomba sur cette parole: « Me voici, mon fils, parce que vous
m'avez appelé ». Il sembla à l'encyclopédiste que son cœur se
fondit et l'athée devint sur le champ, et demeura jusqu'à sa mort, un
catholique convaincu. Il n'est pas de plus frappant exemple d'une suggestion
à la fois instantanée et durable.
Sans chercher des faits aussi rares,
prenons ceux qui nous arrivent tous les jours. Nous sommes dans la rue, plonges
dans nos pensées, affaires, travaux, amours, chagrins. Sans que notre esprit se
dérange de ses occupations, notre odorat perçoit une odeur nauséabonde et, sans
même y réfléchir, nous faisons un léger crochet pour éviter ce fâcheux
obstacle. Par contre, une odeur agréable, même dans des moments
d'absorption sérieuse, peut amener un changement dans nos pensées en nous
rappelant un paysage, un jardin, un parfum respiré auprès d'une personne
chère.
Il en est de même pour une
saveur: nous pouvons la sentir par la seule pensée. Evoquant tel pays où
nous avons mangé des fruits délicieux, il peut nous arriver d'en sentir le
goût à la fois puissant et suave, pour ainsi dire malgré nous.
Inversement une saveur désagréable, même en parfait état de santé
soulève notre estomac où cependant aucun aliment de ce goût
n'est encore parvenu.
L'odeur agit de même sur le
tube digestif et l'expérience est célèbre parmi les physiologistes qui
consiste à placer une ampoule de verre à travers la paroi
stomacale d'un chien, l'ampoule paraissant au dehors. Si l'on présente au chien
des aliments de son goût, sans même qu'il puisse les atteindre, il
se produit dans l'ampoule un afflux des sucs digestifs nécessaires à
l'assimilation de cette viande que l'animal n'a pas encore goûtée.
Une émotion nous suggère
aussi, dans certaines conditions. Le spectacle d'un accident nous rend plus
prudents que mille conseils. C'est ce qui a fait la vogue des « leçons de
choses pour les enfants » ; ici, un commentaire de la famille ou du maître
n'est toutefois pas inutile, car sous le coup de l'émotion, l'enfant peut tirer
des déductions parfaitement fausses du spectacle qu'il a sous les yeux. C'est
ainsi qu'un enfant à qui un prêtre parlait des peines de l'enfer
en termes capables de l'épouvanter, questionné sur les conclusions qu'il tirait
de ce discours, répondit qu'à souffrir tant, il valait mieux avoir fait
tout le mal possible, pour avoir au moins mérité les peines dont on est menacé.
Les suggestions de notre corps
peuvent, dans certains cas extrêmes, prendre une telle importance que la
jurisprudence tient compte comme d'une excuse à peu près absolue
le besoin urgent de la faim et les « envies » qui poussent certaines femmes
à la kleptomanie, encore qu'elles soient incapables, dans leur état
normal, de dérober quoi que ce soit. Enfin, pour connaître l'être humain
dans toute la misère où le plongent les suggestions de son
être physique, il faut suivre les intoxiqués en voie de désintoxication,
voir les souffrances, l'abattement, l'avilissement en quelque sorte où
les place l'impérieuse habitude qu'ils se sont créée. Dans ces moments de crise,
ils feraient aisément n'importe quoi pour se procurer le poison qui les
abaissera encore davantage. Il faut d'habiles suggestions pour les soutenir
dans cette lutte, au cours de laquelle certains même ont souffert
jusqu'à se donner la mort.
On le voit, la question de la
suggestion est une des plus vastes qui se posent devant l'esprit. Il est
impossible de la limiter à des ordres ou des conseils donnés
directement, soit dans le sommeil hypnotique, soit à l'état de veille.
C'est pourquoi le Docteur Bernheim a dit, avec infiniment de justesse,
élargissant le débat à sa véritable portée: « Toute expression
transférée au centre, psychique devient une idée, devient suggestion. Tout
phénomène de conscience est une suggestion. »
Ainsi que nous l'établirons, nous
sommes presque tous suggestibles, et beaucoup plus que nous le pensons
nous-mêmes. D'ailleurs, où en est le mal ? Plus l'être est
intelligent, capable de former des associations d'idées, plus il est
suggestible; avant de prendre ombrage de ce mot, il faut bien comprendre que la
suggestion est la mise en action d'uns pensée qui ne nous est pas innée — et
combien peu le sont — et qu'elle n'est que très incidemment ce que l'on
montre dans les foires, la parade ridicule et pénible d'un malheureux qui
savoure des pommes de terre crues en croyant manger des fruits exquis, ou qui
fait des gambades contre sa volonté. Bien loin de là, nous trouvons la
suggestion dans tous les instants de notre vie.
Au théâtre, nous savons très
bien que l'action qui se produit sur la scène est inventée de toutes
pièces. Nous n'en pleurons pas moins sur les malheurs de l'héroïne,
bien que nous sachions qu'elle partira à 11 heures 1/2 après
être morte deux ou trois cents fois de suite et quelle soupera gaiement.
Le rideau tarde-t-il à se lever ? Nous nous impatientons, mais nous
n'osons manifester ce sentiment. Qu'un spectateur commence à frapper des
pieds, nous l'imitons presque à notre insu, et, avec nous, toute la
salle. En quelques secondes, le silence à peine troublé par quelques
murmures est devenu un tohu-bohu indescriptible. Nous sommes enchantés par
l'esprit de l'auteur ou par le jeu des interprètes, mais nous n'oserions
le laisser voir que discrètement, si nous étions seuls. L'institution de
la « claque » a compris la suggestion bien avant que le mot eut été inventé :
des applaudissements partent des places que l'administration prévoyante lui
donne; aussitôt, les spectateurs, et plusieurs mêmes qui ne sont pas
autrement enchantés, applaudissent par entraînement.
Au cinéma, une panne d'électricité
se produit. Le public se tient bien tranquille et attend que la lumière
se fasse. Il suffit d'un nerveux qui s'effare et la panique s'établit. On se
presse vers les portes, on se bouscule, on écrase les enfants, on blesse les
femmes. La lumière se fait et chacun regagne sa place, honteux de
s'être laissé aller à la suggestion d'un nerveux ou d'un névrosé.
Aux courses, que ce soit au pesage
ou sur la pelouse, tout le monde suit avec passion les chevaux sur lesquels les
joueurs ont placé leur argent. Quand les favoris approchent du poteau, les
joueurs s'affolent, crient, encouragent de la voix leur cheval qui ne peut les
entendre. Nous n'avons pas un centime en jeu, et cependant, sous la domination
de l'exemple, nous nous inclinons en avant, nous sommes palpitants, nous crions
sans motif.
Des phénomènes semblables se
produisent aux courses de taureaux. Plus d'un y est allé avec l'intention de
protester, ou du moins de n'y prendre aucun plaisir et qui, enivré par la
beauté du cadre, la coloration du spectacle et l'enthousiasme d'une foule qui
dépasse souvent 10.000 personnes, finit par jeter au torero son mouchoir, sa
bourse, son chapeau. Et, dans des excitations de moindre intensité, qui ne
s'est arrêté devant des joueurs de quilles et n'a suivi, au bout d'un instant,
de tout le balancement de son corps, le jet de la boule, comme si ces
mouvements pouvaient aider le joueur en quelque manière.
Nous subissons des suggestions
même désagréables. Dans les couloirs du métro, sans être autrement
pressés, nous courons parce que nous voyons courir; on nous bouscule, nous
bousculons; nous nous entassons dans le wagon avec ardeur, comme si la victoire
en dépendait. Même ceux qui n'aiment point marcher ont « suivi la foule »
par simple curiosité moutonnière. Les plus calmes ont crié dans des
meetings, à force d'entendre crier les autres, sans même savoir
quelquefois pour ou contre qui l'on a crié.
La mode est également une suggestion
constante contre quoi tout le monde commence par protester et à quoi
tout le monde finit par obéir. Pourquoi ? Suggestion. Tout le monde le porte,
il faut faire comme les autres. Au théâtre, nous admirons l'esthétique
charmante et pratique des vêtements grecs: il n'est à peu
près personne qui se promènerait en péplos dans la rue de Rivoli.
Ceux qui admirent Agamemnon ou Andromaque vont aussitôt se commander le
vêtement à la mode, et, après avoir applaudi aux longs
voiles pudiques, les dames iront acheter des robes qui finissent presque avant
d'avoir commencé. La mode est tellement suggestion du moment, qu'il n'y a rien
de plus amusant que de regarder, non des caricatures, mais les gravures de
modes de quelques années plus vieilles. On se demande comment on a pu porter
des crinolines, des robes entravées et divers autres instruments de torture, sans
trouver une autre raison que la suggestion de la mode.
Cette suggestion que nous voyons ici
porter sur des points de faible importance peut en acquérir une plus grande, si
elle porte sur des faits qui modifient notre avenir. Qu'est-ce que l'éducation,
sinon une série de suggestions répétées ? Dès notre enfance, on nous
habitue à une certaine forme de pensée qui crée un pli dont nous ne nous
défaisons jamais complètement. Si cette suggestion nous avait été
donnée, sinon dans notre âge mûr, du moins quand nos convictions sont
formées, nous les aurions peut-être discutées. Mais l'enfant est sans
contrôle dans l'autorité chargée de le diriger et cela est excellent quand
cette autorité est bonne. Toutefois, nous sommes en cela de l'avis de
Montaigne, que la première étude à enseigner à l'enfant
est celle du raisonnement, car elle forme de meilleure heure la personnalité
humaine. Il est encore un point sur lequel nos suggestions doivent s'exercer,
c'est sur les fréquentations de l'enfant. A cet âge d'enthousiasme où
l'on croit d'autant moins au mal que l'on suit les mouvements de son cœur,
les inspirations de mauvais garnements peuvent faire d'un être
merveilleusement doué une sorte de petit apache, sans honneur ni
honnêteté qu'il nous sera bien difficile de reconnaître pour le bambin
délicieux qu'il était deux ans auparavant. Si nous avons su inspirer à
l'enfant assez de confiance pour que notre jugement puisse suppléer le sien
à l'occasion, nous pouvons, dans cet ordre d'idées, lui rendre les plus
signalés services.
« La vie, a dit Guyau, n'est qu'une
balance de suggestions réciproques, et l'éducation un ensemble de suggestions
coordonnées et raisonnées. »
Cette suggestion de la fréquentation
est d'autant plus dangereuse qu'elle passe inaperçue. Son effet se produit
lentement, mais sûrement. La crainte de passer pour ridicule est un de
ses plus sûrs moyens d'action et « pour faire comme les autres », on fait
nombre de sottises dont on finit par prendre l'habitude. Il en est de cela
comme du besoin de fumer. La première cigarette donne mal au cœur,
on continue pour faire l'homme et l'on finit par contracter une habitude
néfaste. C'est ce qui a fait dire très justement au professeur
Bechterew, parlant de la suggestion dans la vie sociale: « c'est une
inoculation au psychique d'idées, de sentiments, d'émotions, à l'insu de
l'attention volontaire » ( Bechterew. —
La Suggestion dans la vie sociale. ) La conscience est affectée sans qu'elle
s'en aperçoive. C'est ce que nous appelons la suggestion indirecte. Elle est,
ainsi que nous le verrons, d'autant plus puissante qu'elle s'exerce à
l'insu de notre conscience.
D'ailleurs, nous ne sommes pas
suggérés que par les autres. Nous sommes influencés par nos propres pensées, et
c'est ce qu'on nomme l’auto suggestion. Les individus sont tous suggestibles,
ou à peu près, mais les collectivités le sont beaucoup plus que
les individus. On a vu des épidémies créées par la seule suggestion de la
population, comme le mal des Ardents au Moyen-Age. Des sectes se sont formées
qui ne se contentaient pas de répandre telle idée philosophique ou religieuse,
mais qui entraînaient leurs adhérents à des actes physiques. C'est ainsi
que les derniers jansénistes étaient pris de convulsions sur le tombeau du
diacre Paris au cimetière Saint Médard et qu'il s'y produisait des
prodiges et des miracles comme dans les sanctuaires antiques les plus réputés.
Sur les champs de bataille, c'est par des suggestions collectives que se
produisent les charges sublimes ou les paniques effroyables, sans qu'on en puisse
comprendre le mécanisme, ni en renouveler les effets.
On voit donc combien est vaste le
problème de la suggestion.
Histoire de la suggestion
La médecine primitive, en dehors des
simples dont l'application remonte peut-être plus loin encore, a été le plus
souvent suggestive. Sans médire de la magie dont les lois ne sont pas
scientifiquement démontrées on peut dire que l'effet des talismans qu'elle
imposait comme moyens de guérison était plutôt suggestif. D'autre part, la
médecine, même au point de vue où elle nous est connue,
s'entourait d'un mystère et d'une mise en scène capable de
frapper l'imagination et de la faire travailler au rétablissement de la santé.
A Epidaure, par exemple, on
apportait les malades dans une partie du Temple qui leur était réservée. Ils
assistaient à des prières et à des sacrifices; ils étaient
soumis à des purifications qui les mettaient en état de réceptivité pour
les émotions auxquelles ils allaient être soumis. Les prêtres les
interrogeaient à la tombée de la nuit. Ils prenaient un léger repas..
Après quoi, on étendait des peaux sur le sol et l'on allumait des
parfums. Les malades, étendus sur les peaux, dans l'enivrement causé par les
parfums, avaient des rêves que les prêtres d'Esculape étaient
experts à débrouiller. Si le Dieu était apparu à un malade et lui
avait indiqué un traitement, celui-ci était immédiatement appliqué. La
confiance que l'on avait dans le Dieu était un puissant moyen d'action. Pour
les autres, les plus vagues indices, habilement interprétés, suffisaient pour
créer dans l'esprit du malade la volonté et la certitude de guérir, ce qui est
le facteur le plus important de la guérison.
Socrate indiquait à ses
disciples l'influence notoire de l'esprit sur le physique. Aristote et ses
commentateurs du Moyen-Age ont aussi pris le plus grand soin de mettre en
lumière cette action réciproque du moral sur le physique.
Sans entrer dans des controverses
religieuses, il est certain que la plupart des guérisons obtenues par les
grands théurges et notamment par le Christ, l'ont été au moyen de la
suggestion. Ces guérisons sont toujours instantanées et le paralytique de la
piscine probatique, par exemple, à qui on ordonne de prendre son lit et
de s'en aller, dans la certitude de son espoir réalisé, prend son grabat sur ses
épaules et rentre chez lui.
Nous voyons des effets du même
ordre dans tous les grands pèlerinages et spécialement à Lourdes
où, sous l'influence d'une exaltation que la suggestion explique
parfaitement, sous le charme d'un magnétisme collectif, dans l’ardeur des
prières, dans la véhémence du désir de la guérison, bien des miracles se
sont produits là où la science avait échoué.
Arnaud de Villeneuve, qui fut un
parfait logicien de son temps, disait que le médecin doit savoir tirer parti
des passions du malade, capter sa confiance, exciter son imagination pour
être sûr de le guérir. Il est certain qu'en bien des cas, nous nous
abandonnons à la maladie et qu'un sursaut de notre volonté nous
donnerait la force de la maîtriser. Que, dans cette indécision de l'être,
on exalte la pensée et le sentiment d'une mère sur le triste état de
solitude où sa mort laissera ses enfants, que l'on montre à un
avare la curée qui sera faite de ses trésors, ces deux passions, l'une élevée
et l'autre basse, auront le même effet: elles suggéreront souvent au
malade assez de force pour se cramponner à la vie, pour se guérir
lui-même par un miracle de sa volonté.
Des cures ont été obtenues de tout
temps par suggestion. C'est un fait. Mais il faut arriver aux temps modernes
pour voir s'établir une méthode suggestive rationnelle.
Au point de vue expérimental, la
suggestion avait été pressentie par les Docteurs Charpignon et Durand de Gros
(Philips), mais elle ne fut réellement utilisée avec profit que par l'abbé
Faria. Ce prêtre portugais prononçait avec autorité le mot « dormez », et
le répétait trois fois de manière toujours plus impérative. Il plongeait
ainsi dans une sorte de demi-sommeil, un petit nombre de personnes.
Après Faria, le baron Hénin
de Cuvillers fut un partisan enthousiaste de la suggestion. Il attribua
à l'imagination du sujet, non seulement le sommeil, mais encore la
plupart des phénomènes du magnétisme. A l'en croire, tous les procédés
magnétiques: passes, applications, impositions des mains, n'ont pas d'autre
avantage que de frapper l'esprit du sujet.
Mais c'est au Docteur Liébeault que
revient l'honneur d'avoir précisé la méthode suggestive, d'abord au point de
vue expérimental et ensuite d'avoir cherché à en tirer une méthode de
guérison. Le Docteur Liébeault a reproduit par suggestion la plupart des
phénomènes des hypnotiseurs: l’insensibilité, la contracture,
l'anesthésie, l'automatisme. Il obtint aussi un état de sommeil qu'il voulut
confondre avec le sommeil obtenu par les procédés hypnotiques, quoique ce
sommeil suggéré ne présentât pas les différents états du sommeil obtenu par des
procédés physiques. En expérimentant l'hypnotisme, le Docteur Liébeault avait
découvert une méthode nouvelle: la suggestion, qui ne supprimait pas plus
l'hypnotisme, que l'hypnotisme lui-même, quand il fut découvert par
Braid, n'avait éclipsé le magnétisme.
Etudiant le sommeil hypnotique et
voyant avec quelle facilité le sujet endormi accepte les suggestions et devient
un automate entre les mains de son hypnotiseur, l'idée vint au Docteur
Liébeault d'utiliser cette faculté dans un but thérapeutique.
Les travaux de Liébeault
attirèrent très peu l'attention. Toutefois, un professeur,
également de Nancy, le Docteur Bernheim s'y intéressa; celui-ci reconnut
l'influence énorme de la suggestion sur l'esprit des malades, mais, devant le
petit nombre de personnes qui peuvent être mises réellement en sommeil
suggestif, il essaya de donner à ses malades des suggestions à
l'état de veille. Il ne changea que sur ce point la méthode de son
confrère Liébeault et fit comme lui de la suggestion imposée.
La vérité faisait son chemin: les
médecins devenaient chaque jour plus nombreux qui s'intéressaient à
cette thérapeutique nouvelle. Toutefois, la méthode des Docteurs Liébeault et
Bernheim, qui consistait à imposer une idée, à l'imposer
même par la violence, quelquefois dans le sommeil provoqué afin d'éviter
toute résistance, soulevait par ce fait de nombreuses critiques. On se rendait
compte que le sujet était réduit à l'état d'automate, que le médecin ne tendait
qu'à lui ôter son libre arbitre, qu'il en résultait, dans presque tous
les cas, une opposition plus ou moins consciente du sujet. Dans ces conditions,
le résultat ne pouvait avoir une certaine durée qu'en réitérant presque
constamment la suggestion — ce qui était souvent nécessaire — et qui créait une
fâcheuse accoutumance. La suggestion imposée apparaissait comme un coup de
fouet qui « enlève » le cheval, lui donne une excitation momentanée et
factice, l'oblige à fournir une dépense occasionnelle de forces, mais
cette excitation factice épuise le cheval au lieu de le soutenir et ne rend sa
chute que plus rapide et plus irréparable. On conçoit les dangers du procédé.
Ce danger réel a été aperçu par
quelques psychologues et, reconnaissant les inconvénients de la suggestion
imposée, ils lui ont substitué la suggestion raisonnée. Celle-ci cherche
à agir sur le raisonnement et par lui. Bien que les Docteurs Pinel et
Lasègue aient démontré la nécessité d’instituer un traitement moral chez
les nerveux, c'est le professeur Dubois de Berne qui, le premier, le mit en
pratique; c'est lui qui établit la méthode raisonnée sur laquelle nous aurons
à nous étendre longuement. Dubois a démontré le rôle primordial qui
incombe, dans le traitement des psycho-névroses, à ce que le professeur,
J. Déjerine appelle la « pédagogie psychique », c'est-à-dire à la
rééducation de la névrose. Le premier, Dubois a résolument basé toute une
thérapeutique sur cette pensée directrice.
Enfin, d'autres chercheurs ont
étendu le bienfait de la méthode suggestive aux maladies organiques, en lui
adjoignant le magnétisme.
Mécanisme de la suggestion
La puissance motrice de l'idée. —
Fouillée déclare: « Toute idée est une force, partant un commencement d'action.
»
« Tout état intellectuel, dit Ribot,
est accompagné de manifestations physiques déterminées. »
« L'idée, dit de son côté Félix
Thomas, implique toujours, à des degrés divers, une activité, qui tend
à se déployer, un pouvoir qui tend à passer à l'acte et
à mouvoir le corps. »
Bernheim conclut: « Toute idée
suggérée tend à se faire acte. Autrement dit, en langage physiologique,
toute cellule nerveuse cérébrale actionnée par une idée actionne les fibres
nerveuses qui en émanent et transmettent l'impression aux organes qui doivent
la réaliser. » C'est ce que Bernheim appelle la loi de l’idéo-dynamisme.
Si l'idée, au lieu de nous
être imposée ou insinuée par une volonté extérieure à nous, vient
de nous-mêmes, le mécanisme est identique. Nous ne pouvons nous souvenir
d'un air de musique sans qu'une espèce d'ondulation affaiblie semble
encore, comme un lointain écho, faire vibrer notre oreille, au point que
d'imperceptibles mouvements de la tête et du corps marquent la mesure.
Cette puissance motrice de l'idée, que l'éducation réfrène chez nous,
est particulièrement observable chez les enfants. Sur leur physionomie-
se reflètent tous leurs états intimes, à mesure qu'ils se
produisent. Leurs regards, leurs attitudes, leurs gestes témoignent du travail
qui s'accomplit dans leur esprit,
« Nous n'avons qu'à observer
le jeune élève, dit très justement Félix Thomas, lorsque, seul
à son bureau, il suppose qu'aucun maître ne l'observe: qu'il réfléchisse
à la tâche qu'on lui a donnée ou aux plaisirs qui l'attendent, les
mouvements les plus significatifs aussitôt nous avertissent. Nous raconte-t-il,
au contraire, quelque scène dont il a été le témoin, inconsciemment, il
la mime. Il en est absolument de même chez les peuples primitifs. Chez
l'homme intelligent et réfléchi, les faits analogues sont, on le conçoit, plus
difficilement observables. En effet, ses états de conscience étant généralement
plus complexes, il y a souvent lutte entre leurs éléments constitutifs, et
cette lutte en diminue l'énergie; en outre, en nous en montrant l'énergie, les
dangers que peut offrir la manifestation spontanée de nos pensées, l'expérience
ne nous conduit-elle pas peu à peu à en surveiller l'expression,
et même à les dissimuler ? »
Cette puissance motrice de l'idée
est démontrée par les expériences les plus connues de la suggestion. Dites
à un sujet, d'un ton autoritaire: « levez-vous » et il se lève.
Créez par hallucination l'image d'un oiseau, il voudra le saisir, le caresser
ou lui donner à manger. Vous pouvez lui ordonner des mouvements à
échéance plus ou moins éloignée. Ordonnez à votre sujet d'aller prendre
au vestiaire tel chapeau quand la séance sera terminée: le sujet, pourtant
éveillé depuis un moment, ira chercher le dit chapeau et non un autre, à
l'instant précis que vous avez marqué. Les suggestions peuvent être à
une échéance beaucoup plus longue, des jours, des semaines, des mois, et
quelquefois des années, sans que l'autorité de l'ordre donné soit altérée.
Dans la vie courante, les
suggestions, pour être moins nettes n'en sont pas moins efficaces. Si
vous criez: « au feu », on se bousculera vers la sortie, sans chercher le moins
du monde à se rendre compte des causes, de l'étendue et du réel danger
du sinistre. Nous avons également parlé des paniques dans les théâtres et les
cinémas. On a vu des affolés étrangler les personnes qui étaient devant eux
dans l'espoir de partir plus vite, et, dans l'incendie du Bazar de la Charité,
des femmes ont été à moitié assommées à coups de canne par des
hommes plus attachés à leur peau qu'à leur devoir.
Dans un ordre de faits de moindre
gravité, nous constatons aisément autour de nous que l'on rit parfois de voir
et surtout d'entendre rire. Le bâillement aussi est communicatif. L'enfant, qui
est plus suggestible que l'adulte, doit être attentivement surveillé
à l'égard de cette contagion psychique. Il faut avoir grand soin de ne
pas lui laisser voir de personnes atteintes de chorée ou de tics nerveux: il
suffirait d'une simple suggestion visuelle pour qu'un enfant très
nerveux, impressionnable, en soit atteint aussi. On a vu, de la sorte, de
véritables épidémies de danse de Saint Guy se produire dans des pensionnats.
L'idée peut exagérer le mouvement:
il en résulte la contracture qui est une exagération de l'effort musculaire.
Une émotion nous donne une contraction de l'estomac. Même mécanisme
lorsque l'hypnotiseur suggère à son sujet qu'il ne peut plus
marcher, s'asseoir, ou faire tel ou tel acte: ses membres se contractent et lui
est impossible de se soustraire à l'ordre donné.
L'idée peut empêcher la
motricité, le fonctionnement des organes. C'est l'effet inverse.
Dans le pays où la
sorcellerie sévit, un sorcier se présente devant un homme à qui il veut
du mal et lui dit: « tu vas mourir ». Il est arrivé que l'homme crédule,
effrayé par la menace, mourut quelques mois plus tard. On en cite des exemples.
C'est le même mécanisme que la célèbre opération de sorcellerie
appelée « nœud de l'aiguillette » où le sorcier empêche
à volonté le nouveau marié d'être pour sa femme un époux réel.
La peur a des effets quelquefois
très graves, spécialement sur les enfants. On cite le cas d'un enfant
qui, entendant pendant qu'il satisfaisait un besoin, la voix d'un maître qu'il
craignait, ne put achever ce qu'il faisait et fut atteint d'une rétention
d'urine, qui faillit mettre fin à ses jours. Un autre, se trouvant dans
le pommier d'un voisin, entendit soudain la voix d’un gendarme qui lui criait:
« Je vous arrête ». Le malheureux enfant fut tellement saisi qu'il
demeura cloué sur place, absolument sans force et demeura paralysé pendant
quelques heures. C'est par la peur d'un gendarme, que la dormeuse de Thenelles
fut plongée dans une léthargie qui dura plus de 20 ans et finit par entraîner
la mort.
Enfin pour en finir avec les faits
d'inhibition par la crainte, rappelons le phénomène connu de tous les
patineurs à roulettes ou sur glace. Si l'un tombe, il arrive le plus
souvent que plusieurs patineurs, frappés d'inhibition par la crainte d'un
accident, tombent à leur tour. Cet accident ne se serait pas produit
sans la vue du précédent.
La joie peut d'ailleurs avoir des
effets sensiblement analogues. Ce n'est pas que dans la pièce de Mme de
Girardin que « la joie fait peur ». Au retour d'un être cher que l'on
croyait mort, on a vu des mères, des épouses, tomber soudainement mortes.
Ce sont des nouvelles qui, pour être heureuses, ne demandent pas moins de
ménagements que les plus mauvaises. Ce n'est pas la forme du sentiment qui agit
sur le système nerveux: c'est son intensité.
Les répercussions de la suggestion
sur notre organisme sont considérables. Nous y reviendrons en détail.
Utilité de la suggestion
La suggestion a une puissance
énorme. Avant de l'utiliser sur les autres il nous faut savoir raisonner les
suggestions qui nous viennent de l'extérieur pour n'accepter que celles qui
sont utiles à notre développement intellectuel et moral.
Il importe ensuite de faire le choix
d'être suggestibles où autoritaires. Les autoritaires ont mille
fois plus de chances d'arriver que ceux qui se laissent mener. Souvent,
l'autorité, le sens de la direction remplace toutes les qualités
intellectuelles. On ne cherche pas toujours un homme de génie, mais on a
toujours besoin d'un directeur, d'un chef, non pas d'un chef qui veut en
imposer de force, mais qui sait commander avec une autorité calme et soutenue.
Celui-là influence les autres; il est écouté, aimé. Dans un cercle, une
réunion, regardez quel est celui qui domine les autres. C'est celui dont
l'autorité apparaît dans tous les gestes, dans toutes les actions. Sans élever
la voix, il a ce ton ferme et convaincu qui fait prévaloir ses opinions.
Assistez à une discussion
publique: la foule est flottantes indécise. Elle a entendu des paroles
éloquentes, convaincues peut-être. Un homme surgit à la tribune
qui n'a souvent pas plus de valeur que les précédents. Mais il a cet accent,
cette flamme, cette autorité qui emportent tous les suffrages. Il entraîne la
foule; il a su créer la suggestion.
« Quels sont les hommes, dit
Félix Thomas, qui accomplissent les plus grandes choses, qui savent le mieux
soulever et s'attacher leur semblables, provoquer les plus complets dévouements
? Ceux qui sont convaincus ou qui paraissent l'être, car ils mettent au
service de leur croyance toute leur énergie. N'est-ce pas là le secret
de l'influence prodigieuse qu'ont exercée sur les peuples tous les fondateurs
de religions, qu'ont exercée sur leurs soldats nos plus illustres généraux,
qu'exercent encore sur nous tous les hommes qui consacrent leur vie à
une cause, serait-elle chimérique. »
La suggestion, sérieusement
comprise, a une action énorme en thérapeutique. Mais il faut que le suggesteur
soit maître de lui. Il doit inspirer confiance au malade. Et quelle confiance
pourrait-on accorder à un être dont la parole hésite et dont le
regard inquiet ne sait où se poser ?
La suggestion dans l'éducation est
aussi un sujet sur lequel nous reviendrons, car c'est un des plus importants
qui soient. L'enfant est essentiellement suggestible. Il doit être guidé
dans ce que nous estimons être la voie du bien. Cette forme d'éducation —
malheureusement difficile à réaliser dans une collectivité — est la
seule qui donne à toute la personnalité de l'enfant, aussi bien au point
de vue physique que psychique et intellectuel, l'entier développement qui fait
les êtres forts dans la lutte, sans colère, sans peur, sans haine,
les beaux spécimens de l'humanité.
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