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LE DIAGNOSTIC DE LA SUGGESTIBILITE
Qu'est-ce que la suggestibilité ? —
Sommes-nous fous suggestibles ? — Diagnostic de la suggestibilité. — Les
troubles de l'attention. — Première expérience pour les mettre en
valeur. — Suggestions destinées à troubler la mémoire. — La force de
l'autosuggestion. inconsciente révélée par des expériences très simples.
— Première expérience. — Quelques conseils pratiques, — Deuxième
expérience. — Troisième expérience. — Quatrième expérience. —
Cinquième expérience. — Calcul du coefficient de suggestibilité. —
Suggestion motrice. — Une expérience qui s'adresse à tout le monde. —
Aucune personne accessible à la suggestion imposée ne peut s'y
soustraire. — Augmentation de la force musculaire par suggestion. — Diminution
de cette force par suggestion. — Hallucinations visuelles suggérées. —
Hallucinations olfactives suggérées, — Troubles de la sensibilité. — Troubles
de vasodilatation. — Interrogatoire du sujet. — Indices physiognomoniques. — Indications
à tirer de la tenue générale: le geste, la poignée de mains, la parole.
Qu'est-ce que la suggestibilité ?
D'après Bernheim, c'est «
l'aptitude du cerveau à recevoir ou évoquer des idées et sa tendance
à les réaliser, à les transformer en actes ». « La
suggestibilité, dit-il encore, n'est pas proportionnelle à la crédulité.
Un sujet très crédule accepte volontiers toutes les idées qu'on lui
suggère, mais son cerveau ne réussit pas à transformer toutes les
idées en actes: il ne peut, par exemple, réaliser ni anesthésie, ni
hallucinations, parce que le dynamisme cérébral qui doit faire ces
phénomènes est insuffisant. »
Comme trop de personnes sont portées
à le croire, la suggestibilité n'implique pas forcément une infériorité
psychique. Si les nerveux, ceux qui manquent de contrôle sur eux-mêmes,
sont influencés par la suggestion imposée, il n'en est pas moins vrai que, plus
nous sommes intelligents, capables de former des associations d'idées et plus
nous sommes accessibles à une suggestion extérieure, qu'elle soit
raisonnée ou indirecte, ou à un ordre que nous nous donnons
nous-mêmes (auto suggestion).
« Le degré de suggestibilité, dit de
son côté le Docteur Bérillon, n'est nullement en rapport avec un état
névropathique quelconque. La suggestibilité, au contraire, est en rapport
direct avec le développement intellectuel et la puissance d'imagination du
sujet. Suggestibilité, à notre avis, est synonyme d éducabilité. »
Sommes-nous tous suggestibles ?
Nous le sommes presque tous, plus ou
moins, mais non pas tous.
Le motif en est bien simple: pour
que notre cerveau reçoive une suggestion, il faut que notre conscience existe
ou, tout au moins, soit assez ouverte pour qu'une pensée la pénètre.
Nous écartons donc systématiquement comme n'étant pas suggestibles:
1°. — Ceux qui n'ont pas ou plus de
conscience: les fous, les aliénés, les débiles mentaux, chez qui nulle
impression ne pénètre, leur conscience étant, abolie. Le cerveau d'un
malade dans le coma n'est pas suggestible parce qu'il n'est pas capable d'avoir
des idées. Un cerveau d'idiot, d'imbécile est à peine suggestible,
à cause de la presque impossibilité où il se trouve de recevoir
et d'associer des idées. A peine peut-il accueillir la sensation tout animale
de la faim, du sommeil et des autres besoins de son corps. Le monde des idées
lui est à peu près fermé;
2°. — Ceux chez qui la conscience
n'est pas soutenue par la raison, à qui l'attention est impossible, dont
les pensées se déroulent très rapidement comme les images d'un cinématographe.
Ceux-là sont pleins de bonne volonté et reçoivent volontiers
l'impression qu'on leur suggère, mais elle est entraînée dans l'afflux
d'images dont leur cerveau est inondé comme est roulée une pierre dans un
torrent. Ce sont les grands névropathes, quelques grands intoxiqués qui ont
demandé aux poisons de la volonté de leur ouvrir des mondes nouveaux et qui
sont maintenant victimes des fausses visions qu'ils ont déchaînées et dont ils
ne sont plus les maîtres;
3°. — Ceux chez qui la conscience
est déjà possédée, presque dans le sens où le moyen-âge
l'entendait, je veux dire les maniaques, les obsédés, les persécutés, les
malheureux en proie à une idée fixe fortement enracinée et qui ne sont
plus capables de penser à autre chose.
En dehors de ces malades, tout le
monde est suggestible, naturellement du plus au moins avec des variations
infinies, selon la méthode employée. De nombreuses expériences ont démontré ce
fait.
Le Docteur Bérillon a constaté, et
ceci vient à l'appui de nos dires, que les enfants imbéciles, idiots,
hystériques, sont beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que
les enfants robustes, bien portants, dont les antécédents héréditaires n'ont
rien de défavorable. « Ces derniers, dit-il, seraient très sensibles
à l'influence de l'imitation. Ils s'endorment souvent; lorsqu'on a
préalablement endormi d'autres personnes devant eux, d'une façon presque
spontanée. Il suffit de leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur
dernière résistance. Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil
normal: ils reposent tranquillement les yeux fermés. »
C'est un fait facile à
constater. Il est d'observation constante parmi les psychistes: la suggestion a
d'autant plus de prise sur un cerveau qu'il est ouvert, plus capable d'associer
des idées, de raisonner. On le voit par tous les artistes qui ont subi
grandement les influences de la Nature et celles de la Société. C'est une
comparaison fréquente chez eux que celle de la harpe éolienne qui vibre au
moindre souffle de vent, et Victor Hugo, parlant de lui-même; montre son
âme.
Mise au centre de tout comme un
airain sonore.
A de tels exemples, il est facile de
voir que la suggestibilité, l'accès de notre esprit aux suggestions qui
ne sont pas imposées mais qui nous atteignent par les facultés élevées de notre
personnalité, attention, mémoire, sensibilité, sont loin de nous mettre dans un
état inférieur.
Diagnostic de la suggestibilité
Exception faite des catégories,
heureusement très peu nombreuses, que nous avons énumérées: fous,
aliénés, débiles mentaux, obsédés, très grands névropathes..., nous
sommes tous plus ou moins suggestibles, mais nous ne le sommes pas de la
même façon.
Ceux qui sont capables d'associer
des idées, de raisonner, d'assurer l'exécution de leurs volontés, sont surtout
accessibles à la suggestion raisonnée et à la suggestion
indirecte.
Par contre, les impulsifs:
alcooliques, dypsomanes, onanistes, passionnés, tous ceux qui n'ont pas la
force de renoncer à leurs mauvaises habitudes sont peu accessibles
à la suggestion raisonnée et à la suggestion indirecte. Ils la
reçoivent, mais n'en retirent aucun fruit: leur volonté est trop débile pour
trouver son appui en elle-même. II faut donc leur assurer cet appui qui
peut leur être salutaire, et cela par la suggestion imposée, la seule
dont ils ressentent vraiment les effets. Nous verrons d'ailleurs dans quelles
conditions cette suggestion imposée est pour eux comme le coup de fouet qui
donne au cheval, non la force, mais la volonté de franchir un pas difficile.
En vue de l'application judicieuse
des différentes méthodes psychiques, il y a un intérêt capital à
savoir apprécier très exactement le degré de suggestibilité d'une
personne donnée.
On a préconisé un certain nombre de
procédés qui permettent d'établir ce diagnostic. Nous allons les passer en
revue. Certains se basent sur des réactions vasomotrices, d'autres sur des
perturbations de la sensibilité ou de la motricité, ou encore sur des troubles
psychologiques. Les uns et les autres donnent certaines indications utiles.
Ces indications sont cependant
insuffisantes et nos recherches nous ont amené à étudier un nouveau
moyen qui nous semble incomparablement supérieur à tous les autres. Il
met en valeur les troubles de l'attention.
Les troubles de l'attention
Pour bien comprendre l'intérêt
que présente ce nouveau procédé de diagnostic, il est nécessaire de rappeler
quelques données psychologiques.
Au début de ce Cours, nous avons
comparé l'être humain à une usine. Une usine fort complexe ! D'une
telle complexité qu'elle exige pour accomplir le travail auquel elle est
destinée deux personnalités: un directeur et un sous-directeur qui se partagent
la lourde tâche de faire marcher l'ensemble de toutes nos fonctions organiques,
de présider à toute notre vie mentale et émotionnelle.
Le directeur c'est notre conscient;
le sous-directeur l'inconscient.
Le premier — le conscient — dispose
pour accomplir sa tâche, de la raison, de la volonté, du jugement; le second
agit par un mécanisme plus obscur: dépositaire de toutes les suggestions d'atavisme,
de race, de milieu, c'est lui qui, à notre insu, par des ressorts dont
nous ignorons l'existence et encore moins la puissance, nous pousse dans la
vie, se révèle dans nos prédispositions, tendances, habitudes,
inclinations, élans; c'est lui cet inconscient qui bien souvent et plus
sûrement peut-être que la conscience crée notre façon de penser et
de sentir, dicte notre conduite. Sa part est toujours prépondérante. Beaucoup
croient, en eux-mêmes, commander en maître qui ne font que subir la loi
que leur impose ce tyran très souvent bienfaisant qu'est l'inconscient.
Conscient et Inconscient ont chacun
un rôle important à jouer dans l'économie humaine. Et la nature,
toujours bonne prévoyante, a placé auprès de chacun d'eux un gardien qui
les doit défendre contre toute suggestion qui, venue de l'extérieur, aurait
tendance à nuire au bon équilibre général.
Le gardien du conscient, du domaine
psychique supérieur c'est l'attention; celui de l'inconscient, de notre vie
mentale inférieure, c'est l'instinct.
L'attention est donc le gardien de
notre domaine psychique supérieur. Son rôle est d'examiner avec le plus de soin
possible tout ce qui est destiné au directeur de l'usine humaine, d'accueillir
favorablement et d'apprécier à leur réelle valeur les différentes
notions qui peuvent être, un jour ou l'autre, d'une certaine utilité
à notre conscience — pensante et raisonnante, — de déceler et rejeter
tout ce qui peut être une cause de gêne ou de perturbation dans
notre vie mentale.
L'attention, nous l'avons dit,
lorsqu'elle remplit son office, nous garantit contre toute emprise extérieure.
Les mots qui viennent frapper notre esprit sont examinés. Si nous nous donnons
la peine de réfléchir, les idées qui nous sont proposées ou qui jaillissent
d'une lecture prennent leur valeur réelle. Nous les jugeons bonnes ou
mauvaises; nous accueillons favorablement les unes et éloignons impitoyablement
les autres. Nous faisons des associations d'idées conscientes, volontaires qui
nous conduisent à une déduction logique; nous portons un jugement motivé
que nous sommes à même de discuter, de mettre en valeur,
peut-être de faire prévaloir,
Mais chez le sujet hypnotisable,
cette défense volontaire du champ mental est défectueuse. Le névrosé, le grand
nerveux ont toujours une attention très instable. Non seulement ils ne
peuvent arrêter leur propre travail cérébral, mais leur domaine mental
devient — du fait de la défaillance du gardien qu'est l'attention — un champ
propice à toutes semailles. Toute idée pénétrera aisément; elle s'y implantera
d'autant mieux que la personne est distraite; elle poussera et fructifiera avec
d'autant plus de facilité que le suggesteur saura lui donner plus de vitalité,
de relief, de valeur.
On peut dire que tout le
problème de la suggestion imposée est conditionné par le degré
d'attention. Une personne est d'autant plus accessible à cette forme
d'action que son attention — et par suite ses associations d'idées, son
jugement — est plus faible.
La connaissance de ce mécanisme
psychologique nous a conduit à créer une méthode toute nouvelle ayant
pour but d'établir un diagnostic, non pas approximatif, mais à peu
près certain de la suggestibilité. Nous disons « presque certain » parce
qu'il existe un très petit nombre de personnes à qui ce procédé
n'est pas applicable. Notre procédé a de grands avantages. Outre qu'il est
d'une précision à peu près absolue, il est simple et ne demande
aucun appareil. Il suffit, pour le réaliser, d'un dispositif que l'on peut
établir soi-même, aisément, sars nulle connaissance spéciale. Enfin, il
ne risque pas de fatiguer le sujet. Il est le plus sûr qui ait été
imaginé jusqu'à ce jour.
Voulez-vous seulement faire des
expériences de suggestion amusante ? Ce procédé vous offre le moyen, dans une
société nombreuse, de découvrir en quelques minutes, non seulement les
personnes influençables par la suggestion imposée, mais encore de classer
exactement ces personnes par degré de suggestibilité, sans aucun risque de vous
tromper. Ce classement est d'une exactitude mathématique. En employant notre
procédé, vous êtes donc assuré de découvrir promptement dans un auditoire
la personne la plus suggestible, celle sur laquelle vous réussirez aisément les
expériences que vous avez résolu de tenter: contractures, insensibilité, etc...
Voulez-vous faire de la suggestion
curatrice ? Quoiqu'on tende de jour en jour, et avec juste raison, à
restreindre de plus en plus les applications thérapeutiques de la suggestion
imposée qui sont loin de donner les résultats annoncés par les premiers suggesteurs,
il y a cependant des cas où seule cette forme d'action psychologique
peut être utilisée. Notre procédé permet de juger de l'aptitude, du sujet
à recevoir des suggestions impératives.
Voulez-vous faire de la suggestion
pédagogique ? Vous reconnaîtrez aisément le point faible des enfants auxquels
vous vous intéressez. Vous verrez que leurs troubles, leur manque d'aptitude au
travail, tous les défauts qui entravent le succès scolaire chez un
enfant intelligent, proviennent d'un manque d'attention et, par des suggestions
appropriées, vous donnerez à cet enfant l'aide qui lui est nécessaire
pour acquérir cette attention, sans laquelle les plus brillantes facultés ne
sont que des promesses sans réalisation. Vous développerez, par un moyen simple
et presque amusant, les qualités latentes de l'élève.
Notre procédé présente des avantages
dont l'importance ne saurait échapper à personne.
Il découle d'une série d'expériences
faites par le Docteur Alfred Binet sur des enfants ( Alfred Binet. — La Suggestibilité, Paris, 1900. ). Pour démontrer
leur extrême perméabilité aux influences extérieures; le Docteur Binet
n'a pas fait comme ses devanciers qui recouraient aux méthodes brutales de
l'hypnotisation ou de la suggestion imposée violemment. Il s'est servi de
méthodes pédagogiques.
Ces expériences furent faites en
collaboration avec V. Henry. Les premières n'étaient pas des suggestions
d'actes ou de sensations. La suggestion était seulement dirigée de
manière à troubler la mémoire.
Voici l'une des premières
expériences:
Une ligne modèle, de 40
millimètres de longueur, étant présentée à l'enfant, il devait la
retrouver, par mémoire ou par comparaison directe, dans un tableau composé de
plusieurs lignes parmi lesquelles la ligne modèle se trouvait
réellement. Au moment où il venait de faire sa désignation, les
expérimentateurs lui adressaient régulièrement, et toujours sur le
même ton, la question suivante: « En êtes-vous bien sûr
? N'est-ce pas la ligne d'à-côté ? » Sous l'influence de cette
suggestion discrète, faite d'un ton très doux, Binet et Henry ont
remarqué que la majorité des enfants abandonnent la ligne d'abord désignée et
en choisissent une autre. La répartition des résultats montre que les enfants
les plus jeunes sont plus sensibles à la suggestion que leurs aînés; en
outre, la suggestion est plus efficace quand l'opération qu'on cherche à
modifier est faite de mémoire que lorsqu'elle est effectuée par comparaison
directe (c'est-à-dire le modèle et le tableau de lignes se
trouvant simultanément sous les yeux de l'enfant).
Un anthropologiste italien. Vitale
Vitali a reproduit les expériences de Binet et Henry dans les écoles de la
Romagne et il est arrivé à des résultats encore plus frappants. Il a
constaté aussi que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans
l'opération de mémoire que dans la comparaison directe. Le nombre de ceux qui
changent d'opinion est à peu près le double dans le premier cas.
Vitali note que cette suggestibilité diminue avec l'âge, et, enfin, qu'elle est
moins forte chez ceux qui ont vu juste la première fois que chez ceux
qui s'étaient trompés.
Binet a repris avec Vaschide les
expériences de suggestion s'adressant à la mémoire et les résultats
obtenus ont confirmé pleinement les constatations antérieures. Ces
expérimentateurs ont noté que les enfants les plus suggestibles sont ceux de la
troisième classe, c'est-à-dire les plus jeunes.
Les expériences ne mettant en jeu
que l'attention sont les plus intéressantes, et c'est à elles seules que
nous nous arrêtons pour établir le diagnostic de la suggestibilité. Mais
nous ne nous adressons pas seulement à des enfants, comme le faisait
Binet; nous soumettons à notre examen des personnes de tout âge.
Nous montrons à la personne
dont nous voulons connaître le degré de suggestibilité une série de cartons sur
lesquels nous avons tracé au pinceau une large ligne. Chaque carton porte une
seule ligne, mais ces lignes, très visibles, sont de longueur variable.
Ce changement de longueur a pour but de créer une auto suggestion, une idée directrice
très nette qui faussera d'autant plus les résultats que la personne sera
moins attentive à ce qu'on lui met sous lès yeux. Personne
n'impose au sujet cette idée directrice, en quelque manière que ce soit:
cette idée vient de la personne même qui s'auto suggestionne. C'est
justement cette erreur venant d'une auto suggestion erronée qui montre le degré
de suggestibilité de la personne à étudier. Plus son manque d'attention
la met en butte à ses suggestions personnelles qui l'induisent à des
erreurs d'observation, plus le sujet est suggestible. Et ce résultat, il nous
est possible et même facile de le chiffrer: nous pouvons établir, en
toute certitude, un coefficient de suggestibilité.
Toute l'expérience se base donc sur
l'autosuggestion que se fait la personne au cours de l'expérience et ce
phénomène résulte d'un défaut d'attention de sa part. Pour réussir
pleinement, cette expérience doit être très simple.
Binet nous montre ainsi le mécanisme
psychologique de l'expérience: « Supposons, dit-il, qu'on nous montre
successivement et isolément plusieurs lignes de longueur croissante, qu'on nous
invite à les examiner et à reproduire de mémoire chacune de ces
lignes après l'avoir examinée pendant quelques secondes. Si
l'accroissement des lignes est très net, très apparent, ce fait
nous frappera et se logera dans notre esprit comme une idée directrice: avant
que l'on découvre les lignes suivantes, nous nous attendons à voir une
ligne plus longue que les précédentes. Voilà la suggestion. Remarquons
bien que cette suggestion provient de l'examen des lignes et de la comparaison
que le sujet fait entre les lignes successives. C'est une suggestion qui ne
résulte pas de l'influence morale exercée par l'expérimentateur. »
Nous mettons l'autosuggestion
facilement en évidence par cette expérience très simple: présentons
successivement 20 lignes dont les 5 premières augmentent de longueur
d'une façon très visible, mais les 15 autres auront la même
longueur que la 5e, et prions le sujet de reproduire ces 20 lignes sur une
feuille de papier. S'il a subi l'autosuggestion d'accroissement des lignes, il
figurera la 6e ligne plus longue que la 5e, la 7e ligne encore plus longue, et
ainsi de suite. L'opération qui se passe dans le cerveau se traduit donc
extérieurement par un tracé. Ce tracé nous montre très exactement la
force de l'autosuggestion.
Bien entendu, l'idée directrice,
l'autosuggestion que vous cherchez à imposer peut varier: elle peut
être un accroissement plus ou moins régulier, avec des arrêts, ou
un accroissement. Le piège tendu à l'inattention peut varier, le
principe reste le même.
Donc, nous cherchons à mettre
le sujet en état d'autosuggestion, simplement en lui présentant des lignes
tracées par nous sur des cartons. Il est toutefois extrêmement important
de placer le sujet dans les meilleures conditions possibles pour favoriser
cette autosuggestion. Une mise en scène est nécessaire pour faire
l'expérience; elle doit être faite avec tout le sérieux possible, sans
négliger aucun détail.
Nous avons combiné un certain nombre
d'expériences. Nous en donnons deux à titre d'exemple; mais, selon leurs
propres facultés d'imagination et d'observation, nos lecteurs pourront les
varier à l'infini.
Première expérience
Je prends une série de 20 cartons
mesurant 16 centimètres de hauteur sur 50 centimètres de long.
Sur chacun d'eux, je trace au pinceau, avec de l'encre, une large ligne noire.
Pour que cette ligne soit bien visible, je lui donne 3 centimètres de
largeur. Les lignes représentées, une sur chaque carton, sont toutes de la
même largeur, mais leurs longueurs sont différentes et c'est là
que réside la difficulté à vaincre par le sujet, dont l'attention peut
se trouver en défaut.
Toutes ces lignes commencent
à une même distance du bord vertical gauche du carton. Cette
marge, toujours constante, est de 6 centimètres sur notre dispositif,
mais la ligne s'allongera plus ou moins vers la droite. On verra par la figure
ci-contre comment se présente notre premier carton.
L'expérience a pour but de donner au
sujet, quand il considérera les lignes l’une après l'autre, une
autosuggestion d'accroissement. Pour que l'action soit très nette, je
donne aux. premières lignes un ordre croissant tout à fait
saisissant, visible au premier coup d'œil, même pour le plus distrait,
le moins habitué à ces sortes de perceptions visuelles. Mais
au-delà du cinquième carton toutes les lignes ont la même
longueur.
L'accroissement régulier des. cinq
premières lignes tend à troubler la perception des longueurs
réelles et du rapport de longueur des lignes entre elles, ce qui fait que le
sujet sera entraîné à des erreurs d'autant plus considérables qu'il sera
plus inattentif, donc plus influençable à la suggestion imposée.
image
Fig. 214. — Dispositif permettant de
mettre en valeur les troubles de l'attention. Image réduite du premier carton.
On comprendra mieux le mécanisme de
cette expérience si l'on a sous les yeux le tableau des longueurs de lignes et
si l'on voit le rapport qui s'imposerait à l'attention, si elle n'était
en défaut.
|
1er carton, ligne
mesurant
|
6 centimètres de long.
|
11e carton, ligne mesurant
|
30 centimètres de long.
|
|
2e
3e
4e
5e
6e
7e
8e
9e
10e
|
12
18
24
30
30
30
30
30
30
|
12e
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
|
30
30
30
30
30
30
30
30
30
|
Si nous figurons toutes ces lignes les unes au-dessous des autres,
nous avons la figure 215 qui donne une idée précise de l'expérience et du
rapport des vingt lignes entre elles.
image
Fig. 215. — Première
expérience. Rapport de toutes les lignes entre elles.
Nous constatons un accroissement régulier des 5 premières
lignes, puis l'égalité des lignes suivantes. Lorsque le sujet voit les
premières lignes, il se crée de lui-même une autosuggestion; il
croit que la progression sera continue, et, plus il est suggestible, plus il
est certain de la continuité de l'accroissement.
L'expérience en elle-même est
démonstrative. Mais, comme nous le disions tout à l'heure, une certaine
mise en scène est bonne à observer pour en augmenter l'effet. Il
faut que le sujet comprenne qu'il ne s'agit pas là d'un jeu, mais d'une
expérience qui a une très grande portée. Il faut lui en faire comprendre
tout le sérieux, ce qui aura, entre autres avantages, le don de
l'impressionner, de le mettre dans un état d'esprit plus accessible à
l'autosuggestion, ce qui est une des conditions de la réussite. L'impression
créée de la sorte augmente la suggestibilité, aussi est-il bon que votre
expérience soit faite devant une assistance assez nombreuse. Le sujet qui
traverse plusieurs rangs de chaises pour venir prendre place devant l'expérimentateur,
qui sent tous les regards du public converger sur sa personne, est fortement
impressionné, et c'est là un élément de succès, et des meilleurs.
Debout derrière la table
où vous allez expérimenter, demandez 6 ou 12 personnes dans la salle qui
veulent bien se soumettre à votre examen. Si elles sont 6, faites-les
asseoir à 1 mètre 50 environ de la table, face à vous,
mais en veillant à ce que les chaises soient espacées. Il faut surtout
que toutes les personnes soient disposées de manière à ce que
rien de ce que vous faites ne puisse leur échapper, qu'elles puissent, d'un
seul coup d'œil, voir les cartons que vous montrez et qu'elles puissent,
sans hésitation, établir le rapport des lignes entre elles.
Si vous faites l'expérience avec 12
personnes — et cela nous, paraît un maximum pour une expérience de ce genre — vous
aurez soin que toutes soient en face de vous. Vous disposerez deux rangs de
chaises, mais en veillant bien à ce que les chaises du premier rang
soient assez espacées pour que rien n'entrave le regard des personnes du second
rang. Il faut que les 12 personnes puissent voir avec une égale netteté, sans
avoir besoin de se pencher. Mettez au milieu du premier rang les personnes dont
la vue est faible, mais veillez aussi à ce que les personnes qui sont au
bout des deux rangs ne soient pas trop loin, afin qu'elles voient les cartons
et les lignes qui y sont tracées avec autant de facilité que les autres.
Afin que chacun reste bien sous
l'empire de sa propre autosuggestion, que cette autosuggestion ne subisse
aucune influence extérieure. Priez les personnes qui se prêtent à
votre expérience de ne pas causer entre elles, de ne pas échanger leurs
impressions, de ne pas faire de bruit ou monologuer à mi-voix, ni
d'essayer de voir ce que font leurs voisins. Dans un travail qui a pour but de
noter les réactions de chacun, ces sortes d'influences sont extrêmement
mauvaises et faussent les résultats.
image
Fig. 216. — Reproduction de la feuille que vous distribuez à
chaque personne qui se soumet à l'expérience.
Vous distribuez à chaque
personne un sous-main (un simple carton ou une brochure assez grande peut en
tenir lieu), une feuille et un crayon qui lui permettra de noter ses
impressions personnelles. Le papier sera quadrillé et d'un format assez grand, par
exemple, le format ministre. A trois centimètres du bord gauche, vous
aurez tracé une ligne qui servira de marge dans toute la hauteur. C'est
à partir de cette ligne que chaque personne devra indiquer la longueur
des lignes telle qu'elle la voit à mesure que les cartons seront
présentés devant ses yeux. Les sujets n'ont pas à dessiner la ligne dans
ses proportions exactes car les cartons sont beaucoup plus grands que les
feuilles de papier. Toute leur attention doit porter sur le rapport des lignes
entre elles que ce-soit un accroissement ou une diminution. En haut de toutes
les pages sera tracé un trait, de même longueur pour toutes, qui servira
de base à la notation de ces proportions. La feuille distribuée sera
donc semblable à la figure 216.
La ligne que vous avez tracée
représente celle du premier carton. Lorsque vous présenterez le second tableau
à vos sujets, ils devront apprécier la longueur de la ligne qui leur est
montrée par rapport à la ligne précédente. Ils doivent donc représenter
la seconde ligne par un trait placé au-dessous de celui que vous avez tracé sur
la feuille de papier et, cette ligne qui leur est montrée ayant 12
centimètres (alors que la première n'en avait que six), elle doit
être sur leur papier, le double de la première. Les personnes
soumises à l'expérience doivent faire de même pour toutes les
lignes qui leur seront soumises et qu'elles devront tracer sur la feuille que
vous leur avez remise, les unes au-dessous des autres en partant du trait
vertical indiquant la marge.
Ce n'est pas sans motif que nous
recommandons le papier quadrillé. Avec Binet, nous avons reconnu qu'il offre un
élément suggestif complémentaire. Les carrés qu'il renferme exercent une
suggestion. Il est curieux de remarquer que la plupart des sujets terminent
leur ligne à l'intersection d'un quadrillage et, comme l'expérience vise
à donner une autosuggestion d'accroissement, chacun a tendance à
prolonger la ligne d'un ou de plusieurs carrés.
Vos explications étant données, vous
vous placez debout derrière la table. Vous tenez tous vos cartons devant
vous, dressés sur la table dans le sens de la longueur, face à vos
sujets d'expérience, mais en ayant soin de serrer les cartons les uns contre
les autres, afin que personne ne puisse voir par avance les tracés. Le secret
de l'expérience doit être absolu : personne ne doit connaître par avance
la proportion des tracés. Il est certain que si les uns ou les autres savaient
ce que vous allez faire, ils pourraient s'auto suggérer dans un sens favorable
ou défavorable à l'expérience, soit simuler, ou encore forcer leur
attention pour résister à la suggestion que vous voulez produire en
eux-mêmes. C'est ce qu'il faut éviter. Il convient que chacun dès
sujets soit dans ses dispositions d'esprit les plus habituelles. En cas contraire,
l'expérience risquerait d'échouer ou tout au moins serait faussée.
Vous tiendrez donc les cartons les
uns contre les autres, dans l'ordre de progression que nous avons établi. Le
tracé le plus court sera présenté le premier. Vos cartons étant placés
verticalement, chacun les verra nettement, sans difficultés et cette
disposition présente pour vous un autre avantage: lorsque vous lâcherez le
premier carton, il tombera à plat sur la table, découvrant le second, et
ainsi de suite, jusqu'au dernier.
Dans l'exposé liminaire que vous
faites de votre expérience, vous ne devez donner aucune explication sur ce qui
va être tenté, pour le motif que nous avons exposé plus haut, Vous devez
garder le secret et, pour présenter votre expérience, lui donner un motif
inexact.
Dites, par exemple, à votre
auditoire :
« Je cherche à me rendre
compte de la personne qui a le meilleur coup d'œil, la plus grande
justesse de perceptions. Dans ce but, j'ai préparé 20 cartons sur lesquels sont
dessinées de larges lignes noires. Ces lignes ne sont pas d'égale longueur. Je
vous les présenterai successivement. Vous devrez faire attention et tâcher,
dans le bref moment où ces lignes vous seront soumises, de trouver la
proportion de ces lignes l'une par rapport à l'autre. A chaque carton,
vous noterez immédiatement votre impression sur la feuille qui vous a été
remise en-dessous de la ligne qui est déjà tracée et qui figure la ligne
du premier carton. Notez bien que, si la seconde ligne est deux fois plus
longue que la première, ce serait une erreur de la dessiner égale. Ce
serait une faute de coup d'œil. Vous devez noter exactement la proportion
de toutes les lignes entre elles.»
Cette explication, qui termine la
phase préparatoire, étant donnée, commencez votre expérience. Réglez-en
très attentivement la marche, en ayant soin particulièrement
d'observer, dans l'exposition des cartons, le synchronisme le plus parfait.
Découvrez un carton toutes les 5 secondes, en comptant à haute voix,
pour les 20 cartons de 1 à 95. De cinq en cinq, c'est-à-dire au
moment de chaque changement, haussez légèrement la voix pour faire
apprécier le changement.
Attirez l'attention des sujets en
disant: « Faites attention. Je place devant vous le premier carton. Je commence
l'expérience. Je vais compter jusqu'à cinq et au moment précis où
je prononcerai ce chiffre, je vous présenterai le 2e carton et ainsi de suite.
Aussi, dès que vous aurez vu, notez votre impression par un trait et
regardez à nouveau. » Vous comptez alors, d'une voix assurée et à
intervalles d'une seconde: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, etc., et, de 5 en 5, vous
découvrez un carton.
Cette expérience, qui peut paraître,
banale, donne les résultats les plus saisissants. Elle traduit par le dessin —
puis par un nombre, comme nous le verrons plus loin — l'aptitude de chacun
à l'autosuggestion inconsciente.
On se rendra un compte exact des
résultats de cette expérience en comparant les figures ci-jointes. Le premier
tracé a été fait par une personne très suggestible, le second par une
personne qui n'a presque pas subi l'autosuggestion d'accroissement.
Ces deux figures, choisies parmi des
milliers que nous pourrions publier, mettent bien en évidence le principe sur
lequel nous nous basons. Pour simplifier la figure, nous n'avons pas reproduit
les tracés tels qu'ils nous ont été rendus, mais, pour souligner le contraste
existant entre le tracé réel et celui qui nous a été donné par le sujet
d'expérience, nous avons employé un autre moyen. Nous avons figuré les lignes
dans leur longueur extrême, en indiquant par un petit trait vertical la
place où aurait dû se terminer la ligne normale et par un petit
rond noir le point où l'a conduite le sujet d'expérience.
image
Fig. 217. — Tracé exécuté par une
personne très suggestible
La personne a subi très
fortement l'autosuggestion d'accroissement. Les petites lignes verticales
indiquent la terminaison réelle des lignes et les petits ronds noirs les
longueurs imaginées par le sujet très suggestible.
On voit, dans la figure 217, le
tracé fait par une personne extrêmement suggestible et qui, par défaut
d'attention, a cédé à une très forte autosuggestion
d'accroissement. Alors que l'accroissement se termine à la 5e ligne, et
que toutes les lignes, de la 5e à la 20e incluse, sont de même
longueur, le sujet les a vu s'accroître sans interruption.
image
Fig. 218. — Tracé exécuté par une
personne non suggestible.
Cette personne a très peu
subi l'autosuggestion d'accroissement: les petits ronds noirs sont très
près des petites lignes verticales. Cette personne est donc très
peu influençable par la suggestion Imposée.
Nous avons obtenu ce tracé au cours
d'une de nos conférences à la Société Magnétique de France: nous étant
adressé à des personnes qui ne croyaient pas être suggestibles,
nous trouvâmes ainsi, par un moyen simple et rapide, une personne tellement
suggestible que nous pûmes, à l'état de veille, produire sur elle
tous les phénomènes courants de l'hypnotisme: insensibilité,
automatisme, contracture, et, en quelques minutes, nous la plongeâmes en un sommeil
si profond que nous pûmes lui traverser la peau et les parties adipeuses
de la région médiane de l'avant-bras avec une épingle à chapeau, sans
qu'elle éprouvât aucune douleur. Nous avons trouvé ainsi un excellent sujet
suggestible.
Au contraire le tracé de la figure
218 a été donné par un jeune homme très peu suggestible. Il montre
nettement le mécanisme cérébral. Le sujet apprécie les longueurs des 5
premières lignes, presque sans erreur de proportion. A la 6e il est un
peu influencé par l'idée d'accroissement, mais, il s'aperçoit de son erreur, il
lutte et revient à une plus juste appréciation. Il y a encore un léger
doute, puis à partir de la 10e ligne, les derniers traits ne s'écartent
pas d'un millimètre de la longueur réelle.
Cette personne, qui avait d'abord
subi une autosuggestion d'accroissement, a ensuite réagi. Il faut donc conclure
qu'elle sera presque complètement insensible à la suggestion
imposée, parce que c'est une action brutale contre laquelle sa raison se
révoltera. Pour l’influencer, il faudra s'adresser à la conscience qui
défend le cerveau contre toute irruption non acceptée. On ne pourra influencer
ce sujet que par la suggestion raisonnée ou par la suggestion indirecte car, ne
l'oublions pas, nous sommes d'autant plus accessibles à ces deux formes
de suggestion que les facultés supérieures de notre esprit sont plus éveillées.
Cette expérience ne porte ses fruits
que la première fois qu'elle est réalisée. Il va de soi que si on la
reproduisait sur les mêmes sujets ou sur les mêmes témoins, elle
n'aurait plus la même valeur. Les sujets d'expérience, connaissant
d'avance le résultat, ne suivraient pas leur sensation personnelle, mais
chercheraient à se rappeler ce qui s'est trouvé exact la première
fois. D'autres, au contraire, ceux qui sont très suggestibles,
augmenteraient encore leur erreur en s'efforçant de la combattre. De toute
manière, le résultat ne serait plus le même: l'autosuggestion
d'accroissement étant combattue ou aidée se trouverait partiellement ou
complètement sans effet.
Il y a donc lieu, pour une seconde
expérience, de varier la longueur des lignes entre elles. Voici comment nous
intentons cette deuxième expérience.
Deuxième expérience
Cette expérience a aussi pour but de
créer dans l'esprit de chaque personne une autosuggestion d'accroissement des
lignes. Mais le rapport de cet accroissement est différent. Nous employons
toujours 20 cartons, car en procédant ainsi, le sujet a tout le temps soit de
subir l'autosuggestion et de la mettre largement en vue, soit de résister
à sa première impulsion, si elle a été subie par surprise au
début de l'expérience. L'accroissement n'est plus régulier jusqu'à la 5e
ligne pour s'arrêter ensuite. Il s'accroît, puis s'arrête pour
reprendre, s'arrête de nouveau, reprend et ainsi de suite. Voici la
longueur des lignes :
|
1re ligne longueur
2e
3e
4e
5e
6e
7e
8e
9e
10e
|
5 centimètres
10
15
20
20
25
25
30
30
30
|
11e
12e
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
|
35
35
35
40
40
40
45
45
45
45
|
Si nous figurons ces lignes les unes
au-dessous des autres, nous obtenons la figure ci-contre.
On remarquera que l'idée qui se
dégage de l'ensemble des lignes est une accroissement, mais cet accroissement
présente des arrêts; il est en forme d'escalier. La progression n'est pas
géométrique mais arithmétique. La différence de longueur entre une ligne et
celle qui indique un nouvel accroissement est toujours de 5 centimètres.
Il y a accroissement régulier des quatre premières lignes qui mesurent
respectivement 5, 10, 15 et 20 centimètres. La ligne 5 est de même
longueur que la ligne 4, puis la progression continue. La ligne 6 mesure 25
centimètres: La ligne 7 est de même longueur. Puis, nouvelle
progression pour la ligne 7 (20 centimètres), et les lignes 9 et 10
marquent un temps d'arrêt. Nouvelle progression de la ligne 11 à
35 centimètres, puis arrêt à cette longueur des lignes 12
et 13. Ligne 14: 40 centimètres, et la mesure reste fixe pour les lignes
15 et 16. Enfin, dernier accroissement à la ligne 17 qui atteint 45
centimètres et cette mesure reste fixe aux lignes 18, 19 et 20.
image
Fig. 219. — Deuxième
expérience. Rapport de toutes les lignes entre elles.
Plus les sujets manquent d'attention
et moins ils observent les arrêts de progression. Au contraire, plus
l'attention est soutenue, et plus le sujet se rend compte de ces arrêts.
Ce dispositif donne des résultats
des plus intéressants; nous l'avons employé avec le plus grand succès.
Comme le précédent, il nous a révélé de grands suggestibles, à qui nous
avons pu, séance tenante, imposer des suggestions, soit expérimentales, dans un
but de démonstration devant un auditoire, soit curatives, pour combattre chez
les sujets des habitudes nuisibles: habitude de boire, de priser ou de fumer,
envies irrésistibles de l'un ou de l'autre, onanisme, kleptomanie, mensonge
invétéré, etc. Nous avons pu aussi, dans un aussi bref délai, donner de
très utiles suggestions éducatives à des enfants peu appliqués ou
manquant de mémoire, par suite de leur inattention ou à des enfants
méchants ou vicieux, n'ayant pas assez de volonté ou d'affectivité pour revenir,
d'eux-mêmes, à des habitudes meilleures.
image
Fig. 220. — Tracé obtenu par une
personne très suggestible. Le sujet a subi fortement l'autosuggestion
d'accroissement.
La seconde expérience diffère
peu de la première. La disposition des tracés change seule, mais le
principe sur lequel elle repose est identique. C'est la même préparation
accomplie en vue d'augmenter la suggestibilité, mêmes recommandations,
même mise en scène. Il convient, surtout dans les suggestions curatives
ou éducatives, de frapper fortement l'imagination du sujet, afin que la
suggestion se propage profondément en lui.
Obligés de nous limiter, nous ne
donnerons qu'un seul exemple des résultats de cette expérience. Nous prenons le
tracé d'une personne très suggestible.
On voit par l'examen de cette figure
combien le sujet a, subi l'autosuggestion d'accroissement des lignes. Il n'a
pas vu — ou très peu — les arrêts de progression. Il n'a pas évité
le piège. L'expérience a prouvé que cette personne, complètement
ignorante des questions psychiques, croyant à l'action de
compères quand elle assistait à des expériences de suggestion,
était elle-même des plus accessible à la suggestion imposée. Par
suggestion verbale, je l'empêchai aisément de se lever de sa chaise, de
marcher, de s'asseoir..., je lui raidis le bras en une contracture puissante,
et tout cela à l'état de veille, quelques minutes à peine
après le début de l'expérience et malgré une résistance véritablement
acharnée.
Ce procédé est donc utile, rapide,
d'un usage parfaitement simple et coûtant peu à établir: quelques
cartons, du papier, de l'encre, des crayons suffisent. II est, en outre,
infiniment varié.
Nous ne donnons ici que deux projets
d'expériences, mais nos élèves sont à même de faire
à loisir toutes les combinaisons de lignes qui leur paraîtront utiles
pour créer une autosuggestion d'accroissement
Quelques conseils utiles: pour créer
cette autosuggestion, il faut que l'accroissement soit très net,
très évident. C'est pourquoi nous ajoutons, chaque fois que nous produisons
un changement de longueur, la longueur de la première ligne. La seconde,
donc, est double de la première. Plus longue ou plus courte, l'effet
serait diminué, parce que l'esprit saisit mieux un rapport chiffrable,
rythmique, qu'un rapport sur des nombres compliqués. Il faut aussi, pour que la
suggestion d'accroissement s'impose à l'esprit, qu'elle soit constante
et régulière pendant les 5 ou 6 premières lignes. Il serait
prématuré d'arrêter cet accroissement à la seconde ligne par
exemple: l'impression d'allongement constant et progressif n'aurait pas eu le
temps de s'enraciner dans l'esprit, celui-ci serait mis sur ses gardes par un
arrêt trop brusque et l'expérience ne donnerait que des résultats
incertains. Il est nécessaire aussi que les tracés présentés par vous soient
très nets, faits largement, à contours bien définis, afin que le
regard les saisisse immédiatement et avec la plus exacte netteté. Plus le trait
est net, plus l'autosuggestion est rapide. N'employez que du noir. Les effets
donnés par les autres couleurs, même les plus éclatantes: rouge, bleu,
etc, sont beaucoup moins précis.
Pour les feuilles que vous remettez
aux sujets, ayez soin qu'elles soient bien larges. Calculez avec soin le
rapport des lignes entre elles, de manière à ce que la
dernière ligne, calculée par rapport à celle que vous tracez (la
première de leur feuille) ne dépasse pas le milieu de la page. En effet,
ce grand blanc à droite de la feuille augmente la suggestibilité: le
sujet a tendance à se précipiter dans ce grand espace et à
allonger encore les lignes.
Autre conseil: menez l'expérience
rapidement, afin que le sujet n'ait pas le temps de réfléchir. C'est pourquoi
nous comptons à haute voix à intervalle d'une seconde et laissons
toutes les 5 secondes tomber un carton. Après étude, nous avons reconnu
que le délai de 5 secondes est ce qu'il faut, assez court pour que le sujet
soit obligé de se hâter, mais suffisant tout de même pour qu'il ait le
temps de faire son tracé.
Troisième expérience
Vous pouvez varier le mode d'autosuggestion.
Au lieu d'une idée d'accroissement, vous pouvez imposer l'impression inverse.
Il vous suffit d'établir 20 cartons avec des lignes de longueurs décroissantes
de 30 centimètres à 10 centimètres en diminuant par 5
centimètres. Les lignes diminuent de longueur régulièrement
jusqu'à, la 5e ligne, puis la longueur de cette ligne est maintenue
jusqu'à la 20e ligne.
Cette expérience se présente donc
ainsi:
|
1re ligne longueur
2e
3e
4e
5e
6e
7e
8e
9e
10e
|
30 centimètres
25
20
15
10
10
10
10
10
10
|
11e
12e
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
|
10
10
10
10
10
10
10
10
10
10
|
Quatrième expérience
Vous pouvez faire une variante de
cette expérience en établissant 20 autres cartons avec des lignes de longueurs
décroissantes, mais en marquant des temps d'arrêt.
Par exemple:
|
1re ligne longueur
2e
3e
4e
5e
6e
7e
8e
9e
10e
|
30
centimètres
25
20
15
15
15
15
10
10
10
|
11e
12e
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
|
10
10
10
10
10
5
5
5
5
5
|
Vous pouvez en imaginer d'autres
à votre choix, mais ne présentez jamais les mêmes tracés devant
les mêmes sujets, car leur mémoire visuelle a enregistré ces sensations,
ils se souviendraient des pièges qui leur ont été tendus par ce moyen,
et les éviteraient en tout ou en partie. L'expérience se trouverait faussée de
ce fait. Il est même nécessaire de prévenir les personnes que vous ne
faites jamais deux expériences semblables, qu'elles ne doivent donc pas se
laisser influencer par un résultat obtenu antérieurement et connu d'elles. Au
contraire, qu'elles portent toute leur attention sur la nouvelle expérience
à laquelle vous les soumettez.
Cinquième expérience
Vous pouvez également combiner des
expériences avec des lignes d'abord croissantes puis décroissantes, et
vice-versa. Toutefois, ne supposez pas que des expériences compliquées induiront
plus facilement le sujet en erreur. Au contraire, la simplicité de votre
procédé est le meilleur moyen de le mettre en confiance, de laisser vaguer son
attention, une fois qu'il croit avoir trouvé la loi constante de votre
accroissement ou décroissement. C'est pourquoi notre première expérience
d'accroissement simple peut utilement servir de type.
Au cas ou vous seriez désireux de
tenter une expérience avec des lignes d'abord croissantes puis décroissantes,
il faut nécessairement que l'autosuggestion que vous essayez de donner soit
très nette. Voici les longueurs de lignes que nous avons souvent
utilisées avec succès:
|
1re ligne longueur
2e
3e
4e
5e
6e
7e
8e
9e
10e
|
5
centimètres
10
15
20
25
30
35
40
45
50
|
11e
12e
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
|
55
50
45
40
35
30
25
20
15
10
|
On voit, en examinant ce tableau,
que les 11 premières lignes augmentent régulièrement de longueur
et qu'au-delà de la onzième ligne, les lignes décroissent dans la
même proportion. Dans une telle expérience, il faut se borner à
donner une idée simple: celle d'un accroissement très net, puis d'un
décroissement aussi net. Il ne faut pas tenter un accroissement ou un
décroissement en escalier, car les temps d'arrêt rendraient souvent
l'expérience peu nette. Toujours avoir présent à l'esprit que plus
l'idée que vous tendez à imposer sera simple et plus elle s'exécutera
facilement.
Nous avons dit qu'il était utile
de placer le sujet dans des conditions qui l'impressionnent afin que son
attention soit troublée. C'est pourquoi nous conseillons de faire les
expériences devant un public nombreux. Cependant, vous serez souvent amené
à constater le degré de suggestibilité d'une seule ou de deux personnes.
Vous vous trouvez chez quelqu'un et vous désirez apprécier sa suggestibilité.
Vous ne pouvez naturellement pas convoquer une assistance nombreuse. Il en est
de même pour étudier la suggestibilité d'un enfant confié à vos
soins; vous ne pouvez le présenter en public. Force vous est de soumettre votre
ami ou votre élève à une expérience isolée. Il est certain que la
tranquillité qui lui vient de cet isolement lui fournit là possibilité
d'une meilleure maîtrise. Mais votre expérience réussira cependant. Faites ce
que vous feriez en public. Placé devant votre table, faites asseoir devant vous
le sujet de l'expérience; expliquez-lui, sur une fausse donnée, le motif qui
vous fait agir et présentez-lui les cartons. Vous arriverez ainsi à
d'excellents résultats.
En étudiant la suggestion dans la
vie sociale, nous verrons qu'un très grand nombre de personnes la
subissent; or, c'est un fait constant, devant un public, nous sommes intimidés,
nos facultés conscientes sont moins actives. Beaucoup d'entre-nous sont sujets
au trac et perdent avec leur sang-froid, les qualités qui les auraient fait
briller. Ce sont autant de signes révélateurs de la suggestibilité.
Calcul du coefficient de
suggestibilité
Etablir, par un dessin visible,
aux yeux de tous, le degré de suggestibilité de chacun est déjà une
très bonne chose, mais il est mieux encore de fixer par un chiffre le
degré de cette suggestibilité par rapport à celle des autres personnes.
Il n'y a point alors d'hésitation possible. Entre plusieurs personnes, vous
pouvez déterminer en quelques minutes quelle est la plus suggestible.
Ce coefficient de suggestibilité
s'établit d'une façon très simple. Prenons la première
expérience: elle a pour but de créer une autosuggestion d'accroissement de
longueur. Plus la personne soumise à cette expérience est suggestible,
et plus les lignée s'allongent. En calculant les excédents de longueur et en
les totalisant, j'obtiens un nombre qui me donne, avec une parfaite exactitude,
le degré de suggestibilité du sujet en expérience. Devant un nombre, il ne peut
y avoir ni doute, ni hésitation possible.
Dans la première expérience,
nous avons les 5 premières lignes mesurant respectivement5, 10, 15, 20
et 25 centimètres, puis les 15 lignes suivantes ont la même
longueur. Pour établir le coefficient, je mesure en millimètres les
erreurs qui manifestent la force de l’autosuggestion.
Voici deux exemples.
Le premier est fourni par une
personne très suggestive.
image
Fig. 221. — Calcul de coefficient
de suggestibilité d’une personne très suggestible.
Accroissement des lignes, à
partir de la 5e:
|
5e ligne,
accroissement
6e
7e
8e
9e
10e
11e
12e
|
11
millimètres
15
23
26
38
45
59
60
|
13e
14e
e15e
16e
17e
18e
19e
20e
Total
|
65
70
68
73
76
77
81
86
873
|
Ce nombre est le coefficient de
suggestibilité pour cette première expérience.
Considérons maintenant la figure
donnée par une personne très peu suggestible. Les mêmes lignes
présenteront seulement l'excédent suivant:
|
5e ligne,
accroissement
6e
7e
8e
9e
10e
11e
12e
|
5
millimètres
8
5
7
7
7
7
7
|
13e
14e
15e
16e
17e
18e
19e
20e
Coefficient
|
7
7
7
7
7
7
7
7
109
|
En rapprochant ces deux calculs,
on voit que la personne qui a un total de 873 est beaucoup plus suggestible que
celle qui n'a que 109. L'expérience le démontre. Par suggestion, essayez
d'endormir la personne qui a un coefficient de suggestibilité très
élevé, vous y arriverez, tandis que la seconde sera réfractaire à toute
suggestion imposée,
Pour la première
expérience, je calcule seulement à partir de la 5e ligne, car
c'est seulement à ce moment que la suggestion d'accroissement commence
à se manifester. Dans la seconde expérience, je fais mon calcul à
partir de la 4e ligne.
Il arrive — très rarement
d'ailleurs — qu'une personne très suggestible trace certaines lignes un
peu plus courtes qu'elles ne sont en réalité. Dans ces conditions, il suffit de
totaliser tous les excédents de longueur et de soustraire ensuite les longueurs
en moins.
image
Fig.. 222. — Calcul du coefficient de
suggestibilité d'une personne peu suggestible.
Cela paraît d'abord peu juste,
puisque les tracés trop courts sont aussi des erreurs, mais, quand nous voulons
créer une autosuggestion d'accroissement, la longueur « en moins » est un signe
de lutte, de reprise, en un mot, une défense contre la suggestion. A ce point
de vue, certains tracés sont une image fort exacte du combat qui se livre entre
le conscient et l'inconscient du sujet. Au demeurant, la soustraction de «
longueurs en moins » ne saurait fausser le coefficient de suggestibilité, car
elles se produisent très rarement, et en des proportions infimes. S'il
se trouvait des écarts considérables en moins, ils proviendraient de personnes
qui, déjà, ont été soumises à des expériences similaires et qui
résistent de toute leur force, qui se buttent contre l'autosuggestion. Ces
écarts considérables sont aussi indicateurs de la suggestibilité que
l'excès contraire. En effet, ceux qui résistent avec cet acharnement
sont des entêtés et cet état d'esprit est, contrairement à ce que
l'on pense, un signe de suggestibilité.
Pour éviter ces inconvénients qui
peuvent nuire à la précision du diagnostic de la suggestibilité, il est
préférable que le secret de l'expérience soit gardé. En procédant ainsi, la
sensation conserve toute sa force.
Encore une petite restriction:
ceux qui ont exercé leur attention visuelle comme les architectes, les
peintres, les géomètres et tous ceux dont la profession aiguise la
perception des distances et de leurs rapports, peuvent être très
suggestibles et ne pas présenter de troubles de l'attention dans les
expériences que nous venons d'indiquer. Mais, s'ils sont suggestibles, ils
seront facilement décelés par d'autres expériences dont nous allons parler.
Si on voulait faire l'expérience
en plus grand, sur scène devant un très nombreux public, il
serait bien d'avoir un appareil placé assez haut pour être vu de tous les
sujets d'expériences et qui découvrirait automatiquement et successivement les
différentes lignes.
Dans ses expériences sur les
enfants, Binet ne se servait pas de cartons, mais d'une simple feuille de
papier mesurant 60 centimètres de long sur 12 centimètres de
large et il découvrait les lignes successivement. Dès qu'une ligne avait
été aperçue par l'élève, il la cachait afin que l'élève ne
pût la regarder après l'avoir tracée, lui enlevant ainsi un moyen
de contrôle en opposition avec la suggestibilité. Il découvrait la ligne
suivante à 7 secondes d'intervalle. Nous préférons de beaucoup notre
procédé qui augmente la suggestibilité par la mise en scène que nous
avons conseillée.
Suggestion motrice
Nous l'avons déjà dit:
toute pensée tend à se traduire en acte. Si vous entendez crier: « au
feu », vous vous précipitez sans même réfléchir. Il en est de même
dans les couloirs du métro où nous courons, en vrais moutons de Panurge,
même si nous ne sommes pas pressés, uniquement parce que l'on court
à côté de nous. Si l'on crie: « levez-vous » à un sujet
très suggestible, il se lève immédiatement, sans songer à
demander pourquoi; à plus forte raison n'opposera-t-il pas de
résistance.
Jusqu'à quel point
sommes-nous accessibles à cette suggestion motrice ? Beaucoup plus que
nous sommes tentés de le croire.
Pour mettre en lumière
cette suggestibilité, le Docteur Bérillon fait une expérience très
simple. Il cherche à obtenir la réalisation d'un acte peu compliqué. Il
procède à l'état de veille sur des enfants dont il veut connaître
le degré de suggestibilité, en vue d'une action curative ou pédagogique. Voici
comment il procède:
« Après avoir fait le
diagnostic clinique, et interrogé l'enfant avec douceur, dit-il, je l'invite
à regarder avec une grande attention un siège placé à une
certaine distance au fond de la salle, et je lui fais la suggestion suivante: «
regardez attentivement cette chaise, vous allez éprouver malgré vous le besoin
irrésistible d'aller vous y asseoir. Vous serez obligé d'obéir à ma
suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer à sa
réalisation. » J'attends alors le résultat de l'expérience. Au bout d'un peu de
temps (une ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la
chaise indiquée, comme poussé par une force irrésistible, quels que soient les
efforts que l'on fait pour le retenir. »
Cette expérience n'est vraiment
nette que chez les enfants très suggestibles. Chez les autres, elle
donne peu de résultat.
Nous faisons une expérience de
même ordre. Elle ne s'adresse pas seulement à des enfants, mais
à tout le monde. Nous ne laissons pas à la personne le temps de
réfléchir. Au contraire, la surprise est un élément de réussite. La suggestion
ainsi imposée est acceptée sans discussion. Elle montre exactement le degré de
suggestibilité des sujets à examiner, et cela d'une façon évidente,
indiscutable. Ce procédé est très rapide: il ne doit pas durer plus de
quelques secondes.
Si on procède avec un
certain nombre de personnes, 10 ou 12, par exemple, on peut, en un temps
très court, classer ces personnes par degré de suggestibilité. De plus,
cette méthode se recommande par son extrême facilité d'application: aucun
frais, aucun appareil, seulement un carton ou une feuille de papier sur lequel
vous écrivez en très gros caractère, un mot quelconque. Il ne
faut cependant pas oublier les recommandations que nous avons faites
relativement à la mise en scène, en parlant des troubles de
l'attention. Il y a là une force de suggestion qu'il y a lieu de ne pas
omettre.
Voici comment procéder:
Les sujets d'expérience sont
placés sur deux rangs, les chaises assez écartées pour que ceux du second rang
n'aient aucun effort à faire pour voir distinctement ce qui leur est
montré.
Ici, comme dans les précédentes
expériences, je demande aux personnes qui se prêtent à
l'expérience de faire un effort d'attention, le plus grand possible, mais je ne
cherche plus à leur donner une autosuggestion. Je cherche seulement
à faire fléchir l'attention par une brusque suggestion.
image
Fig. 223. — Expérience de
suggestion motrice (préliminaires)
J'écris donc sur un carton — assez
grand pour que l'écriture soit très grosse (le carton mesure environ 25
centimètres de long sur 15 centimètres de hauteur) — un mot
quelconque, BONJOUR, MERCI, DIMANCHE ou tout autre. Je le recouvre d'un second
carton qui me sert à le dissimuler; je découvrirai le mot au moment
précis où je l'estimerai convenable. A défaut de carton, on peut prendre
du papier, mais le carton, étant bien rigide ne se déforme pas, le mot écrit
qu'il supporte demeure donc bien lisible; un papier, au contraire, se déforme
et rend la lecture instantanée plus difficile, surtout à ceux qui sont
placés de côté. Le mot écrit doit être tracé en grosses lettres bien
nettes, en grandes capitales, par exemple; mais sans fioritures.
Je dispose mes deux cartons comme
dans les expériences sur l'attention, l'un contre l'autre, placés verticalement
sur la, table sur le sens de la longueur. Lorsque je lâcherai le premier
carton, il tombera en avant, à plat sur la table, et le moi tracé sur le
second carton apparaîtra immédiatement aux personnes assises devant moi.
Ces dispositions préalables étant
prises, m'adressant aux personnes qui se prêtent à l'expérience,
j'explique comment je vais procéder:
image
Fig. 224. — Expérience de
suggestion motrice
Au moment précis où est
découvert le carton sur lequel est inscrit le mot. « Bonjour » que les
auditeurs doivent lire sans se laisser distraire, l'expérimentateur prononce la
suggestion: « Levez-vous ! » Plus les sujets sont suggestibles et plus ils
subissent cet ordre impératif.
« Je veux me rendre compte de la
personne d'entre vous qui a le coup d'œil le plus juste. Sur un des
cartons, j'ai écrit un mot en gros caractère. Je vais compter
jusqu'à 10 et, arrivé à ce nombre, je découvrirai à vos
yeux le carton qui porte ce mot. Dès que vous l'aurez aperçu, vous
devrez le prononcer à haute voix. Votre attention doit être
accaparée par cette seule pensée, vous ne devez subir aucune distraction. »
Ceci étant bien compris, commencez
par attirer l'attention de votre auditoire. Dites, avec une calme fermeté: «
Attention, je commence l'expérience » et comptez, à intervalles d'une
seconde, avec la régularité d'un chronomètre: « 1... 2. . . 3. ..
4.. . 5.. . 6. .. 7. . . 8. . . 9. . . 10. » A ce moment précis, laissez tomber
le premier carton qui permet de voir, sur le carton resté debout, le mot que
chacun doit lire. Et pendant que le carton tombe sur la table, immédiatement,
sans attendre plus d'une seconde, prononcez d'une voix très forte, sur
un ton autoritaire, la simple injonction: « LEVEZ-VOUS ! »
L'effet de cette suggestion est
extraordinaire. La plupart des personnes ne pensent plus à lire ce qui
est écrit sur le carton et se lèvent instinctivement, comme si elles
étaient mues par un ressort.
Cette expérience met nettement en
valeur, d'une façon très rapide, la suggestibilité de chacun et le degré
auquel il est soumis à la suggestion faite sous une forme imposée. Plus
la personne se lève rapidement et complètement, plus sa
suggestibilité est grande.
Le grand suggestible manque
d'attention: on lui dit de ne penser qu'à lire le mot, mais son
attention mauvaise ne se fixe pas sur le commandement; cette idée n'accapare
pas tout son cerveau. Il y garde une place pour d'autres pensées, notamment
pour celle que vous introduisez par surprise, violemment.
Ce procédé est infaillible. Il
n'est pas de personne sensible à la suggestion imposée qui puisse lui
résister. Il nous permet, chaque fois que nous faisons des conférences ou des
démonstrations publiques de trouver, en quelques secondes, les personnes les
plus suggestibles de l'auditoire.
Il est curieux de faire
l'expérience devant un certain nombre de personnes. Si votre expérience est
bien menée, il en est à peine deux ou trois qui, si elles sont
entraînées à la concentration mentale, résistent à la suggestion
motrice et prononcent le mot écrit sur le carton. Quelques autres, 3 ou 4 tout
au plus, ont eu le temps de lire, mais pas celui d'énoncer à haute voix
ce qu'elles ont lu. Enfin, les autres, non seulement n'ont pas pris le temps
d'énoncer, mais pas même celui de lire : elles se sont levées
automatiquement, avec d'autant plus de précipitation que votre suggestion est
faite avec plus de rapidité, de force, d'autorité.
La suggestion agissant par
surprise, on comprend aisément la nécessité qu'il y a de tenir l'expérience
secrète. Elle ne doit pas être présentée deux fois devant les
mêmes personnes, car celles-ci résisteraient, feraient effort pour mettre
un frein a leur inconscient et y parviendraient dans la mesure de leurs forces.
Si vous refaites cette expérience devant un auditoire dont une partie est au
courant de votre procédé, ayez soin de recommander le silence à ceux qui
en connaissent le mécanisme. Sans cette précaution, le résultat se trouverait
faussé.
J'ai dit pourquoi il est
préférable de faire ces expériences devant un public nombreux: les personnes
qui se prêtent volontairement à l'expérience sont mises dans les
meilleures conditions de suggestibilité. Elles sont déjà troublées,
intimidées, influencées d'avance par vous-même et par l'auditoire. Toute
fois, cette expérience peut être faite avec succès devant une ou
deux personnes, le résultat n'en est pas moins rapide et moins net si vous
savez en montrer tout le sérieux et si vous en soignez les moindres détails.
Vous pouvez varier l'expérience,
d'abord en changeant le mot écrit qui peut être, à votre gré:
VICTOIRE ou CHARMANT ou tout autre, mais ne faites pas de phrase. Un seul mot
donne une impression visuelle nette. D'autre part, vous pouvez remplacer la
suggestion: « LEVEZ-VOUS ! » par une autre, aussi brève et aussi
précise, comme « REGARDEZ ! » en désignant très rapidement du doigt un
point situé de côté, comme s'il se passait quelque chose d'inattendu. Ceux qui
suivront votre geste au lieu de lire le mot écrit sur le carton se révéleront
d'autant plus suggestibles qu'ils se seront plus rapidement et plus
complètement détournés, avant même d'avoir pris connaissance de
votre inscription. Il est bon dans ce cas, d'augmenter la force de votre
suggestion en faisant un geste rapide, le bras bien tendu, dans le sens de
votre ordre. Veiller à ce que le mot écrit soit découvert au moment
précis où vous faites votre suggestion. Il faut un synchronisme parfait.
Que la suggestion soit toujours
simple et brève. Elle ne doit nécessiter qu'un geste vite accompli, ne
donnant pas le temps de la réflexion. Aussi faut-il que votre ordre soit
très court: un mot ou deux, tout au plus. Evitez que le sujet ait le
temps de se reprendre. Agissez instantanément, par surprise. C'est à
cette seule condition que votre expérience sera couronnée de succès.
De ces expériences de suggestion
motrice, nous pouvons rapprocher celles qui ont pour but de créer des
contractures musculaires.
Augmentation de la force
musculaire par suggestion
Le Docteur Michaud, cherchant
à se rendre compte du degré exact de suggestibilité, emploie trois
procédés qui lui permettent de découvrir si tel malade est sensible à ce
qu'il appelle le premier, le second et le troisième degrés.
Un malade est suggestible au
premier degré, dit-il, quand on peut, par affirmation répétée, et en un temps
approximatif de cinq minutes, provoquer une diminution appréciable de la
sensibilité d'un avant-bras.
La suggestibilité au second degré
est la suggestibilité à la mobilité.
Au troisième degré, il
s'agit de la suggestibilité à la vasomotricité.
Nous reviendrons sur les premier
et troisième degrés. Pour l'instant, occupons-nous seulement du second
degré et voyons comment le Docteur Michaud s'en rend compte.
Il assure au patient qu'en frôlant
légèrement à deux ou trois reprises différentes son bras étendu,
il provoquera dans ce membre une contraction telle que la flexion deviendra
impossible. Ce phénomène, quand il est constaté — ce qui est très
rare — dénote un état extrême de suggestibilité. Mais, s'il est
exceptionnel de provoquer une contraction persistante par une seule suggestion,
il est facile d'augmenter pendant un temps très court une contraction
déjà, existante.
Nous avons déjà dit
à quel point les idées et les émotions peuvent agir sur les muscles. La
musique, par exemple, donne de puissantes suggestions motrices. Si, dans la rue
passe un régiment, musique en tête, il n'est pas un gamin — sans parler
des adultes — qui ne lui emboîte le pas, et nous voyons tous les promeneurs, et
nous-mêmes, changer le rythme de leur marche pour l'accorder à
celui de la musique.
En manœuvres, si l'étape est
longue, c'est la musique qui soutient les marcheurs barrasses et leur donne la
force d'arriver au but. Ils sont en marche depuis longtemps, pesamment chargés,
la fatigue les accable; ils se laisseraient aller au découragement, si,
à ce moment, un officier n'intervenait pour faire jouer une marche
entraînante qui donne des jambes aux plus las. Et l'étape s'achève. Au feu,
c'est la musique endiablée de la charge qui emporte les régiments dans les plus
atroces dangers. Ces accents deviennent comme l'haleine furieuse des
combattants; il s'en dégage comme une ivresse communicative. En outre du
sentiment du devoir et de l'amour de la Patrie, l'émotion créée par la musique
nous fait trouver dans nos réserves nerveuses des forces insoupçonnées.
On peut se servir de l'ergographe
pour enregistrer l'augmentation de la force musculaire sous l'influence de la
suggestion. L'ergographe de Dubois, plus simple que celui de Mosso, est d'une
réelle utilité.
Cet appareil se compose d'un
chariot avec poulie sur laquelle roule une cordelette supportant un poids de 5
à 8 kg La personne à soumettre à l'expérience saisit
à pleine main une poignée fixée sur la planchette, passe l'index dans la
boucle de la cordelette et soulève le poids rythmiquement, par exemple,
toutes les 2 secondes. L'appareil trace automatiquement, sur du papier
millimétrique, la hauteur du soulèvement. On obtient ainsi une courbe
d'ordonnées dont il est facile de déterminer la valeur en
kilogrammètres, en multipliant le poids soulevé par la hauteur de
l'ordonnée.
Lorsqu'on a obtenu une
première courbe sans suggestion, on laisse le sujet se reposer pendant
un certain temps — un quart d'heure à une demi-heure environ — puis on
recommence la même opération, cette fois, en faisant usage de la
suggestion. On dit au sujet, d'un ton convaincu: « Vos forces sont plus
élevées que tout à l'heure, vous les sentez grandir, grandir de plus en
plus... tirez fortement... de plus en plus fortement. » Sous l'influence de
cette suggestion, le tracé traduit plus de force que précédemment. Plus grand
est l'écart entre les deux tracés, plus la personne est accessible à la
suggestion imposée.
C'est une expérience de même
ordre que l'on voit souvent sur une scène théâtrale: l'hypnotiseur
suggère à son sujet qu'un poids de 5 kg pèse de plus en
plus lourd. En écartant l'idée d'un compérage, toujours possible devant un
grand public, il est certain que, dans une proportion variable, les grands
nerveux subissent cette suggestion.
La pensée et la volonté ont une
influence évidente sur notre activité musculaire. Tous ceux qui ont une volonté
ferme, calme, peuvent utiliser leur énergie musculaire au mieux des travaux
qu'ils ont à exécuter, et ils les exécutent d'autant mieux qu'ils
agissent consciemment. Ceux dont la volonté réagit faiblement, comme les
impulsifs qui sont les victimes de leur inconscient et s'épuisent vite,
subissent avec force les suggestions motrices venant de l'extérieur. Ils ont
des réserves qu'ils ignorent ou ne savent utiliser. Mais, vient-on à les
entraîner, à les stimuler ? Ces forces sont mises en jeu avec une
puissance qui les surprend eux-mêmes. On a vu des femmes faibles, nerveuses
et délicates, dans un moment de grand danger, emporter à de longues
distances des enfants qu'elles n'auraient pu soulever à l'état normal.
L'étude des manifestations
musculaires de la suggestibilité nous offre le moyen de déceler aisément les
sujets accessibles à la suggestion imposée. Plus les réactions motrices
sont nettes, exagérées, et plus le sujet est suggestible.
Diminution de la force
musculaire par suggestion
Si la pensée augmente nos forces
musculaires, elle agit aussi en sens inverse.
Le professeur Dubois reconnaît
dans ce qu'on appelle la fatigue, un élément psychique dont on n'a pas
suffisamment tenu compte: la conviction de fatigue, qui n'est, selon lui,
nullement proportionnée à l'épuisement réel et qui doit son origine
à notre pessimisme natif, lequel s'exagère encore par la fatigue
même.
« La fatigue vraie, dit-il, se
double de l'autosuggestion de fatigue; il y a de l'ennui, du découragement dans
notre lassitude, alors même que nous ne nous en rendons pas compte, que
nous ne nous l'avouons pas. »
Si l'autosuggestion diminue nos
forces, — et c'est un fait d'observation courante, — une suggestion imposée
donne un effet encore plus net et cette modification dans la résistance
musculaire peut être enregistrée par le dynamomètre. On sait que
cet appareil est constitué par un simple ressort d'acier ellipsoïde, muni
d'une aiguille indicatrice, mobile sur un cadran.
Voici comment on s'en sert:
Prier le patient qu'on soumet
à l'expérience de se placer debout, les bras tombant verticalement, puis
de prendre l'appareil en la main forte et après l'avoir solidement
installé entre la paume et les premières phalanges, de le serrer une
fois de toutes ses forces. On lit le chiffre indiqué par l'aiguille et on
laisse reposer le sujet pendant 5 à 10 minutes. Cette précaution est
absolument indispensable pour mener à bien la suite de l'expérience.
Lorsque le sujet est bien reposé,
le prier de se mettre dans la station physique précédente, debout, bras pendant
le long du corps, l'appareil tenu de la même façon dans la même
main. Faire alors, pendant une minute environ, la suggestion suivante: « votre
bras devient lourd, extrêmement lourd, l'épaule s'engourdit
considérablement; le bras, l'avant-bras s'engourdissent; les doigts deviennent
raides, extrêmement raides; ils sont maintenant absolument incapables de
serrer, » et de suite dire au sujet: « serrez maintenant ». Et on lit le
chiffre indiqué à l'aiguille.
On constate très souvent
que la force musculaire a diminué; la diminution est d'autant plus grande que
le patient est plus suggestible.
Chez certains, la force tombe
à zéro; chez d'autres, elle diminue de trois quarts, de moitié, de un
quart. Chez un petit nombre — les réfractaires — elle est identique.
On rencontre — quoique
exceptionnellement — un certain nombre de personnes, parmi lesquels les grands
hystériques et des gens à esprit de contradiction puissant, qui sont
plus forts après la suggestion qu'avant.
Le Docteur Gaston Durville qui
s'est servi du dynamomètre a établi une échelle de suggestibilité qui
permet de classer les sujets influencés en cinq catégories:
La première catégorie
comprend ceux dont la force musculaire, après suggestion, tombe à
zéro. Ce sont les sujets à « suggestibilité névropathique ». Presque
tous sont de vrais malades de l'esprit, quoique beaucoup d'entre eux vivent de
la vie normale. Ce sont des impulsifs, dont « on fait tout ce qu'on veut ».
Faibles, abouliques, ils ont besoin d'être guides dans la vie. Ce sont
les meilleurs sujets pour les hypnotiseurs et les suggesteurs.
image
Fig. 225. — Expérience de
suggestion tendant à augmenter l'effort musculaire.
L'accroissement de puissance
musculaire est enregistré au dynamomètre. Une échelle graduée, ajoutée
à l'appareil, permet de classer les personnes suggestibles en cinq
catégories.
Les trois catégories suivantes
comprennent les gens dont la force musculaire, après suggestion, diminue
de trois quarts, de demi, de un quart.
Quoique cela semble assez étrange
à première vue, c'est dans ces trois catégories qu'il faut faire
rentrer la très grande majorité des gens. N'oublions pas que nous sommes
presque tous suggestibles.
Dans une réunion de médecins, mon
frère a pu influencer fortement plusieurs confrères réfractaires
à nos idées et qui résistaient de toutes leurs forces. L'un d'eux, le Dr
André C. un gaillard qui pèse environ 80 kg, remarquablement musclé, qui
excelle dans les sports violents et se flatte d'avoir une volonté solide, vit
sa force musculaire tomber brusquement d'un bon quart après quelques
injonctions énergiques.
Dans la cinquième catégorie,
il faut classer les réfractaires. Ils sont peu nombreux. Retenons qu'on peut
trouver, exceptionnellement, des névropathes très suggestibles, des
hystériques à esprit de contradiction, qu'on ne peut influencer au
dynamomètre.
Nous l'avons dit: toute idée tend
à se traduire en actes, Les grands nerveux dont les idées affluent au
cerveau avec une vitesse cinématographique, font beaucoup de gestes et parmi
ceux-ci beaucoup échappent au contrôle volontaire. Ce fait nous offre un moyen
de contrôler la suggestibilité. Plus la personne a de contractions échappant
à sa volonté, plus elle est influençable par suggestion imposée.
Il est facile, par l'expérience
suivante, de se rendre compte de cette activité musculaire non contrôlée.
Nous plaçons devant nous la personne
dont nous voulons apprécier la suggestibilité et lui faisons tenir les bras
étendus horizontalement et bien allongés. Nous plaçons une de nos mains sous
chacun de ses poignets et nous lui recommandons de se détendre aussi
complètement que possible. Nous lui disons alors, d'un ton autoritaire,
mais calme: « Vous allez détendre vos muscles, de plus en plus... de plus en
plus... vos muscles deviennent souples... de plus en plus souples... ». Puis
nous retirons brusquement nos mains qui soutenaient les poignets.
Si la personne a la maîtrise de
ses muscles et sait les détendre, ses bras tombent immédiatement le long de son
corps comme des corps inertes. Le plus souvent, les bras s'abaissent doucement,
preuve que la personne n'a pas détendu complètement ses muscles. Mais il
arrive aussi que quelques personnes restent les bras étendus, comme s'ils
étaient encore soutenus. Ces dernières sont des personnes qui n'ont pas
d'empire sur elles-mêmes; elles sont très suggestibles par
suggestion imposée. Ce procédé, quoique moins précis que celui qui est basé sur
les troubles de l'attention, rend néanmoins de grands services.
Cette expérience peut être
refaite un certain nombre de fois sur la même personne, car celle qui ne
sait pas se détendre, faute de commander à ses muscles, n'acquerra pas
cette maîtrise immédiatement. Il en est de ce fait comme de la volubilité de
parole: dites à un nerveux, qui parle avec une rapidité excessive, de
modérer son débit, de parler doucement, posément, il n'y arrivera pas.
Le procédé se basant sur la
détente des membres supérieurs est facile à pratiquer. Nous le
conseillons à nos élèves qui veulent, en public, découvrir
très rapidement des sujets suggestibles.
Envisageons maintenant les
perturbations sensorielles que l'on peut créer par suggestion et qui servent
à établir le diagnostic de la suggestibilité.
Hallucinations visuelles
suggérées
Si on a quelque pratique de la
suggestion, si on sait la faire avec une certaine autorité, il est assez facile
de créer, à l'état de veille, chez les grands nerveux, des
hallucinations visuelles, olfactives, auditives.
Le professeur Yung, de
Genève, a fait, à l'état de veille, sur des personnes normales,
des expériences méthodiques, pour établir les effets de la suggestibilité.
Voici comment il a procédé:
II avait, dans son laboratoire, de
jeunes étudiants qui s'exerçaient, sous sa direction, à l'usage du
microscope. Pour reconnaître le degré de leur suggestibilité, il plaçait sur le
porte objet une préparation quelconque, sur laquelle il leur donnait des
détails aussi circonstanciés qu'imaginaires. Il priait ensuite des débutants de
regarder dans le microscope et de lui décrire ce qu'ils voyaient. Très
souvent, les étudiants voyaient les détails annoncés par le professeur et au
besoin les dessinaient.
Cette expérience est intéressante,
mais il y entre un élément qui peut fausser le diagnostic, c'est la crainte que
l'élève peut avoir, s' il ne voit pas les objets décrits, de passer pour
un stupide aux yeux du professeur et des autres élèves. Beaucoup, ceux
surtout qui ont quelque vanité, affirment tout ce qu'on veut et dessinent,
s'ils ont de l'imagination, des objets inexistants.
En étudiant la suggestion au point
de vue expérimental, nous verrons qu'il est facile d'éliminer tout facteur
pouvant fausser l'expérience.
Hallucinations olfactives
suggérées.
Chez les grands nerveux, le sens
olfactif peut être fortement affecté par une simple suggestion. Nous
l'avons dit: l'enfant, le jeune homme sont plus suggestibles qu'une personne
âgée; la foule est plus influençable que l'individu.
Voici une curieuse expérience
intentée par le professeur E. E. Slosson:
Dans un cours public, il a suggéré
à ses auditeurs la sensation d'une odeur forte. Voici comment: il a
versé sur du coton de l'eau pure contenue dans une bouteille. Il a fait cette
petite opération en détournant vivement la tête comme on fait lorsqu'on
respire de l'ammoniaque, et il a ensuite annoncé qu'il s'agissait d'une
nouvelle préparation chimique dont personne ne pouvait reconnaître l'odeur. Il
émettait l'espoir que, bien que l'odeur de cette préparation soit
extrêmement forte, aucun de ses auditeurs n'en serait incommodé. Pour
savoir quelle serait la rapidité de diffusion de cette odeur, il demandait
à toutes les personnes qui la sentiraient de lever la main. Au bout de
15 secondes, des personnes du premier rang levaient la main. Avant la fin d'une
minute, les trois quarts de l'auditoire avaient subi la suggestion.
L'expérience ne put être poussée plus loin, car quelques spectateurs,
péniblement impressionnés par cette odeur imaginaire, se trouvaient incommodés
au point de quitter la pièce. On les rassura et ils retrouvèrent
l'usage normal de leur sens.
Nous pratiquons une expérience de
même ordre et qui donne, souvent, des résultats très nets. Elle
cherche à créer une hallucination olfactive mais, pour y réussir, nous
prenons quelques précautions de mise en scène. Plus cette partie du
programme est soignée, plus la suggestion a de chances de réussir.
Voici comment je procède en
public:
Je prends un flacon de pharmacie
en verre de couleur, bleu ou rouge, par exemple, et muni d'une étiquette
très visible. Il est plein d'eau pure, mais j'annonce à mon
auditoire qu'il contient un produit chimique dont l'odeur caractéristique est
désagréable à certaines personnes. Je dis ensuite que je vais, par
suggestion, chercher à perturber la perception que chaque personne aura
de l'odeur et je prie ceux des auditeurs qui veulent bien se soumettre à
cette expérience de faire effort pour reconnaître l'odeur qui va leur être
présentée.
« Cette odeur, dis-je, est forte,
désagréable pour la plupart, mais je suis en mesure d'assurer qu'elle ne peut
présenter aucun danger pour personne. »
Puis, d'un geste décidé,
autoritaire, je m'approche de la personne que je suppose être la plus
nerveuse de la société, je débouche le flacon, le respire moi-même et
fais le mouvement répulsif d'un homme qui a respiré une odeur violente et
désagréable. Ce mouvement doit être très net. Je mets alors, d'un
geste rapide, le flacon sous les narines du sujet en expérience en lui
commandant de respirer fortement cette odeur. Si la personne est réellement
suggestible, l'effet est saisissant: elle fait une grimace et détourne vivement
la tête. Son sens olfactif a été violemment affecté.
Je vais aussitôt vers une seconde
personne nerveuse, puis vers une troisième, une quatrième. Si
l'expérience est bien menée, avec décision, autorité et d'un geste rapide, elle
donne des résultats impressionnants. On fait ensuite constater que le flacon ne
contient que de l'eau pure et il est curieux de voir que les sujets ont été
affectés de manières différentes, l'un a senti l'ammoniaque, le voisin
une toute autre odeur.
Si, dès la première
tentative, vous avez pu découvrir une personne très nerveuse,
l'expérience, ayant parfaitement réussi et sans discussion avec ce sujet, se
continuera avec plus de facilité. Les autres sujets, impressionnés par la
déclaration du premier, seront plus perméables à votre suggestion.
Souvent j'ai vu non seulement des personnes à qui je présentais le
flacon éprouver les sensations d'une odeur réelle, mais encore les personnes
placées à côté ou derrière participer à cette action.
Chacune perçoit plus ou moins vivement selon son degré de suggestibilité.
Cette expérience est très
facile à réaliser: il suffit d'un flacon d'eau claire, mais ce flacon
est la base de votre réussite, et vous devez le choisir avec le plus grand
soin. Il est nécessaire à la bonne marche de votre expérience que vous
choisissiez un flacon d'une origine très ostensiblement pharmaceutique:
rien ne doit y manquer, ni la couleur du verre qui dissimule d'ailleurs la
limpidité de l'eau, ni l'étiquette.
Troubles de la sensibilité
Les grands nerveux présentent
très souvent des troubles de la sensibilité, que ce soit une exagération
de cette faculté (hyperesthésie), ou une diminution plus ou moins grande qui,
dans certains cas, peut aller jusqu'à l'abolition de la sensation
(anesthésie). Chez les hystériques, on constate souvent une diminution de la
sensibilité qui peut aller jusqu'à l'anesthésie complète: le
malade ne sent pas la piqûre assez profonde d'une épingle dans une zone
hypnogène, c'est-à-dire dans une partie du corps dont la pression
amène le sommeil hypnotique. Dès qu'une personne n'est pas
également sensible à la piqûre sur deux points symétriques du
corps (poignets, avant-bras, parties latérales du front, joues, etc.) on peut
conclure qu'elle, se trouve en déséquilibre nerveux; par conséquent elle est
sensible plus ou moins à la suggestion imposée.
L'expérience peut aussi porter sur
un seul côté du corps, comme l'ont fait MM. Victor Henry et Tawney qui ont
étudié les troubles de la sensibilité tactile par suggestion. Ces
expérimentateurs prenaient un compas ouvert sous un certain angle et le
montraient au sujet; celui-ci ayant fermé les yeux, ils lui annonçaient qu'ils
allaient le piquer entre les deux yeux, sans lui dire s'ils piqueraient avec
les deux pointes ou une seule et s'ils modifieraient l'écartement des pointes
du compas. Ils piquaient avec une seule pointe et, dans le cas de
suggestibilité notable, le sujet percevait le contact et la piqûre des
deux pointes et il en fixait l'écartement, avec un champ d'erreur d'autant plus
grand que la suggestibilité était plus considérable.
MM. Victor Henry et Tawney ont
procédé à cette expérience sur des enfants, mais elle réussit sur
certains adultes. C'est même un excellent procédé pour découvrir les
grands suggestibles.
M. Vitali a imaginé une variante
de cette expérience:
II appliquait les deux pointes du
compas sur la peau de l'élève qu'il interrogeait et, quand celui-ci
avait librement évalué l'écartement des pointes du compas, l'expérimentateur se
contentait de lui demander:
« En êtes-vous bien
sûr? »
Cette simple et sommaire
suggestion, faite avec douceur, suffit très souvent à porter le
trouble dans le jugement de l'expérimenté et, pour peu qu'il soit suggestible,
il cherche à « rectifier » ce qu'il estime pouvoir être une
erreur. A. Binet, qui relate cette expérience écrit que 65 0/0 des
élèves de moins de 15 ans revenaient ainsi sur leur appréciation tandis
que, passé 15 ans, sans sortir de l'âge scolaire, la proportion devenait de 44
0/0. Sur des adultes, ayant acquis une certaine autorité la proportion est
moins forte.
Les sujets suggestibles sont
classés par le Docteur Michaud avons-nous dit, en trois catégories:
1°. — Ceux chez qui on peut amener
par suggestion des troubles de la sensibilité;
2°. — Ceux chez lesquels on peut
créer des troubles de la motricité — nous en avons déjà parlé;
3°. — Ceux chez qui on peut provoquer
des troubles de vasomotricité, et sur lesquels nous aurons à revenir
dans le cours de cette étude.
Ce qui nous occupe pour l'instant,
c'est le premier degré: les troubles de la sensibilité.
« Un malade, dit le Docteur
Michaud, est suggestible au premier degré quand on peut, par affirmation
répétée et dans un temps approximatif de cinq minutes, provoquer une diminution
de sensibilité appréciable d'un avant-bras. »
Voici comment il procède:
« Dans le genre de maladie que
vous présentez, assure-t-il au malade, il est un symptôme curieux et qui,
peut-être, a passé inaperçu: la sensibilité est moindre à gauche
qu'à droite. Ainsi, du côté droit, vous sentez parfaitement la
piqûre de cette épingle. A gauche, je puis vous affirmer que vous la
sentirez beaucoup moins. »
Le Docteur Michaud dit avoir ainsi
provoqué chez des sujets, qui n'avaient jamais été atteints de maladies
nerveuses, de véritables anesthésies ou plutôt des hémi-anesthésies
passagères; le plus souvent, il ne produisait qu'une hypoesthésie, mais
appréciable. Bien qu'il n'ait pas dressé de statistique à proprement
parler, le Docteur Michaud croit pouvoir fixer à 25 0/0 les cas chez
lesquels la sensibilité s'est trouvée ainsi modifiée, sous l'influence de la
suggestion.
Vous pouvez faire cette expérience
avec succès dans une réunion nombreuse. Vous réussirez souvent à
imposer votre suggestion, à la condition que celle-ci soit faite avec
assurance, d'une manière calme, ferme et continue. Plus vous aurez
d'autorité, plus votre expérience sera bien menée et plus vous aurez de chances
de succès. Dites à la personne qui se prête à votre
investigation: « Je vais vous piquer avec cette épingle et vous n'enregistrerez
pas la sensation de la même manière, ni avec la même
intensité, à chaque poignet » et les résultats répondront souvent
à vos désirs. On rencontre des personnes qui, sur une simple suggestion,
présentent des anesthésies profondes: une piqûre, même assez
sérieuse, n'est pas perçue.
Chez les grands nerveux qui
présentent des perturbations de la sensibilité: hyperesthésie, hypoesthésie ou
anesthésie, on constate, quelquefois à l'état de veille, une
extériorisation de la sensibilité. Cette extériorisation spontanée, si elle est
plus accentuée, peut même aller jusqu'au dédoublement. Nous avons
déjà parlé de ce phénomène. Il se rencontre souvent lorsqu'on
plonge des sujets sensitifs dans les états profonds du sommeil magnétique.
Pour reconnaître, à l'état
de veille, cette extériorisation: spontanée, il suffit de pincer à
quelque distance de la peau (quelques millimètres, 1/2
centimètre, parfois à une distance plus grande). Le sujet éprouve
aussitôt la douleur, comme il la ressentirait si on le pinçait directement.
Agir, bien entendu, à l'insu du sujet.
Lorsqu'on se trouve en présence de
sujets qui présentent du dédoublement spontané, ce qui est très rare, on
peut réaliser l'expérience suivante indiquée par le Docteur Paul Joire.
Le Docteur Paul Joire se sert
d'une pointe, métallique de préférence, comme une branche de ciseaux ou de
compas, — mais on peut la remplacer par tout objet présentant une pointe
mousse, un crayon, un morceau de bois, d'ivoire ou de baleine taillée, les
résultats, quoique un peu moins accusés, n'en sont pas moins très
visibles.
Si, tenant entre les doigts
l'objet que vous avez choisi à la manière d'une plume à
écrire, on en dirige la pointe vers le front (de préférence entre les deux
yeux) d'une personne, celle-ci perçoit, exactement au point visé par
l'instrument, une sensation de fourmillement et de pesanteur très
accentuée. On augmente cette impression en laissant pendant quelques secondes
l'instrument immobile à petite distance de la surface de la peau. A ce
moment, et sans rapprocher la pointe de l'épiderme, vient-on à la
promener en divers sens, soit sur le visage, soit sur les autres parties du
corps, le sujet, yeux bandés, suit exactement les mouvements du crayon ou de la
pointe et accuse le contact, encore qu'il ne se soit jamais produit. La
distance à laquelle la sensation peut être perçue, de même
que l'étendue de la surface sensible, varient essentiellement suivant la
sensibilité des sujets: on peut se servir de ces variations pour établir le
degré de sensibilité des sujets à l'action magnétique.
Le Docteur Joire a trouvé qu'en
moyenne la distance sensible varie de 1 à 10 centimètres. Quant
à la sensibilité comparée des diverses régions du corps, il la trouvée
développée au plus haut point entre les deux yeux, sur le front et les diverses
parties du visage, sur la face palmaire des mains, le cou. Cette sensibilité
spéciale se développe et s'accroît parallèlement à la sensibilité
magnétique.
L'extériorisation spontanée de la
sensibilité est un phénomène très rare, mais lorsqu'on la
rencontre elle dénote un sujet très sensible au magnétisme.
On peut aussi établir le
diagnostic des troubles de la sensibilité par les procédés du Docteur Moutin et
de notre regretté collaborateur M. Boirac, recteur de l'Académie de Dijon
(imposition des mains sur les omoplates ou sur l'épaule — cette dernière
à l'insu du sujet — et retrait de la main qui est suivie par le sujet,
inconsciemment), ou par l'aimant (sensitivomètre de Hector Durville),
mais ce sont des procédés encore plus indiqués pour révéler la sensibilité
magnétique. Nous les avons étudiés en parlant du magnétisme.
Pour établir le diagnostic de la
suggestibilité nous pouvons encore nous baser sur les troubles de
vasodilatation.
Troubles de vasodilatation
suggérés
Nous avons déjà dit que nos
vaisseaux sanguins sont sous la dépendance des nerfs vasomoteurs, venant de
notre système grand sympathique. Ces nerfs sont de deux sortes:
vasoconstricteurs, ils contractent les vaisseaux pour faire cheminer le sang;
vasodilatateurs, ils relâchent momentanément ces vaisseaux pour équilibrer le
rythme circulatoire. Lorsque nous rougissons, que se passe-t-il ? Sous un choc
émotionnel imprévu, il se produit une vasodilatation des vaisseaux capillaires
placés directement sous la peau. Cette dilatation amène un afflux
sanguin, qui, transparaissant à travers l'épaisseur de la peau, donne ce
rougissement caractéristique.
Ce fait est aisé à
reproduire par suggestion. Dites brusquement et avec autorité à une
personne sensitive et que vous soupçonnez d'être fortement influençable:
« Vous rougissez », elle s'empourpre d'autant plus vivement et promptement
qu'elle est plus influençable et que votre ordre est mieux donné. Vous avez
là un moyen très simple de reconnaître les sujets soumis à
votre suggestion. Cette suggestion peut être faite en public et réussit
dans un très grand nombre de cas. Qui peut se vanter de n'avoir jamais
rougi sous le coup d'une émotion ?
Expérimentalement, vous pouvez
obliger beaucoup de personnes à rougir, à condition que votre
suggestion soit faite par surprise et avec autorité. Devant une nombreuse
assistance, demandez quelques personnes et faites l'expérience. Sur dix
auditeurs pris au hasard, deux ou trois rougiront nettement, se trouveront
très gênés devant le public. Les autres seront également intimidés
quoique à un degré moindre.
Le Docteur Michaud assure avoir
constaté un cas très net de suggestion vasomotrice persistant quelques
heures. Il a touché, sans appuyer, avec son doigt, un point de l'avant-bras
d'une de ses malades, en lui assurant que le point touché n'allait pas tarder
à rougir. La rougeur apparut au bout de dix minutes, devint très
nette et ne disparut que deux ou trois heures après. Ainsi, chez cette
personne, par simple suggestion à l'état de veille, le Docteur Michaud
pouvait provoquer un trouble de vasomotricité susceptible d'influencer activement
un état inflammatoire.
Certains rougissements suggérés
ont créé un état congestif qui a duré plusieurs jours. Ils ont même pu
donner des troubles pathologiques sérieux. C'est ainsi que le professeur
Liébeault, de Nancy, en collaboration avec M. Focachon ont suggéré à une
malade qu'ils lui posaient un vésicatoire qui présenterait les mêmes
phénomènes que tous les emplâtres de ce genre. Ce disant, ils
placèrent sur l'épaule une simple feuille de papier qu'ils
entourèrent d'un pansement. Les phénomènes de vésication se
produisirent régulièrement avec des signes très nets:
démangeaisons, pustules, enfin cloque avec suppuration.
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Fig. 226. — Une expérience de
suggestion à effet vasomoteur.
Sous l'influence de la suggestion:
« vous rougissez », faite par surprise et avec autorité, le sujet très
suggestible s'empourpre.
Une expérience analogue a été
accomplie à la Salpetrière par le professeur Charcot.
Sur des sujets très
impressionnables, on peut suggérer une action inverse, c'est-à-dire non
plus une vasodilatation amenant un état congestif, mais une vasoconstriction se
traduisant par de la pâleur. Sous l'influence de la suggestion, comme en
présence d'un objet d'horreur, de crainte ou d'inquiétude, le sujet nerveux
pâlit rapidement. Ainsi, donnez par surprise, avec l'accent de la conviction,
la suggestion: « Oh ! comme vous pâlissez ». Plus la personne est nerveuse,
impressionnable, suggestible, plus le résultat est net.
L'expérience du palissement
suggéré est beaucoup plus difficile à obtenir que l'expérience du
rougissement, car le moindre afflux de sang sous la peau devient visible, sans
conteste possible.
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Fig. 227. — Effet d'une suggestion
vasomotrice
Les opérateurs — M. le Docteur
Liébeault et M. Focachon — suggèrent à leur sujet qu'ils lui
placent au bras un vésicatoire. Quoique celui-ci ne soit en réalité qu'une
simple feuille de papier, l'effet vésicant n'en est pas moins ressenti. La
photo ci-dessus montre l'effet suggestif le deuxième jour de
l'expérience.
Interrogatoire du sujet
Reste encore, pour déceler la sensibilité
des nerveux à la suggestion, l'interrogatoire du sujet.
Les névrosés sont toujours
influençables par suggestion, mais le degré de leur nervosité est à
déterminer et l'interrogatoire demande beaucoup de tact. En effet, les malades
de cette catégorie présentent toujours quelque lourde tare. Il y a donc
intérêt, tant au point de vue éducatif qu'aux points de vue expérimental
ou thérapeutique, à savoir discerner, à première vue, la
méthode suggestive que vous devez appliquer dans chaque cas.
Les névrosés, les psychopathes qui
ne sont pas très gravement tarés, avons-nous dit, sont très
accessibles à la suggestion imposée. Il vous est donc utile d'avoir des
renseignements exacts sur leur santé physique et morale. Selon ces renseignements,
vous pouvez les classer dans l'une des trois grandes classes de psychopathes;
ces catégories sont d'ailleurs assez théoriques car, dans un certain nombre de
cas, le malade relève de deux catégories à la fois et peut
même relever des trois ensemble. D'une manière générale, nous
constatons que les malades souffrent soit d'un déficit de force nerveuse, d'une
exaltation des facultés psychiques, ou d'une perversion de ces mêmes
facultés.
Ces trois catégories donnent un
certain nombre de sujets accessibles à la suggestion imposée.
Déficit. — Nous entendons
par-là une fatigue nerveuse ou mentale qui place le malade dans un état
plus ou moins constant d'infériorité. Dans cette classe, nous trouvons les
anémiés, les affaiblis psychiques, les neurasthéniques; tous ceux qui se trouvent,
par suite de surmenage ou à la suite d'un chagrin, d'un effort, d'un
épuisement organique, dans un état de dépression de petite ou de moyenne
intensité, état qui est momentané et ne se présente pas comme incurable. Les
grands affaiblis, les débiles, les déments, dont le déficit psychique n'est
plus temporaire mais définitif, et qui ne sont plus capables de recevoir une
idée, ne sont pas suggestibles.
Exaltation. — L'exaltation porte
sur les facultés psychiques. Toute impression reçue ramène les malades
vers leur obsession avec une nouvelle force. Les associations échappent au
contrôle de l'attention, d'où la fuite des idées et l'incohérence qui en
résulte. Les grands exaltés sont incapables de recevoir des impressions parce
que leur attention est accaparée entièrement par leurs idées morbides.
Mais les malades qui ne présentent qu'une exaltation de moyenne ou de petite
intensité, n'étant pas complètement accaparés par leurs idées, sont,
à un plus ou moins haut degré, accessibles à la suggestion
imposée.
Perversion. — II en est de
même pour les psychopathes atteints de perversion, c'est-à-dire
ceux dont les perceptions sont justes, mais qui en tirent des interprétations
fausses, les facultés logiques étant seules atteintes. L'imagination est
maladive, délirante. On ne peut pas compter sur le raisonnement qui est faussé.
Nous ne pouvons exercer sur les malades gravement atteints que des suggestions
imposées; sur les moins atteints la suggestion raisonnée a quelque action.
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Fig. 228.— Type physionomique de
personne peu accessible à la suggestion imposée (martienne)
Indices physiognomoniques
On sait que les anciens
occultistes avaient déterminé les tempéraments et les caractères
d'après la théorie des influences astrales, dont nous n'avons pas
à discuter ici la véracité. Disons seulement que, d'après cette
doctrine, les personnes sont classées en huit types planétaires: saturnien,
jupitérien, martien, soléien, vénusien, mercurien, lunarien et terrien. Parmi
ces types, — que l'on trouve rarement purs, — mais dont la note prédominante
suffit pour donner une impression assez juste du tempérament du sujet, il en
est deux qui ne sont pas ou très peu accessibles à la suggestion
imposée: le terrien et le martien.
Le signe le plus remarquable qui
unit ces deux tempéraments, différents sur d'autres points, ce sont les
sourcils épais et en barre, souvent tracés d'un seul trait presque sans
interruption à la racine du nez; ces sourcils sont souvent saillants,
Dans ces deux tempéraments, le menton est projeté en avant.
Quatre tempéraments sont
faiblement influençables par suggestion imposée, ou le sont à des degrés
divers selon l'état organique et psychique du sujet au moment de l'expérience:
ce sont le saturnien, le jupitérien, le soléien et le mercurien, qui résistent
pour des raisons diverses.
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Fig. 229.—Type physionomique de
personne peu accessible à la suggestion imposée (terrienne)
Deux tempéraments sont très
nettement suggestibles: ce sont le lunarien et le vénusien. La très
grande majorité des sujets avec qui nous avons expérimenté magnétisme,
hypnotisme et suggestion étaient signés de ces planètes. Ces deux types
physiognomoniques sont reconnaissables à leur peau délicate et
même un peu molle et blanche, à un certain relâchement des tissus
musculaires. C'est le tempérament lymphatique qui caractérise surtout les
lunariens. Chez les deux, l'arcade sourcilière est arquée, élevée
au-dessus des yeux et les sourcils distants à la racine du nez. Le
menton est petit, rond, délicat, quelquefois même fuyant, ce qui, sauf
contre indication de l'éducation ou d'un entraînement psychique, est l'indice
d'une faible résistance volontaire. Ces indices correspondent aussi à un
grand développement de l'imagination qui, lorsqu'elle n'est pas dirigée dans un
sens volontairement choisi comme le font les artistes réalisateurs, est la
faculté de recevoir, malgré soi, les images du dehors. Ce signe se rencontre
fréquemment chez les véritables mystiques et les prédispose à la
production de certains phénomènes psychiques: extase, vision,
dédoublement.
image
Fig. 230.— Type physionomique de
personne influençable par suggestion imposée (lunarienne)
Indications à tirer
de la tenue générale
Le geste. — C'est une loi souvent
constatée que les gestes sont en raison inverse de la résistance nerveuse des
individus. Ce n'est pas sans motif que les souverains et les pontifes
s'exerçaient à une immobilité hiératique: cette attitude digne et
magistrale les contraignait, dès leur bas âge, aux pensées qui en sont
complémentaires. Chez les Orientaux, qui ont poussé plus loin que nous le souci
des éducations rituelles, une sorte de mépris s'attache à ceux qui font
des gestes nombreux et inutiles. Un hindou, par exemple, dira: « C'est un homme
de basse caste, il gesticule avec les mains. »
Sans tenir compte de la caste ou
du milieu social, on peut affirmer que celui qui gesticule avec excès
n'est pas l'homme maître de soi que tout adepte du magnétisme personnel doit
être. L'homme réellement maître de lui ne perd pas ses forces en gesticulations.
S'il a une action à faire, il l'accomplit d'un mouvement prompt et
décisif, image de la pensée nette et directe qui le fait agir. Au contraire,
l'être suggestible fait quantité de gestes inutiles. Regardez-le: il est
timide, il tortille son chapeau ou ses gants avant de vous adresser la parole,
et son attitude embarrassée parle déjà contre lui. C'est un émotif. Il
est et paraît influençable. S'il est en situation de commander, il ne sait
contenir ni ses joies ni ses colères, et cette expansion inutile
révèle en lui la faiblesse de caractère: c'est un mauvais
conducteur d'hommes, mais c'est un excellent sujet.
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Fig. 231.— Type physionomique de
personne influençable par suggestion imposée (vénusienne)
La poignée de mains. — Un autre
geste, infiniment révélateur, est la poignée de mains. L'homme maître de lui
prend votre main complètement, la presse d'une nette et loyale étreinte.
Il n'a pas la brutalité de l'être emporté qui peut devenir influençable
dans les moments de dépression qui succèdent à ses indomptables
colères. Les sujets constamment influençables serrent la main doucement
et mollement et sitôt qu'ils vous ont donné la main, ils la retirent
promptement; leurs doigts fuient dans les vôtres.
La parole. — Elle peut être
considérée comme un geste et nous voyons dans toutes les initiations que le
silence d'une ou de plusieurs années était de rigueur (7 ans chez les
Pythagoriciens). C'est que beaucoup de forces se dispersent avec le flux des
paroles et que bien des gens se croient dispensés d'agir du moment qu'ils ont
parlé. Tel ne doit pas être l'adepte de nos méthodes. Il faut accorder
une grande importance à sa parole et, par conséquent, ne pas la
prodiguer en jetant sa force au hasard.
La parole doit être
l'expression de la pensée, de la volonté et non du désœuvrement.
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