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EXPÉRIENCES A L'ETAT DE VEILLE
Perturbations psychologiques. —
Perturbations motrices, — Perturbations sensorielles: a), sur le toucher. — b),
sur la vue. — c), sur l'ouïe.— d), sur le goût. — e), sur l'odorat.
— La suggestion écrite. — Suggestion s'exerçant sur le sens interne. — L'état
de charme. — L'habitude du sommeil provoqué augmente la suggestibilité. — Une
expérience déconcertante: l'homme insoulevable. — Faits d'inhibition motrice de
même ordre. — Conditions à réunir pour être un homme
insoulevable.
Perturbations
psychologiques
Le sujet accepte d'autant mieux
les ordres les plus invraisemblables que sa synthèse mentale est plus
faible.
Il devient, sous votre emprise,
tour à tour général, curé, vieille fille, menuisier ou toute autre
personne de votre choix. Il prend l'allure, le geste, l'intonation de voix, le
vocabulaire de la personnalité que vous lui imposez.
L'effet est d'autant plus net,
rapide, saisissant que votre suggestion est plus habilement faite, que votre
sujet est plus influençable.
Vous verrez votre sujet jouer du
piano, se divertir avec des billes, ramer, faire du ski, nager, coudre ou cirer
les souliers selon les suggestions que vous lui aurez faites. Gendarme, il
arrêtera la personne que vous désignerez comme un criminel avec d'autant
plus d'autorité qu'il sera mieux pénétré de son rôle. Une femme timide peut,
dans ce cas, trouver une énergie insoupçonnée. Renversez les rôles: le plus
honnête homme du monde, persuadé qu'il a commis une action coupable perd
contenance, cherche à fuir, se débat contre ceux qui essaient de
l'arrêter. Suggérez-lui qu'il est au bal et qu'il tient dans ses bras une
jeune fille charmante, vous le voyez au son d'une musique imaginaire, tourner,
valser, tandis qu'il fait des grâces et des madrigaux à une personne
purement idéale. Il est certain que, si le sujet n'a aucune connaissance
chorégraphique, sa danse manquera de mesure et d'élégance, mais il ne dansera
pas moins et l'expérience n'en sera que plus amusante pour le public qui verra
dans la gaucherie du sujet la preuve qu'il ne joue pas un rôle convenu par
avance.
Suggérez à votre sujet
qu'on joue « En revenant de Suresnes...» Le souvenir des paroles lui donnera la
suggestion de l'ivresse. Il incarnera le parfait pochard.
Faites-lui entendre, en
imagination, une marche militaire, un tango, un boston, la valse chaloupée, le
menuet. Cette musique imaginaire lui donnera des associations d'idées appropriées
et son état d'âme, de même que ses manifestations extérieures, passeront
par tous les sentiments que ces musiques sont susceptibles d'évoquer.
Suggérez à votre sujet
qu'il est un écolier et que tel spectateur — choisissez un homme robuste et peu
soucieux de ses vêtements — est un arbre, le sujet s'accrochera à
lui, tentera de grimper, y parviendra dans la mesure du possible. Vous pouvez
le faire pêcher à la ligne dans un chapeau ou sur les rosaces du
tapis, avec une canne sans le moindre fil.
Quelle que soit la fantaisie,
même la plus saugrenue, vous pouvez la suggérer à votre sujet,
d'autant mieux que votre volonté est plus entraînée et que votre parole est
plus autoritaire. L'entraînement augmentant la suggestibilité du sujet, l'expérience
prend, à chaque séance démonstrative, plus de netteté et l'effet produit
est d'autant plus rapide.
L'expérience est plus saisissante
et offre plus d'attrait en plaçant plusieurs sujets sur la scène qui,
sous l'empire de la suggestion, feront des actions concordantes, par exemple,
assis sur des chaises, rameront consciencieusement comme s'ils étaient en
bateau.
Vous pouvez, tout aussi bien,
suggérer à vos sujets des actions tout à fait opposées, l'un par
exemple sera le voleur et l'autre, le gendarme. Le voleur fera de son mieux
pour fuir et le gendarme voudra le saisir et le retenir. Cette expérience est
d'autant plus amusante pour les spectateurs que le gendarme se présente sous
les traits d'une jeune femme d'aspect frêle et de caractère
timide, et le voleur, qui sera pris et tremblera, un homme de bonne taille.
Vous pouvez faire jouer la scène de la mère et de l'enfant par
une fillette et un homme mûr. La jeune fille trouvera aisément le
sentiment et le geste maternels, mais l'homme mûr et robuste ne se
prêterait pas volontiers à faire le bébé ou l'écolier autrement
que sous l'empire de votre suggestion.
Jusqu'ici, votre sujet n'est
nullement endormi. Il suffit de lui donner la suggestion qu'il a retrouvé
toutes ses facultés pour qu'il soit en possession de toute sa lucidité, de tous
ses moyens. Souvent, il ne conserve même pas au réveil le souvenir des
actes exécutés sous votre impulsion.
Veillez à bien dégager
votre sujet de toute emprise. Même si le sujet se trouve très
bien, son inconscient peut demeurer affecté et vos impulsions passées peuvent
reparaître chez lui, à l'état d'autosuggestion, quelques heures ou
quelques jours après. Alors même que votre sujet se déclare
parfaitement à son aise et en possession de toute sa volonté, vous devez
le dégager complètement après chacune de vos expériences. Le
mieux est de le faire asseoir, le dos appuyé, les membres bien détendus.
Demandez-lui de faire quelques respirations amples et régulières et,
placé devant lui, dégagez-le par des frictions et des passes longitudinales,
exécutées de la tête aux pieds. Ensuite, placé à sa gauche, faites
de la main droite quelques frictions traînantes le long de la colonne
vertébrale en partant de la nuque jusqu'aux reins. Puis, passes transversales
tout autour de lui. Terminez par du souffle froid autour de la tête en
soufflant assez fortement avec vos lèvres. En procédant ainsi, votre
sujet sera bientôt parfaitement dégagé, entièrement remis de ses
fatigues. Il ne sera nullement gêné après la séance et se
prêtera de bonne grâce aux expériences ultérieures.
Etudions maintenant les
perturbations motrices et sensorielles apportées dans l'organisme à
l'état de veille par le pouvoir de là suggestion.
Perturbations motrices
Vous pouvez suggérer à un
sujet sensible, soit une augmentation de l'activité musculaire qui peut aller
jusqu'à la contracture, soit une diminution de cette force qui peut
aller jusqu'à l'inhibition complète.
Suggérez à votre sujet
qu'il lui est impossible d'ouvrir la main, plier le bras ou la jambe, tourner
la tête ou parler, il le pourra d'autant moins qu'il est accessible
à ce mode d'influence et que votre suggestion est mieux faite.
Affirmez-lui, d'un ton
autoritaire: « Vos mains tournent... tournent... tournent de plus en plus ». Le
sujet tournera ses mains malgré lui. Augmentez votre influence en joignant
à la suggestion de la parole, celle du geste. Exécutez vous-même,
devant le sujet, le mouvement que vous lui suggérer. Vous pouvez encore
entraîner les mains de votre sujet en décrivant le mouvement qu'il continuera
automatiquement.
Vous pouvez donner la suggestion
d'actes plus compliqués, comme danser, tourner, sauter sur un pied, siffler,
marcher à reculons, marcher courbé, cirer le parquet, essuyer les
meubles, envoyer des baisers.
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Fig. 232. — Inhibition musculaire
obtenue par suggestion impérieuse. Sur l'ordre du suggesteur, le sujet est
incapable de se lever
Pour intensifier l'effet
suggestif sur un grand nerveux, il suffit généralement d'un mouvement brusque
accompagné d'une suggestion énergique. Vous pouvez de la sorte obtenir une
contracture très puissante. Prenez le bras du sujet, tendez-le dans un
geste de menace, le bras se raidit instantanément et demeure ainsi. Les muscles
sont fortement contractés et la volonté du sujet, malgré de réels efforts, est
impuissante à faire disparaître cet état. Le sujet est parfaitement
éveillé, mais la rapidité de votre action l'a décontenancé: l'effort violent
que vous lui avez imposé a déterminé la raideur des muscles et il ne peut y
obvier.
Bernheim distingue trois degrés,
d'ailleurs variables, dans la catalepsie obtenue sur des sujets suggestibles:
« Chez les uns les bras
étant en l'air, il suffit que je leur imprime un petit mouvement pour qu'ils
retombent en résolution: c'est la catalepsie flaccide. Chez d'autres, le bras
cataleptisé poussé de haut en bas, tombe un peu avec une certaine résistance
mais s'arrête en route et remonte à sa place comme un ressort; les
doigts défléchis se remettent en flexion: c'est la catalepsie élastique, ou
cireuse. Chez d'autres, enfin, les membres cataleptisés, rigides, peuvent
à peine être mobilisés par une impulsion donnée; ils restent figés
en contracture: c'est la catalepsie rigide, et cette rigidité peut être
comme tétanique. »
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Fig. 233. — Sujet privé de la
parole par l'ordre de son suggesteur.
Bernheim reconnaît que, dans les
membres inférieurs, la catalepsie s'obtient plus rarement en raison de la
pesanteur et de la fatigue. Elle exige un effort plus considérable du sujet.
Sur certains sujets très
nerveux, il est facile d'obtenir à l'état de veille la contracture
générale du corps. On peut alors placer les épaules sur une chaise, les pieds
sur une autre, le corps forme arc de cercle entre les deux sièges.
Le résultat inverse est également
possible: on peut, par suggestion, provoquer une diminution de la résistance
musculaire. Avec conviction, dites à votre sujet: « Vous êtes
incapable de vous lever... de plus en plus incapable » et il est hors d'état de
faire aucun mouvement Nous avons vu des sujets dans la station debout, à
qui on donnait la suggestion qu'ils s'écroulaient, tomber immédiatement et avec
un tel abandon qu'un aide placé derrière avait à peine le temps
d'avancer un fauteuil pour éviter qu'ils ne tombent à terre.
Suggérez à un sujet qu'il
est privé de l'usage de la parole et il sera momentanément muet. Pour rendre
l'effet plus saisissant, vous lui donnez un livre qu'il lit à haute
voix, puis vous lui suggérez qu'il est dans l'impossibilité de poursuivre sa
lecture. Malgré des efforts très apparents, il lui est impossible
d'articuler un son. Il reprend sa lecture quand vous lui en donnez l'ordre.
Persuadez à deux sujets
qu'ils sont pris l'un envers l'autre d'une extrême animosité, qu'ils
brûlent d'en venir aux mains. A votre commandement, ils se défieront du
regard, échangeront des paroles aigres, puis se précipiteront l'un vers l'autre
avec le désir de frapper. Avant qu'ils aient pu se faire un mal sérieux — ce
qui arriverait infailliblement, si vous ne changiez pas la suggestion, —
arrêtez-les net ou persuadez-les que leurs sentiments sont tout autres.
Selon votre désir, ils se réconcilieront avec mille marques d'amitié et
d'effusion.
A un degré moindre, on peut
causer une sensible diminution de force. Faites soulever par le sujet un poids
de 2 ou 3 kilos et donnez la suggestion suivante: « Vos forces diminuent...
diminuent... de plus en plus. » Souvent, l'effet sera tel que vous l'avez
désiré. Ces expériences peuvent être variées à l'infini.
Vous pouvez combiner plusieurs
effets : augmenter la force musculaire sur un côté du corps et la diminuer sur
l'autre, de telle sorte, par exemple, que le sujet ait une jambe raide et une
jambe molle. Sa marche hésitante et bizarre produira un effet du plus haut
comique.
Perturbations
sensorielles.
a) Sur le toucher. — La suggestion
peut, à votre gré, diminuer la sensibilité, ou donner l'illusion que
cette faculté est plus développée. Dans certains cas, l'augmentation de
l'acuité sensorielle est même réelle: en concentrant l'attention du sujet
sur ce point, vous rendez ses perceptions très notablement plus nettes.
Vous pouvez tenter la suggestion
d'insensibilité sur n'importe quelle partie du corps. Dites d'un ton
autoritaire: « Votre bras est insensible... insensible... de plus en plus
insensible...» et plus le sujet est influençable, plus l'effet est rapide et
apparent. Piquez le bras, pincez-le, le sujet ne perçoit rien. S'il est
extrêmement influençable, vous obtenez une insensibilité profonde.
Reprenant ces expériences
d'insensibilité, Pierre Janet a montré qu'elles réussissent non seulement sur
des sujets qui ont été hypnotisés, mais encore sur des personnes qui n'ont
jamais été endormies. On a pu, sans le secours d'aucun anesthésique et par le
seul moyen de la suggestion, faire de petites opérations, comme des extractions
de dents, des ouvertures d’abcès et même des accouchements sans
aucune douleur.
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Fig. 234. — Scène de
combat suggérée Exécutant l'ordre du suggesteur, deux sujets se querellent.
On peut aussi augmenter,
exaspérer la sensibilité. Suggérez que telle partie du corps est plus sensible,
et elle le devient; que l'endroit que vous touchez est très douloureux
et le sujet accuse une douleur d'autant plus vive qu'il est plus
complètement soumis à votre suggestion.
Dites brusquement à votre
sujet: « Vous avez sur le cou un insecte qui vous pique » ou « Vous avez
là une chenille », il sent la piqûre ou le passage de la chenille
et il pousse instantanément un cri en ayant un geste de répulsion. D'ailleurs,
il n'y a pas que les sujets soumis à l'influence d'un suggesteur qui
soient sensibles à une telle impression. Dans la vie courante, vous
pouvez en faire l'expérience, 9 femmes sur 10 pousseront le même cri dans
le même cas donné, quoiqu'elles soient parfaitement équilibrées. A part
de très rares personnes, dans des cas que nous avons délimités, nous
sommes tous accessibles à la suggestion. Une idée peut s'emparer de
notre cerveau et, avant que nous ayons eu le temps de réfléchir, elle nous fait
accomplir sur le champ des actes qu'à la réflexion nous jugeons inutiles
ou exagérés.
Vous pouvez combiner des
expériences d'anesthésie et d'hyperesthésie, par exemple, rendre le bras droit
insensible et le gauche plus sensible que de coutume. En présentant un corps
chaud au premier, le sujet ne percevra rien, tandis qu'à l'autre bras,
il accusera une sensation disproportionnée avec son objet. Il est facile de
varier ces expériences à l'infini.
b) Sur la vue. — Vous pouvez
amener des perturbations très profondes du sens visuel. Vous pouvez
déformer la vision. Affirmez au sujet que telle personne est métamorphosée en
éléphant, même que ce pachyderme entre dans la pièce, et le sujet
— surtout si vous écartez toute idée de crainte en disant que l'animal est
très bien dressé, — s'écartera pour lui faire place, s'amusera à
lui tendre du pain que vous pouvez figurer par du papier froissé ou toute autre
chose.
Selon votre ordre, le sujet
acceptera momentanément qu'il est lui-même un éléphant, un chat, un
tigre, un objet inanimé. Il fera sienne cette idée avec d'autant plus de
facilité qu'il est plus influençable et que votre suggestion est donnée avec
plus de conviction. Vous pouvez tirer de cette suggestion des effets tristes ou
comiques selon votre fantaisie.
Il vous est encore possible de
faire des suggestions dites « négatives ». Ces suggestions tendent à
effacer du champ visuel une image réelle. Par exemple, à votre gré, le
sujet ne verra plus telle personne, tel objet. Vous-même échapperez
à ses regards. Le sujet continuera d'entendre la personne dont la vue
lui est supprimée, lui adressera la parole mais ne la verra point.
Soyez prudent en réalisant ces
suggestions. Beaunis cite le cas d'un sujet qui, constatant la disparition d'un
assistant, dit avec une extrême conviction: « M. X...! Il a l'air d'un
fou. » et autres réflexions désobligeantes qui firent naturellement un effet
déplorable sur la personne ainsi prise à partie.
Comme vous ne pouvez connaître
les sentiments de vôtre sujet à l'égard de toutes tes personnes
présentes et moins encore les sentiments réciproques des assistants, prévenez
l'incident possible en disant au suggéré: « vous ne voyez plus M. X. ou Mlle Z.
Vous regrettez le départ de cette personne dont vous estimez tant les idées
élevées ou le noble caractère ou toute autre qualité... » Le sujet
admettra parfaitement cette interprétation de ses sentiments et affirmera sa
vive sympathie pour des personnes que, dans son état normal, il ne supporte
peut-être pas. Au demeurant, s'il reste quelque chose de votre suggestion
dans l'esprit de votre sujet, il y a tout avantage à ce que cette
suggestion soit toute de bonté, de bienveillance et de douceur.
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Fig. 235. — Sujets subissant une
suggestion de refroidissement.
Fait très curieux: si vous
imposez la suggestion de ne plus voir telle personne ou tel objet —
vous-même, par exemple, qui êtes devant lui — vous devenez
transparent à ses yeux. Le sujet ne vous voit pas, mais, quelquefois, il
croit distinguer les objets placés derrière vous. II n'y a cependant pas
là phénomène de vision à travers les corps opaques. Seule,
la mémoire supplée à la perception.
Ajoutons qu'une hallucination
suggérée est vraiment une création psychique qui prend corps dans le cerveau du
sujet. En effet, nombre de suggesteurs ont constaté que, si l'on présente entre
l'œil du sujet et la forme inexistante qui lui a été suggérée, un prisme
ou un miroir, l'image fictive subit les mêmes modifications que si elle
était réelle.
Toutes
ces expériences de suggestion sur la vue peuvent être extrêmement
variées. Vous pouvez ôter au sujet la vision d'une partie d'une personne ou
d'une chose. Un des assistants sera sans bras, un autre sans tête, sans
moustaches ou rasé d'un seul côté. Un seul de ses pieds sera chaussé et l’autre
nu. Vous pouvez intenter toutes les expériences qu'il vous plaira. Si le sujet
est influençable et votre suggestion bien faite, vous réussirez aisément
c) Sur
l'ouïe. — Vous pouvez diminuer l'acuité auditive et même supprimer
l'audition. Comme nous l'avons vu plus haut, vous pouvez la suspendre
partiellement, comme vous avez fait pour la vue. Votre sujet n'entendra plus la
voix de telle personne, ou le timbre de la porte, ou le tic-tac de la pendule,
bien qu'il perçoive les autres bruits. On a pu, près de l'oreille de
personnes privées de l'ouïe par suggestion, tirer des coups de pistolet
sans qu'elles les entendent, sans qu'elles aient le moindre sursaut nerveux. Le
sujet continue sa conversation comme si rien ne s'était produit. Il n'y a donc
pas là complaisance du sujet comme on aurait pu le croire, mais action
réelle limitant la perception auditive. Ces expériences de surdité
complète ou de surdité limitée à un bruit, à une voix, ne
peuvent réussir que sur des personnes très suggestibles et bien
entraînées.
Il est
possible d'augmenter l'acuité auditive. Le simple tic-tac d'une montre peut
sembler au sujet un coup de canon.
La
suggestion ne se borne pas à créer une illusion des sens ou à
déformer la perception, elle peut intensifier la sensation réelle. Dans ce cas,
le sujet à qui l'on commande d'entendre mieux prête plus attention
aux bruits et il entend réellement mieux parce qu'il n'est plus distrait.
Le
Docteur Brémaud ordonne à l'un de ses sujets de suivre attentivement la
conversation de deux personnes trop éloignées de lui pour que, à l'état
normal, les paroles puissent lui parvenir. La conversation est
fidèlement rapportée. L'attention poussée à son maximum suffit
probablement pour expliquer ce fait, car la distance ne nous est pas indiquée.
Le sujet entend mieux encore en état de sommeil provoqué, surtout si le sommeil
est déterminé par des procédés magnétiques.
d) Sur
le goût. — Là encore, votre suggestion peut diminuer, augmenter ou
perturber la sensation. Si vous voulez la diminuer, donnez au sujet une
substance d'une saveur très accusée. Selon votre désir, le sujet perçoit
la sensation avec beaucoup moins de netteté, il ressent moins vivement la
chaleur des mets ou des liquides. De même, il mangera des choses
très fortement épicées sans en être incommodé. Veillez toutefois
à ce que l'ingestion de ces épices soit sans action nuisible sur le tube
digestif.
Vous
pouvez supprimer complètement la perception des saveurs. Le sujet, dans
cet état, mangerait un piment avec autant d'indifférence qu'il croquerait une
amande.
Comme
vous l'avez fait pour les autres sens, vous pouvez transposer
complètement les sensations. De même que dans les séances
publiques où l'on montre un sujet endormi mangeant une carotte avec
autant de satisfaction que si c'était la pêche la plus juteuse, vous
pouvez faire éprouver au sujet des sensations gustatives complètement en
désaccord avec leur objet. Offrez un verre d'eau en affirmant que c'est du vin
de champagne ou quelque liqueur forte, le sujet le boit avec plaisir. Si vous
renouvelez la dose, il sentira les prodromes de l'ivresse, puis l'ivresse elle-même.
Il deviendra gai ou furieux et puis, poussant les choses à
l'extrême, il aura les malaises consécutifs à son état, des
hoquets, des vomissements, un sommeil accablant. Après ces expériences,
ayez soin de dégager parfaitement votre sujet.
De
telles expériences ont été réalisées avec mille variantes par tous les
suggesteurs. Le Docteur Bernheim fait avaler à C..., un de ses sujets,
une quantité assez notable de sel en le lui donnant pour du sucre et le sujet
subissant la suggestion y prend le plus grand plaisir. Il lui barbouille la
langue avec de la quinine, dont tout le monde connaît l'amertume et, sous la
suggestion que c'est du sucre, le sujet la trouve excellente.
Complètement
éveillé, le sujet se rend compte de l'invraisemblance de ses perceptions, mais il
ne peut lutter contre la suggestion. Le professeur Charles Richet dit un jour
à un de ses sujets M. V. « Voici de l'eau, qui est très
amère, essayez de la boire. — Je sais, répond-elle, que l'eau n'est pas
amère » et elle porte le verre à ses lèvres, mais elle ne
peut se décider à y goûter et fait d'étonnantes grimaces, comme
s'il s'agissait vraiment d'une solution nauséabonde. Enfin, après deux
ou trois minutes d'hésitation, sur les instances de toutes les personnes qui
sont là, elle se décide à boire, non sans de nouvelles marques de
dégoût. « Eh bien, lui dit-on, pourquoi toutes ces grimaces ? Est-ce que
c'est bien amer ? — Non, dit-elle, pas du tout, mais je ne puis agir autrement.
» Cette personne, d'intelligence tout à fait normale, nous dit M. Charles
Richet, ne présentait aucune trace d'affection névropathique.
Quelquefois,
il est possible de faire éprouver à un sujet des saveurs différentes. A
l'un de ses sujets, le Docteur Bérillon faisait sentir le goût du rhum
sur le côté droit de la langue et le goût d'un sirop sur le côté gauche.
Ces suggestions peuvent varier à l'infini. On peut, par exemple, faire
sentir un morceau de sucre dans sa saveur réelle puis, à mesure qu'il
fond dans la bouche, le faire trouver de plus en plus amer, changer enfin cette
amertume en sensation agréable, en bonbon d'orange ou de réglisse.
Terminez
toujours par une sensation agréable.
e) Sur
l'odorat. — Le sens olfactif se prête à toutes les actions
suggestives. On a pu, et l'expérience a été souvent reproduite, présenter sous
les narines d'un sujet très influençable, un flacon débouché contenant
de l'ammoniaque en lui suggérant que c'était le parfum le plus suave et il a
affirmé y prendre le plus grand plaisir.
Ne
prolongez pas outre mesure cette expérience car, si le sujet ne sent pas
l'odeur de l'ammoniaque, elle n'en est pas moins malfaisante pour ses bronches
et pour ses yeux. Il est préférable d'employer une odeur nauséabonde, mais qui
ne soit pas corrosive: celle de l'eau de Barèges, par exemple. Cette
eau, qui sent si parfaitement les œufs couvés et qui est répugnante, sera
cependant respirée avec délices, si tel est votre désir.
Vous
pouvez perturber l'odorat en sens inverse. Prenez un flacon d'odeur, d'un
parfum réellement très agréable et donnez-le à respirer en affirmant
qu'il sent extrêmement mauvais. Le sujet ne pourra souffrir cette odeur
et la repoussera avec dégoût.
Non
seulement vous pouvez influencer un sens, mais vous pouvez en perturber deux ou
trois simultanément. Voire sujet ne verra, n'entendra, ne sentira que dans la
mesure où vous le lui permettrez. Plus il sera entraîné, plus vous aurez
d'autorité et plus les effets seront nets.
Vous
pouvez troubler les perceptions sur un seul côté du corps, rendre le sujet
sourd, aveugle et le priver d'odorat du côté droit, tandis que le côté gauche
conserve toutes ses perceptions.
Sur des sujets très sensibles vous
arriverez à des résultats encore plus saisissants. La sensation variera
à un moment précis: « Quand huit heures sonneront, vous n'entendrez plus
que ma voix » et il en est ainsi.
Jusqu'ici,
toutes ces expériences ont été faites par suggestion verbale; mais la parole
n'est pas le seul moyen en notre possession pour imposer notre volonté. On peut
arriver au but par d'autres voies et notamment par un ordre écrit. Dans ce cas,
la suggestion est plus difficile à s'exercer et ne peut réussir que sur
des sujets très accessibles à la suggestion. S'il vous est donné
de rencontrer un sujet suffisamment sensible, placez dans une enveloppe un mot,
un ordre bref, comme celui-ci: « Levez-vous immédiatement » et, aussitôt
après avoir ouvert l'enveloppe, le sujet vous obéira.
On a pu
agir par la parole au moyen du téléphone, donner, à grande distance, des
ordres qui ont été exécutés avant que le sujet ait eu la pensée de s'y
soustraire. Mais c'est là un phénomène très exceptionnel.
Enfin, les suggestions peuvent aussi porter sur le
sens interne. Il vous est facile d'imposer à votre sujet la sensation
qu'il a faim ou soif, ou besoin d'uriner, de lui faire ressentir le frisson de
la grippe ou la brûlure de la fièvre.
Toutes les expériences que nous venons d'envisager
au présent chapitre se font à l’état de veille. Le sujet reste
parfaitement éveillé et en possession de toutes les facultés sur lesquelles le
suggesteur n'agit pas. C'est après avoir décrit un certain nombre de ces
expériences que le professeur Liégeois résume ainsi la question: « II (le
sujet) ne présente pas la moindre apparence de sommeil; il a les yeux ouverts,
le mouvement aisé; il parle, marche, agit comme tout le monde, il prend part
à la conversation, répond aux objections, les discute, a souvent des
réparties heureuses: il semble être dans un état absolument normal,
excepté sur le seul point où porte la prohibition de l'expérimentateur.
»
Le professeur H. Beaunis remarque très
justement qu'il manque un trait à ce tableau: la perte partielle de la
mémoire, perte qui ne porte que sur la suggestion qui vient d'être faite,
tandis que le souvenir est continué sur tout le reste.
Encore cette perte de souvenir n'est-elle pas un
signe constant. Beaunis, après avoir relaté des expériences de
suggestion à l'état de veille, dit : « II résulte de ces faits qu'on
peut déterminer sur certains sujets un état particulier qui n'est ni le sommeil
hypnotique ni la veille. Cet état se distingue par plusieurs caractères:
le sujet est parfaitement éveillé, il a les yeux ouverts, il est en rapport
avec le monde extérieur; il se rappelle parfaitement tout ce qui se dit ou se
fait autour de lui, tout ce qu'il a dit ou fait lui-même; le souvenir
n'est perdu que sur un point particulier, la suggestion qui vient de lui
être faite; c'est par là et par la docilité aux suggestions que
cet état se rapproche du somnambulisme. Ces deux caractères sont du
reste les seuls qui le distinguent de l'état de veille ordinaire. »
D'autre part, Bernheim reconnaît « que tous les
phénomènes: anesthésie, catalepsie, actes automatiques, obéissance
passive, hallucinations, effets thérapeutiques peuvent être obtenus chez
certains à l'état de veille, sans manœuvre préalable, par la seule
parole; que tous les sujets très suggestibles, hallucinables
après sommeil provoqué préalable, le sont au même degré sans
sommeil. »
Certains auteurs ont voulu donner un nom à
cet état qui s'est ni la veille complète, ni le sommeil. Bien avant
Bernheim et Liégeois, le Docteur Liébeault avait remarqué que le sujet n'avait
pas toujours besoin d'être endormi pour être affecté par ses
ordres. La période pendant laquelle la conscience du sujet, tout en donnant
l'apparence de l'état de veille, est perturbée, il l’appela état de charme. «
Parmi les sujets que l'on peut endormir, dit Liébeault, on en trouve qui
arrivent seulement à un engourdissement très curieux et désigné
sous le nom de charme; ceux-ci pensent encore, activement et ont une conscience
assez nette du monde extérieur; mais si on leur affirme, par exemple,
l'impossibilité de parler, de faire certains mouvements, voile même de
sentir, ou si on leur suggère l'idée d'actes absurdes, leur attention
déjà sans ressort s'immobilise complètement sur les idées
imposées, leur esprit les adopte et l'organisme obéit; ce sont de vrais
automates placés sur la limite de la veille et du sommeil. »
D'autres auteurs ont appelé la période dans
laquelle se trouve le sujet qui subit une suggestion tout en paraissant
éveillé: l'état de veille somnambulique ou de somnambulisme éveillé. Il se
rapproche aussi de l'état suggestif produit par les seuls procédés magnétiques.
C'est dans l'état suggestif plus ou moins caractérisé que se trouve d'ailleurs le
sujet qui accomplit une suggestion à son réveil, que ce soit
immédiatement ou à échéance plus ou moins longue.
Cet état de charme, de veille somnambulique ou de
somnambulisme éveillé peut se produire spontanément chez des êtres
très nerveux, très impressionnables. Les cas en sont nombreux. Le
Docteur Garnier raconte l'histoire d'un jeune homme qui, en cet état
intermédiaire entre la veille et le sommeil, paraissant à
première vue en possession de toutes ses facultés, déménage
tranquillement une boutique de brocanteur et transporte successivement les
objets mobiliers dans la cour de sa maison. Questionné, il ne sait ce qu'il
fait.
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Fig. 236. — Le réveil obtenu par suggestion
Mais revenons aux faits provoqués:
II est des sujets sur lesquels on ne peut rien
obtenir à l'étal de veille et qui, au début, ne ressentent aucune
perturbation sous l'empire de votre volonté, mais vous pouvez, par des
suggestions répétées, les plonger en sommeil. D'autres fois, vous pouvez
obtenir l'hypnose par des moyens hypnotiques ou magnétiques. L'habitude du
sommeil imposé développant la suggestibilité, vous arrivez assez promptement,
avec des sujets de cet ordre, à obtenir les phénomènes à
l'état de veille comme nous les avons décrits plus haut. Ces sujets accepteront
éveillés les mêmes suggestions qu'ils ont acceptées sous hypnose. Le
Docteur Bernheim dit, à cet égard: « Beaucoup de sujets qui ont été
hypnotisés antérieurement peuvent, sans être hypnotisés de nouveau, pour
peu qu'ils aient été dressés par un petit nombre d'hypnotisations antérieures
(une, deux ou trois suffisent pour quelques-uns) présenter à l'état de
veille l'aptitude à manifester les mêmes phénomènes
suggestifs » et il mentionne les contractures, les mouvements automatiques, des
modifications de la sensibilité, des hallucinations, etc. « II n'est pas
besoin, ajoute-t-il, que le sujet arrive à un sommeil profond et il est
des individus chez lesquels les suggestions faites à l'état de veille
réussissent, tandis que celles qui sont faites pendant le sommeil sont sans
effet. »
L'homme
insoulevable
Nous terminerons ce chapitre par une expérience
très facile à réaliser et qui déroute bien des chercheurs.
C'est le boxeur anglais Jenny Coulon qui l'a
présentée à Paris, en 1921. Coulon — l'homme insoulevable, comme il
s'intitulait — mettait quiconque au défi de pouvoir le détacher du sol.
Pourtant, Coulon, ex-champion du monde des poids bantam, ne pesait à
l'époque que 49 kg. A ce moment, il était âgé de 31 ans. Il semblait
très facile à un athlète de le soulever et cependant, au
début de l'exhibition, pas un n'y est parvenu, pas même des hercules
classés, comme Cadine, parmi les plus forts du monde.
La grande presse s'est vivement préoccupée du
phénomène. On a craint naturellement qu'il ait eu complicité de la part
de quelques-uns parmi les athlètes, mais, à la réflexion, cette
crainte dût être écartée, car les épreuves eurent lieu en public,
soit dans des salles de spectacles, avec un contrôle suffisant pour écarter
toute pensée de fraude, soit dans le laboratoire de savants comme MM.
d'Arsonval et Ch. Richet, en présence d'autres notabilités scientifiques dont
il aurait été difficile de surprendre la vigilance et impossible de suspecter
la bonne foi.
Comment procédait Coulon pour empêcher un
athlète de le soulever de terre ? Tout simplement en posant son index
droit sur le cou de la personne qui s'offrait de tenter l'expérience, l'autre
index sur le poignet. Ce double contact mettait l'expérimentateur dans
l'impossibilité absolue de lui faire quitter le sol. Le fait a été renouvelé.
Des savants comme M. Ch. Nordmann, astronome à l'Observatoire de Paris,
des sportsmen comme MM. J. J. Renaud, le professeur Régnier qui a introduit le
jiu-jitsu en France et M. Léon Sée, champion du levé des poids, en ont été
témoins.
Les uns ont parlé d'une force mystérieuse. On a
considéré Coulon comme une sorte de sorcier qui, par des procédés plus ou moins
magiques, parvenait, au moins partiellement, à inhiber la force de celui
qui se proposait de le soulever. Des esprits moins portés au merveilleux ont
attribué le phénomène à une pratique bizarre et secrète du
jiu-jitsu. Certains ont parlé de magnétisme, d'autres encore du pouvoir de la
suggestion et de l'autosuggestion.
Placée sur ce terrain, la question nous
intéressait. Il fallait trouver la clef de l'énigme. Elle fut découverte
rapidement.
Coulon avait grand soin de se placer dans des
conditions particulières, corps bien droit, talons joints, sans raideur.
La personne qui tentait de le soulever devait se placer devant lui, à «
petite distance », les avant-bras fléchis, de manière à pouvoir,
des deux mains, prendre appui sur les fausses côtes, sans s'aider du ventre.
Naturellement, les avant-bras étaient fléchis, car le poids de Coulon
représentait le maximum de ce que les plus forts athlètes peuvent lever
« à bras tendus ».
Coulon se laissait lever une première fois
sans aucune difficulté. Il aidait plutôt son adversaire en se soulevant un peu
sur la pointe des pieds. Cette première victoire était nécessaire; on en
verra plus loin la raison.
Quand donc l'athlète avait constaté par
lui-même que le poids de Coulon n'était pas supérieur à une faible
moyenne, il voulait le reprendre et c'est à ce moment que Coulon, pris
dans la même attitude, lui posait l'index de sa main droite au cou,
à l'angle du maxillaire inférieur, dans la région de la carotide et lui
prenait le pouls de la main gauche. Ce double contact devait être
conservé pendant quelques secondes. Ensuite l'expérience était tentée.
Au début de l'exhibition, elle ne réussissait
jamais. Les plus forts, les plus qualifiés parmi les athlètes ont
unanimement échoué à soulever Coulon qui cependant, en temps ordinaire,
ne présentait même pas pour eux la moindre difficulté.
Le premier échec obtenu, Coulon simplifiait encore
les conditions de sa victoire. On pouvait le prendre par derrière,
à la même hauteur: il ne touchait que le poignet; pourtant, il
demeurait également insoulevable.
Cette situation bizarre fit couler des flots
d'encre.
Les uns ont cru percer tout le mystère en
voyant dans l'inhibition imposée par Coulon un simple problème de
mécanique.
Ainsi, M. Noguès, de l'Institut Marey, dans
une note remise à l'Académie des sciences par M. le professeur Richet,
concluait:
« Coulon n'est pas, comme il a tenté de le faire
croire, une énigme qui déroute les lois de la pesanteur. Il ne peut être
soulevé chaque fois qu'il impose à son « souleveur » une position dans
laquelle aucun homme du monde n'est assez fort pour décoller un poids égal au
sien. »
II y avait, en effet, dans le procédé de Coulon, un
côté purement physique. Une grande part de sa force provenait d'un très
léger mouvement de son torse en arrière, écart qui déplaçait son centre
de gravité. Cet écart, insignifiant et même presque imperceptible
à la vue, n'en avait pas moins pour effet de le rendre non pas
spécifiquement plus pesant, ce qui serait impossible, mais de lui donner une
sorte de point d'appui intérieur qui décuplait sa force de résistance, sans lui
imposer d'effort, ni de fatigue. Il s'agissait là d'une application du
principe du levier.
On sait que si on dispose deux poids égaux aux deux
bouts d'un peson, en plaçant le point d'appui au milieu, comme dans une balance
ordinaire, les deux poids se font équilibre. Mais vient-on à modifier la
place du point d'appui, les conditions d'équilibre ne sont plus les mêmes
et suivant la longueur de chaque bras, le poids équilibrant doit être 10
ou 20 fois plus fort que s'il s'agissait d'une balance à fléau.
Naturellement, le déplacement du centre de gravité
que Coulon provoquait par un léger mouvement de son buste en arrière ne
pouvait donner un si grand écart. Mais celui-ci devenait suffisant, par le seul
fait que Coulon atteignait un poids « limite », je veux dire un poids
atteignant à peu près celui qu'un homme peut soulever avec effort,
mais sans trop de peine.
Si Coulon avait été un « poids lourd »,
l'expérience n'aurait pas pu être tentée. Son poids se serait opposé, par
avance, à la tentative de la plupart des « souleveurs ». Mais,
rappelons-le, le boxeur ne pesait que 49 kg.
Plus léger, ce changement de poids aurait pu
laisser quelque chance de réussite à des athlètes très
robustes. Coulon a donc très judicieusement profité d'un avantage
naturel.
Ce déplacement du centre de gravité est-il le seul
facteur qui intervenait dans l'expérience ? Non. Ce serait une erreur de croire
que la force de Coulon n'était due, exclusivement, qu'à la modification
de son centre de gravité. Un facteur psychologique intervenait et, comme on l'a
très bien discerné, ce facteur est la suggestion.
Nous sommes tous plus ou moins impressionnables et
les plus puissants hercules n'en sont nullement exempts. C'est ce-que Coulon a
mis en œuvre par ses attouchements.
L'attouchement, indifférent en soi-même,
influençait l'athlète qui se disait, quand l'index de Coulon se posait
sur sa carotide et sur son poignet : « C'est ici que les difficultés commencent ». Cette pensée suffisait
à le placer dans une infériorité légère, mais si on songe
à ce fait que Coulon était un « poids limite », la diminution de force
musculaire, le léger énervement qui venait de cette pensée inquiétante,
suffisaient à enlever assez de force pour que Coulon, aidé par le
facteur physique (léger déplacement du centre de gravité), ait paru soudé au
sol.
En somme, les deux facteurs physique et psychique
réunis, malgré le désir que l'on pouvait avoir de faire l'esprit fort,
soumettaient l'athlète au boxeur.
L'inhibition qui provient de la suggestion n'est
pas un fait nouveau. C'est sur elle que reposent la plupart des actions de
sorcellerie.
Il suffit qu'un être, peut-être le plus
inoffensif du monde, ait la réputation du mauvais œil pour que son
passage, son approche, rendent malades les personnes nerveuses, causent aux
femmes enceintes les plus funestes accidents. On sait que les sorciers ont peu d'influence
sur les personnes instruites et naturellement sceptiques. Ils ne s'attaquent
pas non plus aux êtres robustes, gais et insouciants par la force de la
jeunesse. Leurs proies indiquées, ce sont les tristes, les neurasthéniques, les
malades imaginaires, les faibles, en un mot, qui ajoutent promptement foi
à tout ce qui leur est dit, aux suppositions même qu'on leur
suggère plus ou moins directement.
Dans les pays les plus frustes, la réputation du
sorcier est telle qu'on meurt de sa voix, de son regard.
Dans nos colonies africaines, l'obi possède
un tel pouvoir que tout le pays redoute sa venue et qu'il lève ses
impôts à la manière d'un roi. Qui oserait contredire un
personnage investi de si mystérieux pouvoirs ?
Un de nos amis nous contait qu'à Madagascar
il a vu un de ces terribles sorciers se présenter subitement devant un
indigène dont il prétendait avoir à se plaindre. Dès qu'il
l'eût aperçu, le pauvre diable, prévenu de l'animosité du sorcier
à son égard, se mit à trembler de terreur. Le sorcier, le voyant
dans l'état d'esprit qu'il souhaitait, marcha délibérément vers sa victime sans
lui laisser de fuite possible et lui dit, d'une voix lugubre: « Toi, tu vas
mourir... » Le pauvre malgache, terrifié, roula sur le sol sans connaissance.
Il serait peut-être mort par arrêt cardiaque, si notre ami ne l'eut
soigné et remis sur pieds, ce qui ruina du même coup la réputation du
sorcier.
La suggestion peut amener des faits moins graves
mais tout aussi probants. Pourquoi bâille-t-on en voyant bâiller une autre
personne ? Il n'y a là aucune action physique pouvant déterminer en nous
ce léger spasme. Il n'est même pas besoin de voir bâiller. Prenez de
grands ciseaux et ouvrez-les à plusieurs reprises dans la direction
d'une personne très suggestible. Pour peu que vous ayez saisi son regard
et qu'elle ait suivi des yeux le mouvement des lames qui s'ouvrent, le
grincement des lames la fera bâiller.
Qui ne connaît la pratique occulte appelée le «
nœud de l'aiguillette » ? Tout le monde sait qu'il s'agit d'un « sort »
par lequel un nouveau marié est mis dans l'impossibilité de remplir ses devoirs
conjugaux dès le premier soir de ses noces. Le procédé est simple. La
croyance populaire veut qu'on prenne un lacet (une aiguillette disaient nos
ancêtres, qui attachaient ainsi leur haut de chausses), qu'on le noue
trois fois: une fois au cours de la messe à la fin du Pater, une fois au
moment où les mariés échangent leurs anneaux et la troisième fois
quand on suppose qu'ils se sont retirés dans la chambre nuptiale. Il faut,
naturellement, que le nouvel époux sache que l'opération est faite contre lui.
Il s'en émeut et l'inhibition est d'autant plus nette que le jeune marié est
suggestible.
Les guérisseurs de campagne connaissent le «
contre-charme ». Il faut manger un pivert rôti avec certaines cérémonies et «
répandre le superflu de la boisson » à travers son anneau de mariage.
Il va de soi que l'action funeste et son
remède n'ont par eux-mêmes aucune valeur. C'est l'intensité de
l'émotion qui est la cause du trouble ou de sa guérison.
On n'en finirait pas de citer des cas d'inhibition
par l'action d'un facteur psychique.
L'orateur, le chanteur, celui qui doit paraître en
public et qui se sent subitement envahi par la crainte dit avec justesse qu'il
se sent « les jambes coupées ». Sa gorge se sert, ses yeux se brouillent, il
est près de s'évanouir. Dès qu'il est hors de la scène, le
même personnage se sent tout à coup en pleine possession de ses
forces. Il n'est aucunement malade; il n'a subi aucune lésion organique; seul
un facteur psychique, la crainte — que ce soit celle d'une cabale montée contre
lui, celle de n'être pas à la hauteur de sa tâche — la crainte
seule a provoqué ce désarroi.
Si, au lieu du simple trac, nous prenons une peur
véritable, basée sur des dangers réels, l'inhibition peut aller jusqu'à
la mort. On en cite de nombreux exemples.
Dans des incendies, dans des mouvements de terreur
panique, on a vu des morts qui ne présentaient pas la moindre lésion ni la plus
petite blessure et qui n'en étaient pas moins trépassés par choc émotionnel.
Dans les songes, les sensations prennent
quelquefois une acuité hors de proportion avec leur objet. On cite, entre bien
d'autres, le cas de cet ouvrier qui, dormant auprès d'un de ses amis
dans un lit d'auberge, se sentit soudain en proie au cauchemar et s'écria:
« Ecarte cette pierre ! Elle roule sur moi ! Elle va m'écraser ! » Son
camarade, bien éveillé, se mit à rire de cet accident de montagne arrivé
dans un lit de plume. Il crut faire une innocente plaisanterie en jetant son
oreiller sur la tête du dormeur en s'écriant « La voilà, ta
pierre, grand fou ! » Un profond silence succéda à son geste. Le
malheureux, effrayé de ne plus voir bouger son camarade, écarta l'oreiller,
secoua son ami, lui prodigua les soins les plus tendres. Mais il était trop
tard; le somnambule était mort dans la terreur de son rêve.
C'est sur une action inhibitrice s'exerçant sur
l'activité musculaire que Coulon tablait pour présenter son expérience. Certes,
le déplacement du centre de gravité, nous l'avons dit, avait pour effet
d'accroître les difficultés du soulèvement, mais ces difficultés
auraient pu être vaincues, si elles avait été les seules. Coulon avait
très bien vu que le lutteur, au début de son expérience, se sentait plein
de force et de vaillance et il lui faisait user cette force dans un premier
effort, auquel il se prêtait docilement, qu'il aidait même.
Un deuxième essai était tenté. Là,
Coulon mettait au défi qu'on le détachât de terre. Le petit boxeur avait l'air
si paisible, il était si sûr de sa victoire finale, que le souleveur
était impressionné.
Quand celui-ci avait échoué une première
fois, Coulon supprimait le contact a la carotide. Il se contentait d'effleurer
le pouls. A ce moment, l'échec du souleveur étant patent, Coulon n'avait
même plus besoin de déplacer son centre de gravité, ni de procéder
à aucun contact. Le sentiment de la défaite suffisait pour placer
l'athlète en état d'infériorité absolue.
Telle est l'expérience présentée par Coulon. Elle
est aisée à reproduire. Pour devenir un « homme insoulevable », il
suffit de réunir deux conditions:
1°. — Peser 50 kg., ou un poids très
approchant;
2°. — Avoir suffisamment de maîtrise personnelle,
de rayonnement psychique pour influencer les souleveurs par son attitude calme,
sa parole décidée, sa certitude entière du succès,
Mais, dira-t-on, connaissant l'élément psychique
qui intervient dans l'expérience est-il possible qu'un psychiste, maître de ses
réactions nerveuses, puisse se soustraire à la suggestion émotionnelle
et, en pleine possession de ses forces musculaires soulever un corps pensant 50
kg., celui de Coulon, par exemple ? Oui, sans nul doute. Personnellement nous
étions absolument sûr de pouvoir soulever de terre Coulon, mais le boxeur
s'est refusé de se prêter à notre tentative. Il craignait que sa
réputation d'homme insoulevable ne fût perdue. Et à vrai dire,
elle l'aurait été. Coulon a préféré garder le mystère qui entourait son
exhibition et lui rapportait de sérieux avantages matériels.
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