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Cours de magnétisme personnel

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LE SOMMEIL SUGGESTIF

Le sommeil suggéré: son mécanisme psychologique. — Comment on provoque le sommeil suggestif. — Méthode de Liébeault. — Méthode de Bernheim. — Les phases du sommeil suggestif: sommeil léger (4 degrés), sommeil profond (9 degrés). — La suggestion post-hypnotique. — Transformation du sommeil naturel en sommeil suggestif. — Le sommeil narcotique transformé en sommeil suggestif. — Dangers de la suggestion imposée. — Une expérience de psychologie posthume: ce que pense la tête du guillotiné. — Un horrible cauchemar suggéré; il faillit entraîner la mort du sujet. — Du réveil par suggestion. — La suggestion imposée devant la conscience. — Suggestion imposée de faux témoignage.— Suggestion de fausse reconnaissance.— Suggestions criminelles imposées. — Outrages à la pudeur par suggestion imposée.

 

Dans toutes les expériences dont nous venons de parler, le sujet est parfaitement éveillé, mais on peut, par un procédé identique, obtenir le sommeil. Il ne s'agit ici, bien entendu, que du sommeil provoqué par suggestion, à l'exclusion de tout procédé magnétique ou hypnotique.

La pensée a une action sur les facultés cérébrales. Ceci est indéniable. Sommes-nous vivement préoccupés ? Nous faisons des associations d'idées qui envahissent notre champ mental, et dont nous ne sommes pas maîtres. Notre cerveau est entièrement occupé. Nous ne pouvons prendre le sommeil qui nous est nécessaire.

Nous l'avons dit, et nous ne saurions trop y insister, si nous sommes capables d'arrêter nos associations d'idées, si nous nous rendons maîtres de nos pensées, nous nous endormons, d'un sommeil paisible, profond, réparateur, dès que nous sommes au lit. Napoléon, qui pratiquait sans le savoir notre méthode d'éducation psychique, avait développé en lui cette faculté de s'endormir à volonté. Quand il avait un quart d'heure de liberté, il se plaçait le plus commodément possible — en campagne, il s'est bien des fois endormi sur une chaise, — s'interdisait toute pensée et s'endormait. Le quart d’heure passé, il s'éveillait parfaitement reposé, ayant dormi sans entendre aucun des bruits qui se faisaient autour de lui: c'est un fait qui explique en partie son immense faculté de travail. Tout homme qui a pratiqué notre entraînement peut, sur ce point, imiter Napoléon: personnellement, en quelques secondes, nous tombons, quand il nous plaît, dans le sommeil naturel le plus profond.

Pour le Docteur Liébeault, le sommeil est un effet de l'action de la pensée sur l'organisme, c'est-à-dire l'effet d'une suggestion que l'on s'impose ou que l'on reçoit d'autrui. C'est si vrai qu'il est possible de plonger en sommeil un assez grand nombre de personnes, tout simplement en leur créant par suggestion un monoïdéisme qui arrête en elles le travail cérébral.

La suggestion que vous faites en vue d'obtenir le sommeil crée un arrêt du travail mental, partant, un rétrécissement du champ de la conscience. Nous obtenons ce que Stanley Hall appelle « la crampe de l'attention ». L'activité cérébrale se fixe sur une seule idée: celle du sommeil. « Cet état, dit très justement Félix Thomas, entraîne un commencement d'abdication du vouloir au profit de celui qui expérimente. C'est de la détente cérébrale, ainsi obtenue, que résulte le sommeil qui, peu à peu, envahit l'organisme. »

De tous les sommeils provoqués, le sommeil déterminé par suggestion est celui qui se rapproche le plus du sommeil normal. Nous avons vu que le sommeil hypnotique et le sommeil magnétique présentent des états tout à fait particuliers, très différenciés les uns des autres, ayant chacun des caractères propres. Il n'en est pas de même pour le sommeil suggestif.

 

Comment on provoque le sommeil suggestif.

 

C'est l'idée de sommeil qui détermine l'hypnose, chez les personnes accessibles à ce mode d'influence. Cette idée est introduite dans le champ mental soit par un seul mot, comme « dormez », ordre impératif, énergique ou par le mot « sommeil » répété sur un ton monotone. Dans le premier cas, la suggestion est brutale; dans le second, la suggestion est donnée sur un rythme lent et régulier: « Sommeil... profond sommeil... sommeil... profond sommeil... » On peut encore accaparer l'attention sur l'idée de sommeil en construisant devant l'esprit du sujet, par une série de suggestions douces, l'image mentale de l'état à créer: « Ne pensez qu'à dormir... vos paupières deviennent lourdes... de plus en plus lourdes... vous sentez une fatigue sur vos yeux... ils clignotent... votre vue devient confuse... ils se ferment... vous entendez de moins en moins... »

C'est l'abbé de Faria (1756-1819) qui, le premier, utilisa la suggestion au point de vue expérimental.

Vers la même époque, le Docteur A. Bertrand avait pressenti la méthode suggestive. Après avoir étudié les apparitions, l'extase et le sommeil produit par les magnétiseurs et établi leur réalité, il reconnaît à ces états, parmi leurs causes déterminantes, une influence morale. Il déclare:

« L'homme est susceptible de tomber dans un état particulier, tout à fait distinct de tous ceux qui ont été connus jusqu'ici en lui; d'un état unique quant à sa nature, bien qu'il soit susceptible de se présenter sous les formes les plus diverses. Cet état n'est pas une maladie proprement dite, quoique certaines maladies, comme les affections convulsives, y prédisposent éminemment et il ne survient jamais que dans des circonstances déterminées. La plus puissante de ces circonstances est une exaltation morale portée au plus haut degré. » Mais le Docteur Bertrand ne précise pas de technique expérimentale.

L'abbé de Faria, qui s'intitule pompeusement « brahmine », a précisé cette cause morale. Elle ne saurait être pour lui la force magnétique, qu'elle vienne de l'homme ou de tout autre corps ou agent (baquet de Mesmer, arbre de Puységur). Pour éviter toute confusion, il remplace les mots magnétisme animal, magnétiseurs et magnétisés par concentration, concentreurs et concentrés. Le sujet somnambule devient pour lui un épopte et l'état de somnambulisme, observé par les magnétiseurs, il l'appelle sommeil lucide, pour le différencier du sommeil ordinaire. Pour Faria, un magnétiseur ou concentreur ne sert à rien; le concentré, c'est-à-dire celui qui va dormir, est le seul agent actif. Et, pour être plongé en sommeil lucide, il reconnaît qu'il faut avoir des dispositions requises ou des causes prédisposantes. Ces causes sont: la liquidité du sang et l'impressionnabilité psychique. Selon le général Noizet, Faria ajoutait une grande importance aux signes suivants:

« Toutes les personnes dont le sommeil est facile, qui transpirent beaucoup et qui sont très impressionnables, sont ordinairement susceptibles de somnambulisme. Un autre caractère qui semble commun à tous les somnambules est un battement rapide et continu des paupières, lorsque les yeux sont légèrement fermés. »

« La liquidité dans le sang contribue non seulement à la profondeur du sommeil, dit Faria, mais encore à sa promptitude ». L'expérience lui aurait démontré que l'extraction d'une certaine dose de sang rendait épopte, c'est-à-dire accessible au sommeil suggestif, pour vingt-quatre heures, ceux qui n'y avaient aucune disposition antérieure. Faria reconnaît qu'en dehors des personnes nerveuses, des impressionnables, les anémiques sont d'excellents sujets suggestibles.

Relativement au terme « liquidité du sang », il faut reconnaître, comme le dit très justement le Docteur Dalgado, que Faria vivait à une époque ou les théories des humeurs et des sympathies prédominaient en médecine. Il n'était, par profession, ni pathologiste, ni physiologiste. Faria pensait que le sang est plus ou moins épais dans certains organes. Il avait observé que la majorité des somnambules présentaient les symptômes de l'anémie et il considérait leur sang comme plus fluide que celui des sujets robustes.

Les procédés employés par Faria sont très simples. Après s'être assuré, d'après les signes externes (anémie et impressionnabilité) des personnes qui ont des dispositions requises (concentration de la pensée), il les plaçait commodément sur un siège, dans une pièce obscure ou très peu éclairée, leur ordonnait de fermer les yeux, de concentrer leur attention sur la pensée du sommeil, puis, après un moment de profond silence, il prononçait énergiquement le mot « Dormez ». Si ce procédé ne réussissait pas, il montrait aux sujets, à quelque distance, sa main ouverte en recommandant de la regarder fixement, sans en détourner les yeux et sans entraver la liberté de leur clignotement.

« Dans le premier cas, dit l'Abbé de Faria, je leur dis de fermer les yeux et je remarque toujours que, lorsque je leur intime l'ordre de dormir, ils éprouvent un frémissement dans tous leurs membres et s'endorment. Cette secousse est une preuve certaine non seulement des dispositions requises, mais aussi de leur bonne volonté de s'abandonner franchement à la concentration. Cependant, je crois qu'il y en a qui, tout en mettant de la candeur dans leur conduite, ne peuvent pas donner cette marque de surprise, parce que des distractions involontaires ou une crainte panique les empêchent d'être dans la concentration qui est propre à leur situation.

« Dans le second cas, si je m'aperçois qu'ils ne clignotent pas des yeux, je rapproche graduellement ma main ouverte à quelques doigts de distance, et, si je vois qu'ils ne ferment pas naturellement les yeux, je les soumets à une autre épreuve.

« Mais, avant d'entreprendre de développer les nouveaux époptes (somnambules), je prends toujours la précaution d'endormir dans mes séances des époptes déjà habitués au sommeil. Le but de cette mesure ne tend qu'à encourager ceux qui, ayant les dispositions requises, désirent en faire l'épreuve, parce que, voyant le calme dont les anciens époptes jouissent, ils ne peuvent plus s'inquiéter sur le sommeil auquel ils se préparent. »

Lorsque ces procédés ne produisaient pas les effets attendus, l'abbé de Faria touchait légèrement les personnes au sommet de la tête, aux deux coins du front, au nez, sur le devant de l’os frontal, au creux de l'estomac, au cœur, aux deux genoux et aux deux pieds. Faria croyait qu'une légère pression sur ces parties provoque toujours une concentration mentale suffisante pour déterminer une abstraction des sens, quand il n'y a pas opposition de la volonté ou distraction de l'entendement.

L'abbé de Faria organisa de nombreuses séances publiques. Il se vantait d'avoir fait tomber en somnambulisme plus de 5.000 personnes. Nous retrouvons dans sa méthode des principes utilisés encore par nombre de suggesteurs modernes. Faria, après avoir cherché à diminuer le plus possible l'activité du sujet en le plaçant commodément sur un siège, les muscles détendus, dans une pièce sombre, afin de diminuer les excitations sensorielles, après avoir demandé le recueillement, prononçait, après un moment d'attente, sur un ton énergique, d'une voix forte, impérative, la suggestion: « Dormez ». Cet ordre bref faisait une impression très vive sur le sujet non prévenu, produisait en lui une commotion, une secousse de tout le corps, quelquefois une transpiration, et le sujet prédisposé entrait souvent en sommeil. Faria cherchait aussi à impressionner l'imagination en touchant certaines parties du corps. Si la première tentative ne réussissait pas, il soumettait la personne à une seconde, à une troisième, à une quatrième tentative, après quoi, s'il n'avait rien obtenu, il déclarait le sujet incapable d'entrer en hypnose.

Pour Faria, la cause immédiate du sommeil lucide et du sommeil ordinaire se trouve dans la concentration mentale. « On ne s'endort pas tant que l'esprit est occupé, soit par l'agitation du sang, soit par des inquiétudes ou par des soucis. »

En présence d'une personne sensitive mais résistant inconsciemment, Faria tentait de transformer le sommeil normal en sommeil lucide. Nous reviendrons sur ce point.

L'idée de Faria ne fut remise en vogue que par le Docteur Liébeault.

Liébeault endormait ses malades par le moyen innové par Braid: la fixation. Mais il considérait ce moyen plus comme un procédé pour fixer l'attention que pour obtenir la fatigue oculaire: « Au bout de quelques minutes, une demi-heure au plus, dit-il, si l'on emploie le procédé de la fixation des yeux sur un objet, et par conséquent de l'attention appliquée sur l'idée de cet objet, on voit bientôt les pupilles s'élargir ou éprouver des mouvements alternatifs de resserrement ou de dilatation, on voit les larmes apparaître, les paupières clignoter, les membres tomber en résolution, la respiration devenir longue et bruyante et le pouls plus fréquent. Parfois, il y a de la cyanose et même des battements de cœur énergiques. En outre, les mouvements de déglutition deviennent difficiles ; souvent le corps éprouve du tremblement, des secousses nerveuses ou des mouvements qui paraissent l'effet d'une action de l'esprit; enfin les membres et le tronc s'immobilisent, la tête se penche et les yeux se ferment. Durant quelque temps encore, les globes oculaires roulent sous les voiles palpébraux pour finir par se convulser vers la partie supérieure de l'orbite, puis les mouvements de déglutition cessent et la face prend une expression d'impassibilité cadavérique. Lorsque le développement de ces signes objectifs se manifeste, les sujets que l'on endort peuvent éprouver des contractions ou ressentir de l'engourdissement et de la fatigue dans les membres, leur vue est troublée, leur tête devient lourde; quelquefois, ils ont des fourmillements, des tintements d'oreille, et enfin ils se sentent pris d'un assoupissement traversé par des rêveries accompagnant l'état d'inertie dans laquelle on a mis systématiquement la pensée. »

Comment l'invasion du sommeil se produit-elle ? Liébeault dit qu'on remarque, au début, une résolution générale des membres: ils retombent lourdement lorsqu'on les soulève: la sensibilité s'éteint peu à peu et elle est parfois annulée; elle commence toujours à disparaître aux extrémités; c'est la périphérie du corps qui est la première anesthésiée. Parmi les sens, ce sont la vue et le goût qui se ferment les premiers; viennent ensuite: l'odorat dont le larmoiement oculaire, pour peu qu'il abonde dans le canal lacrymal, favorise l'affaiblissement; puis l'ouïe et le tact diminuent en dernier. Si on fait fixer un objet brillant, ce sont les yeux qui perdent leurs propriétés après tous les autres sens, parce que l'attention à laquelle on les condamne maintient jusqu'aux dernières limites leur activité et par conséquent leur sensibilité.

 

La donnée de Liébeault fut reprise par le Docteur Bernheim qui utilise, lui aussi, la suggestion au point de vue thérapeutique, mais sous une forme différente. Voici comment procède Bernheim pour obtenir l'hypnose :

« Je commence, dit-il, par dire au malade que je crois devoir, avec utilité, le soumettre à la thérapeutique suggestive, qu'il est possible de le guérir ou de le soulager par l'hypnotisme; qu'il ne s'agit d'aucune pratique nuisible ou extraordinaire; que c'est un simple sommeil ou engourdissement qu'on peut provoquer chez tout le monde; que cet état calme, bien faisant, rétablit l’équilibre nerveux, etc.; au besoin, j'hypnotise devant lui un ou deux sujets pour lui montrer que cet état n'a rien de pénible, ne s'accompagne d'aucune expérience, et quand j'ai éloigné ainsi de son esprit la préoccupation que fait naître l'idée du magnétisme et la crainte un peu mystique qui est attachée à cet inconnu, surtout quand il a vu des malades guéris ou améliorés par ce sommeil, il est confiant et se livre. Alors, je lui dis: « Regardez-moi bien et ne songez qu'à dormir. Vous allez sentir une lourdeur dans les paupières, une fatigue dans les yeux; ils clignotent, ils vont se mouiller; la vue devient confuse, ils se ferment. » Quelques sujets ferment les yeux et dorment immédiatement. Chez d'autres, je répète, j'accentue davantage, j'ajoute des gestes, je place deux doigts de la main droite devant les yeux de la personne et je l'invite à les fixer; ou bien, avec les deux mains, je passe plusieurs fois devant ses yeux ou bien encore je l’engage à fixer les miens et je tâche en même temps de concentrer toute son attention sur l'idée du sommeil. Je dis: « Vos paupières se ferment, vous ne pouvez plus les ouvrir. Vous éprouvez une lourdeur dans les bras, dans les jambes; vous ne sentez plus rien; vos mains restent immobiles; vous ne voyez plus rien, le sommeil vient », et j'ajoute d'un ton un peu impérieux: « Dormez ». Souvent ce mot emporte la balance, les yeux se ferment, le malade dort ou du moins est influencé. »

Bernheim emploie le mot dormir pour obtenir chez l'es sujets une influence suggestive aussi profonde que possible, avec sommeil, s'il se peut. Mais le sommeil ne s'obtient pas toujours aussi rapidement. Si les sujets ne ferment pas les yeux ou ne les gardent pas fermés, Bernheim ne fait pas prolonger la fixation de ses regards sur les siens ou sur ses doigts car il a remarqué qu'il en est qui maintiennent leurs yeux indéfiniment écarquillés et qui, au lieu de concevoir ainsi l'idée de sommeil, n'ont que celle de fixer avec rigidité. Il pratique alors l'occlusion des paupières:

« Au, bout d'une ou deux minute» de fixation, dit-il, je maintiens doucement les paupières, closes, ou bien je les étends lentement et doucement sur les globes, oculaires, les fermant de plus en plus progressivement, imitant, ce qui se produit quand le sommeil vient naturellement: je finis par les maintenir closes, tout en continuant la suggestion: « Vos paupières sont collées, vous ne pouvez plus les ouvrir; le besoin de dormir devient de plus en plus profond; vous ne pouvez plus résister ». Je baisse graduellement la voix, je répète l’injonction: « Dormez » et il est rare que plus de trois minutes se passent sans que le sommeil ou un degré quelconque d'influence hypnotique soit obtenu. »

C'est une représentation mentale du sommeil que Bernheim suggère, qu'il établit dans le cerveau. Pour lui, les passes, la fixation des yeux ou des doigts de l'opérateur, propres seulement à concentrer l'attention, ne sont pas absolument nécessaires.

Si le sujet résiste davantage et ne peut être plongé en sommeil, Bernheim maintient plus longtemps l'occlusion des paupières, impose le silence et l'immobilité, parle continuellement, répétant les mêmes formules, cherchant à donner une image mentale de plus en plus nette du sommeil:

« Vous sentez de l'engourdissement, de la torpeur, les bras et les jambes sont immobiles; voici de la chaleur dans les paupières; le système nerveux se calme; vous n'avez plus de volonté, vos yeux restent fermés; le sommeil vient. » Après quelque temps, Bernheim retire ses doigts, les yeux restent clos; il lève les bras du sujet et ils restent en l'air; c'est le sommeil suggestif.

D'autres sujets sont plus rebelles encore. Préoccupés, incapables de se laisser aller, ils réfléchissent, s'analysent, disent qu'ils ne peuvent dormir. Bernheim leur impose le calme; il ne leur parle que de torpeur, d'engourdissement: « Cela suffit, leur dit-il, pour obtenir un résultat. La suggestion peut être efficace même sans sommeil. Restez immobile et ne vous inquiétez pas. » Dans cet état d'esprit, il ne cherche pas à provoquer des effets cataleptiformes, car, toujours en éveil, toujours enclin à se ressaisir, le sujet sortirait facilement de sa torpeur. Quelquefois alors, se contentant d'un engourdissement douteux et sans vouloir vérifier si le sujet est véritablement influencé, l'opérateur l'abandonne à lui-même, l'invitant à rester dans cette torpeur pendant quelque temps. Ordinairement, à la seconde ou à la troisième séance, par cette éducation suggestive du sujet, Bernheim dit arriver à provoquer un degré plus avancé d'hypnotisation non douteuse.

Bernheim reconnaît encore que, si, chez quelques uns, on réussit mieux en procédant avec douceur, il est d'autres sujets, rebelles à cette suggestion douce, avec qui il faut agir avec Brusquerie, parler d'un ton d'autorité, pour réprimer la tendance au rire ou la résistance involontaire que cette manœuvre peut provoquer.

Plus les personnes ont été soumises à cette influence et plus elles deviennent influençables :« Après une ou deux hypnotisations, dit Bernheim, l'influence devient rapide. Il suffit souvent de regarder, d'étendre les doigts devant les yeux, de dire « Dormez » pour qu'en quelques secondes, instantanément même, les yeux se ferment et tous les phénomènes du sommeil sont là. D'autres n'acquièrent qu'au bout d'un certain nombre de séances, en général peu nombreuses, l'aptitude à s'endormir vite. »

 

Les phases du sommeil suggestif.

 

Liébeault ne distingue dans ce sommeil qu'une différence de degré: c'est le sommeil léger ou profond. Encore est-il souvent bien difficile de les distinguer. Liébeault reconnaît quatre degrés dans le sommeil léger et deux dans le sommeil profond, mais les caractéristiques n'en sont pas nettes et varient de sujet à sujet et même sur le même sujet, si son état nerveux se modifie. Les signes se confondent et cette division nous paraît assez arbitraire. Donnons-la cependant à titre documentaire.

 

Sommeil léger

 

Voici les quatre stades de ce sommeil, tel que les reconnaît Liébeault.

Premier degré. — C'est un état de somnolence caractérise par de la torpeur, de l'assoupissement, de la pesanteur de la tête, de la difficulté à soulever les paupières. Au cours de l'année 1886, 6,06 0/0 des sujets endormis par le Docteur Liébeault ont présenté ces signes.

Deuxième degré. — Sommeil léger, caractérisé en outre par un commencement de catalepsie. Les sujets peuvent encore modifier l'attitude de leurs membres sous une forte impulsion comme si on les en défie Liébeault a plongé dans cet état 17,48 0/0 des personnes soumises à son expérimentation.

Troisième degré. — Sommeil léger plus profond, avec engourdissement, catalepsie, aptitude à exécuter des mouvements automatiques; le sujet n'a plus assez de volonté pour arrêter l’automatisme rotatoire suggéré; 35 0/0 des sujets ont été mis dans cet état par Liébeault.

Quatrième degré. — Sommeil léger intermédiaire; outre la catalepsie et l'automatisme rotatoire, il y a diminution de l'attention: la pensée du sujet ne peut se fixer que sur le suggesteur et les sujets ne gardent pas au réveil le souvenir de ce qui s'est passé entre eux et lui; 7,22 0/0 des sujets ont été placés dans cet état.

 

Sommeil profond

 

Liébeault divise le sommeil profond en deux degrés dont voici les caractères:

1°. — Le sommeil somnambulique ordinaire, caractérisé par l'amnésie au réveil et l’hallucinabilité pendant le sommeil. Il ne reste rien au réveil des hallucinations subies. Les sujets sont entièrement soumis à la volonté du suggesteur. Ce sommeil a été donné par 24,94 0/0 des cas.

2°. — Le sommeil somnambulique profond, caractérisé par l'amnésie au réveil, l'hallucinabilité hypnotique et post-hypnotique, la soumission absolue à l'hypnotiseur. Ce sommeil a été donné par 4,16 0/0 des cas.

Bernheim préfère remplacer les mots sommeil hypnotique par les mots influence hypnotique, car tous les sujets hypnotisés ne présentent pas les signes du sommeil. Cette influence se traduit, comme nous l'avons vu, chez les divers sujets, par des symptômes variables, en rapport avec leur degré et leur mode spécial de suggestibilité. Pour Bernheim, chaque sujet représente à ce point de vue, une individualité suggestive spéciale et on peut multiplier presque indéfiniment le nombre des divisions ou degrés qui correspondent à ces diverses influences.

Pour fixer les idées par une systématisation un peu schématique, mais qui lui paraît embrasser la majorité des cas, Bernheim adopte la division suivante des divers degré de l'influence hypnotique.

« Premier degré. — Le sujet, dit-il, ne présente ni catalepsie, ni anesthésie, ni hallucinabilité, ni sommeil à proprement parler. Il dit n'avoir pas dormi ou avoir été seulement plus ou moins engourdi. Si on lui suggère le sommeil, il se contente de rester les yeux fermés. Il ne faut cependant pas le défier d'ouvrir les yeux, car alors ils les ouvre L'influence obtenue peut paraître nulle ou douteuse; cependant elle existe, car, si on ne

peut provoquer ni sommeil, ni catalepsie, ni autres manifestations, la suggestibilité peut s'affirmer toutefois par d'autres influences: on peut provoquer, par exemple, une sensation de chaleur sur une région déterminée du corps; on peut annihiler certaines douleurs et déterminer des effets thérapeutiques manifestes.

« J'ai réussi, continue Bernheim, chez certains sujets ainsi rebelles en apparence à toutes les manifestations classiques de l'hypnose, à faire disparaître par suggestion des douleurs musculaires ou nerveuses invétérées; preuve évidente que la suggestibilité existait par certains actes organiques.

« Deuxième degré. — Le sujet a la même apparence que dans le degré précédent; mêmes symptômes négatifs. Si on lui suggère de dormir, il reste les yeux fermés, sans dormir, à proprement parler, ou bien il est simplement engourdi. Mais il diffère du précédent en ce qu'il ne peut ouvrir les yeux spontanément, si on le défie. Ici, l'influence est manifeste.

« Troisième degré. — Le sujet, les yeux ouverts ou fermés, endormi ou à l'état de veille, est susceptible de catalepsie suggestive. Cette catalepsie est d'intensité variable. A ce degré, le sujet reste dans l'attitude provoquée ou suggérée par la parole, tant qu'on ne le défie pas d'en sortir. Si on le défie, il se ressaisit pour ainsi dire et arrive, par un effort de volonté, à rompre cette attitude. Ainsi l'influence peut paraître douteuse à un observateur superficiel; elle ne l'est plus si, répétant l'expérience, on constate que l'attitude passive persiste par inertie chaque fois, tant qu'on ne fait pas appel à la volonté engourdie mais non impuissante du sujet.

« Quatrième degré. — Ici, la catalepsie suggestive est plus accusée et défie tous les efforts du sujet pour la rompre. L'influence est manifeste. On peut démontrer au sujet qu'il est influencé en lui faisant constater l'impossibilité de changer l'attitude provoquée.

« A cette catalepsie suggestive s'ajoute quelquefois la possibilité d'imprimer, surtout aux membres supérieurs, un mouvement automatique rotatoire qui continue longtemps ou indéfiniment. Ce mouvement succède chez les uns à la simple impulsion communiquée; chez les autres, la suggestion verbale est nécessaire pour que le mouvement se continue. Comme pour la catalepsie, quelques-uns arrivent, par un effort de volonté, à arrêter ce mouvement si on les défie; d'autres ne le peuvent, en dépit de tous leurs efforts.

« Cinquième degré. — Outre l'état cataleptiforme, avec on sans mouvements automatiques, le sujet peut être contracturé à un degré variable par suggestion. On le défie de fléchir son avant-bras, d'ouvrir la main, d'ouvrir ou de fermer sa bouche, il ne peut le faire.

« Sixième degré. — Le sujet présente, en outre, une certaine docilité ou obéissance automatique plus ou moins grande. Inerte et passif, tant qu'on l'abandonne à lui-même, il se lève par suggestion; il marche, s'arrête au commandement, reste cloué sur place, quand on lui dit qu'il ne peut plus avancer.

« Comme dans les degrés précédents, il n'est susceptible ni d'illusions sensorielles, ni d'hallucinations.

« Les sujets de ces diverses catégories, alors même qu'on leur a suggéré le sommeil, se rappellent tout au réveil. Quelques-uns cependant ont conscience d'avoir dormi; ils restent inertes, passifs, sans spontanéité, sans initiative, tant qu'on ne les réveille pas de leur torpeur ou jusqu'au moment où, l'initiative intellectuelle reprenant le dessus, ils sortent spontanément de cet état. D'autres, ne savent s'ils ont réellement dormi; d'autres affirment catégoriquement qu'ils n'ont pas dormi. Mais on peut démontrer à ceux des trois derniers degrés que, s'ils n'ont pas dormi, du moins, ils ont été influencés.

« Depuis la veille complète, en passant par l'engourdissement et la somnolence jusqu'au sommeil profond, toutes les transitions existent. Il est certain que chez plusieurs sujets de ces diverses catégories, l'intelligence et le sensorium restent éveillés pendant toute cette influence; d'autres, n'ont que certains symptômes du sommeil, l'absence d'initiative, l'inertie, la sensation d'engourdissement, l'occlusion des paupières. Ou bien leur esprit en éveil pour l'hypnotiseur, à qui ils répondent et obéissent, paraît endormi à l'égard des autres personnes qu'ils ne paraissent pas entendre et à qui ils ne répondent pas.

« II est difficile souvent de pénétrer l'état psychique des personnes influencées; l'observation est délicate, l'analyse est subtile.

« Dans les degrés suivants, l'influence hypnotique n'est plus douteuse, car il y a amnésie au réveil; cette amnésie est tantôt complète et tantôt plus ou moins complète.

« Le sujet peut se rappeler imparfaitement; il sait qu'il a entendu parler, mais ne sait pas ce qui a été dit; il se souvient de certaines choses; d'autres faits de sa vie hypnotique sont éteints pour lui. Nous appelons somnambulisme ces degrés d'influence hypnotique dans lesquels le souvenir est effacé ait réveil; chez certains, le somnambulisme n'existe que pendant certains moments de l'hypnose. Ici, le sommeil se manifeste, si on appelle sommeil un état du cerveau tel qu'il laisse après lui l'amnésie de tout ce qui s'y est passé. C'est dans cette catégorie, dans cet état somnambulique, qu'on trouve, je le répète, les sujets hallucinables, analgésiques, suggestibles à tous les actes; la suggestibilité arrive à son degré culminant. Toutefois, dans cet état aussi, il y a des variantes nombreuses.

« Septième degré. — Je considère comme appartenant à ce degré les cas dans lesquels il y a amnésie au réveil, mais absence d'hallucinabilité. Presque tous les sujets somnambules à ce degré sont susceptibles des phénomènes provoqués dans les degrés précédents: catalepsie, contracture, mouvements automatiques, obéissance automatique. Cependant l'un ou l'autre de ces phénomènes peut manquer. Quelquefois, mais cela est exceptionnel, comme nous l'avons dit, tous font défaut: l'amnésie au réveil seule existe comme symptôme caractéristique du somnambulisme. Les yeux peuvent être ouverts ou fermés, dans cet état comme dans les suivants.

« Huitième degré. — II y a amnésie au réveil, avec la plupart des phénomènes observés dans les degrés précédents; il y a de plus hallucinabilité pendant le sommeil; mais on peut suggérer des hallucinations pour le réveil.

« Neuvième degré. — Amnésie au réveil avec possibilité de réaliser des hallucinations hypnotiques et post-hypnotiques.

« Ajoutons encore que ces hallucinations sont plus ou moins complètes, plus ou moins nettes, qu'elles peuvent réussir pour certains sens, par exemple, l'olfactif et l'auditif, et non pour d'autres, par exemple, le visuel. Chez beaucoup, toutes les hallucinations les plus complètes sont réalisées avec perfection. Ici encore, des degrés nombreux peuvent être établis, en rapport avec la puissance de représentation mentale de chaque sujet qui évoque les images avec plus ou moins de netteté et d'éclat.

« L'anesthésie ou l'analgésie suggestive plus ou moins complète peut se rencontrer à tous les degrés de l'hypnose: elle est en général plus fréquente et plus accentuée chez les sujets des derniers degrés, ceux du somnambulisme profond, qui sont très hallucinables. »

Cette classification est purement artificielle et les subdivisions sont toutes théoriques. Ce qui est certain, c'est que la suggestion peut faire perdre au sujet tout contrôle sur lui-même et lui faire accepter, par conséquent, toutes les suggestions que nous avons étudiées à l'état de veille. Ces suggestions seront d'autant mieux exécutées que le contrôle du sujet sur lui-même est plus faible. Le sujet dort plus ou moins, et comme dans le sommeil ordinaire il y a des sommeils plus ou moins profonds.

En dehors des expériences que nous avons décrites comme pouvant être faites à l'état de veille et que vous pourrez produire plus aisément à l'état d'hypnose, le sujet étant beaucoup plus passif, vous pourrez assez facilement, en sommeil suggestif, exalter les facultés psychiques, et spécialement la mémoire. Dans certains cas, nous avons pu, par suggestion, faire revivre à un sujet des souvenirs très lointains qu'il avait oubliés à l'état de veille.

Pierre Janet a fait des recherches similaires : « J'ai pu, dit-il, en ramenant M. successivement à différentes périodes de son existence, constater tous les états divers de la sensibilité par lesquels elle a passé, et les causes de toutes les modifications. Ainsi, elle est maintenant aveugle de l'œil gauche et prétend être ainsi depuis sa naissance. Si on la ramène à l'âge de 7 ans, on constate qu'elle est encore anesthésique de l'œil gauche, mais si on lui suggère de n'avoir que 6 ans, on s'aperçoit qu'elle voit bien des deux yeux et on peut déterminer l'époque et les circonstances bien curieuses dans lesquelles elle a perdu la sensibilité de l'œil gauche. La mémoire a réalisé un état de santé dont le sujet croyait n'avoir conservé aucun souvenir ». C'est là un phénomène dont on peut tirer parti en thérapeutique, comme nous le verrons dans la suite de cette étude.

 

La Suggestion post-hypnotique

 

Endormi, le sujet accepte vos suggestions, qu'elles soient à échéance en période de sommeil, ou après le réveil. Dans ce dernier cas, c'est la suggestion post-hypnotique. Vous avez, là encore, toute facilité pour varier à l'infini vos suggestions. Dites à votre sujet qu'une fois réveillé il éprouvera telle sensation, verra telle personne de telle façon ou ne la verra plus, ou la verra seulement à moitié, qu'il pleurera à chaudes larmes ou sera pris d'un fou rire, que la couleur rouge ou la bleue ne sera plus perçue par ses yeux, qu'il ira éteindre le gaz, ouvrir la porte, retourner la table les pieds en l'air, il sera d'autant plus irrésistiblement poussé à vous obéir qu'il sera plus influençable et que votre suggestion sera faite avec autorité.

Votre suggestion pourra s'exécuter aussi à une échéance plus lointaine. « A telle heure, vous aurez telle idée. Tel jour, vous irez à tel endroit... ou l'idée vous viendra de m'écrire. » L'effet de ces suggestions est irrésistible sur les grands impressionnables. Pour renforcer la suggestion, il est utile de l'associer à un fait qui la rappelle. Dites, par exemple, à votre sujet: « demain en ouvrant votre journal, vous aurez telle pensée », ou « en rentrant chez vous, quand vous mettrez la clef dans la serrure, vous direz telle chose à la personne qui vous accompagne », ou « quand 10 heures sonneront », ou « quand je vous dirai bonsoir, vous ferez ceci ou cela ». Le fait matériel rappelle votre suggestion; celle-ci s'accomplit avec un automatisme plus parfait. Au moment où le rappel se produit, si votre sujet causait, il s'arrête dans le milieu d'un mot pour accomplir l'acte ordonné. Il ne réfléchit pas, ne discute pas; il agit en automate. Si on lui demande pourquoi il fait cette action, il répond: « Je ne sais pas ». Ce n'est pas sa volonté qui le dirige, c'est la vôtre.

Sur un sujet bien entraîné, cette suggestion peut demeurer dans l'inconscient des heures, des mois, même des années; dans ce dernier cas, il est utile de la renouveler durant quelques séances. Le professeur Bernheim a vu s'accomplir une suggestion post-hypnotique après 63 jours, le Docteur Beaunis en a vu une se réaliser après 172 jours, le professeur Liégeois après un an. Au sortir de la séance, le sujet, ne savait nullement qu'il venait d'enregistrer dans son inconscient un ordre à si longue portée; cependant, à l'échéance fixée, le souvenir est reparu, impérieux, et l'action s'est accomplie.

 

Transformation du sommeil naturel en sommeil suggestif

 

Ce qui empêche la production du sommeil par suggestion, c'est le manque de concentration sur l'idée de sommeil. Le sujet, pourtant prédisposé à subir l'influence suggestive, ne peut arrêter son esprit sur l'idée de dormir, soit qu'une crainte — consciente ou inconsciente — ou toute autre cause l'en détourne. Pour éviter cet écueil on a cherché à utiliser le sommeil ordinaire. Durant cette période, l'activité cérébrale est considérablement diminuée et la suggestion a, par conséquent, plus de prise. En sommeil naturel, le sujet, ne se rendant pas compte de l'action exercée sur lui, ne songe pas à se défendre; il est entièrement passif.

Faria, nous l'avons dit, plongeait en sommeil, par suggestion, les personnes prédisposées. Mais lorsqu'il rencontrait une résistance qu'il lui était impossible de vaincre, il cherchait à transformer le sommeil naturel. Pour ce faire, Faria recommande d'interpeller les sujets au cours de leur sommeil, en employant toutes les précautions nécessaires. « Ces personne doivent être soumises aux mêmes épreuves plusieurs fois dans la semaine, ou tous les jours, pour les habituer à surmonter les préventions qui agitent leur sang et pour les mettre dans cette apathie dont ils jouissent toutes les nuits dans leur sommeil naturel. » Et, ajoute-t-il, « on verra, d'après cette conduite, qu'aucun de ceux qui sont aptes à la concentration occasionnelle n'échappera à l'empire du sommeil lucide. »

Faria reconnaît que sa méthode est très lente et que l'entraînement peut durer des mois. Pour aller plus vite, il donne les conseils suivants: « On abandonne la personne opiniâtre sur un fauteuil, jusqu'à ce qu'elle s'endorme naturellement, et on la questionne dans son sommeil, tout simplement comme les nouveaux époptes (somnambules) occasionnels, en prenant à son égard les mêmes mesures dont on use à l'égard de ces derniers. On doit avoir ensuite la précaution de graver dans sa mémoire une partie de son entretien durant son sommeil, et on la rappelle aussitôt à son état de veille. Cette mesure a pour but de convaincre le nouvel épopte qu'il est susceptible de dormir au commandement, qu'il a dormi et parlé, et qu'il n'a rien à craindre en se livrant désormais au sommeil, avec calme et tranquillité. » Si les sujets soumis à l'expérience se réveillent en sursaut, leur poser la main sur le front, ou sur le diaphragme et l'y tenir pendant deux ou trois minutes. Faria ne voit pas là une action magnétique, puisqu'il en nie l'existence, mais un simple moyen d'attirer, par cet attouchement l'attention du dormeur.

L'idée émise par l'Abbé Faria, de transformer le sommeil naturel en sommeil suggestif, a été reprise récemment par le Docteur Farez. Voici sa méthode qui donne les meilleurs résultats.

La séance doit comporter cinq temps:

1er temps. — Le soir, quand la personne est endormie, dit le Docteur Farez, il faut pénétrer sans bruit dans sa chambre. Se tenir à quelques mètres du lit et, d'une voix très basse, à peine perceptible, sur un rythme lent, monotone, commencer par articuler les syllabes « dor...mez...dor...mez. » Les répéter plusieurs fois en conservant la même monotonie. Puis, s'approcher du lit, arriver à 10 ou 20 centimètres de l'oreille du dormeur.

2e temps. — Près de l'oreille du dormeur, continuer à articuler les deux syllabes, puis, après un instant hausser le ton; augmenter petit à petit, sans soubresaut, l'intensité de sa voix. Psychologiquement, la sensation auditive, d'abord vague, s'installe peu à peu, devient de plus en plus nette, atteint la conscience et y crée des représentations mentales. Ces représentations demeurent, deviennent prépondérantes. Le malade ne peut pas se défendre.

3e temps. — Persister à répéter: « dor...mez...dor...mez » avec une intensité, non plus progressivement croissante, mais maintenant uniforme et constante. La sensation va devenir de moins en moins consciente, puis inconsciente. Alors la vie psychique est, pour ainsi dire, vide de tout contenu; elle réalise un état très favorable de docilité, de malléabilité, de réceptivité ; le sujet est apte à être suggestionné; il pourra être influencé comme s'il était plongé en sommeil hypnotique.

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Fig. 237. — Transformation du sommeil naturel en sommeil suggestif.

 

Comment s'apercevoir que le sujet est influencé ? Il faut, dit très justement le Docteur Farez, articuler chaque couple de syllabes: « dor...mez... dor...mez.. .» de façon à les rendre synchrones aux mouvements respiratoires du sujet. En d'autres termes, chaque syllabe dor... est prononcée pendant chaque inspiration et chaque syllabe mez... pendant chaque expiration. Or, si au bout d'un temps variable, on modifie légèrement le rythme des paroles, le rythme respiratoire du malade est modifié de même, accéléré où retardé, suivant que le rythme vocal est lui-même accéléré ou retardé. Le patient étant rendu influençable, la phase active d'influence commence.

4e temps. — Faire les suggestions appropriées au résultat, à obtenir.

5e temps. — Ordonner à l'hypnotisé de ne s'éveiller qu'à telle heure déterminée, de dormir toute la nuit d'un sommeil calme et, pendant toute la durée de son sommeil, de rêver uniquement à ce que vous lui aurez suggéré. En outre, dites-lui qu'à son réveil il ne sera pas fatigué, il se sentira plein d'entrain, il aura l'esprit alerte et dispos.

Ne le quittez pas brusquement, éloignez-vous petit à petit, en répétant « dor...mez...dor...mez.. . » avec une intensité progressivement décroissante. La durée de chaque séance et le nombre des séances doit être en rapport avec le résultat à obtenir. Suggérer de préférence chaque nuit, surtout au début.

 

Le sommeil narcotique transformé en sommeil suggestif.

 

Si cette méthode ne donne pas les résultats désirés, on, peut tenter d'utiliser un sommeil narcotique, obtenu par les substances qui y sont propres, spécialement le haschich. Ce sommeil narcotique sera transformé en sommeil suggestif.

Cette méthode n'est pas sans danger. De même est dangereux l'emploi de boules hypnotiques contenant du chloroforme ou du chlorure d'éthyle. Nous ne saurions trop en déconseiller l’usage.

 

Dangers de la suggestion imposée.

 

La suggestion faite sous une forme imposée, c'est-à-dire qui tend à faire entrer de force une idée dans le cerveau d'une personne, présente de sérieux inconvénients. Elle diminue la résistance du sujet, affaiblit sa personnalité propre. Le sujet risque de devenir un automate qui ne peut plus se passer de son suggesteur.

Bien souvent, c'est seulement sous la contrainte que le suggéré accomplit les actes qu'on lui impose. C'est ce qui a fait dire à Sydis : « L'opposition est un trait fondamental de la suggestion: le torrent de la conscience de l'individu; lutte contre les idées suggérées, comme l'organisme lutte contre les bactéries qui tendent à en rompre l'équilibre. » Et Sydis donne cette définition qui ne peut s'appliquer qu'à la suggestion imposée: « Par suggestion, il faut comprendre l’irruption dans l'esprit d'une idée quelconque qui, accueillie avec une résistance plus ou moins grande par la personnalité, finit par être acceptée sans critique et par être exécutée sans examen, quasi automatiquement. »

 

Cet état d'esprit est si évident que certains auteurs considèrent que, pour qu'il y ait suggestion, il faut qu'il y ait résistance, opposition du sujet.

Depuis Sydis, on est arrivé à une conception plus exacte de la suggestion. Si la résistance, consciente ou inconsciente, apparaît presque toujours dans la suggestion imposée, elle n'existe pas dans la suggestion raisonnée et dans la suggestion indirecte.

Voici encore une raison de n'employer la suggestion imposée qu'avec beaucoup de tact: il peut être excellent d'abolir la douleur, mais, quand il y a des lésions organiques et inflammations durables, il ne faut pas que l'abolition de la douleur amène la suppression des soins curatifs. Chez une personne atteinte, par exemple, de maladie d'estomac, il ne faut pas que le fait de supprimer la douleur lui donne — comme il n'est que trop vraisemblable — le désir de quitter un régime qui paraît désormais inutile. Le malade se croyant guéri, se livre à de nouveaux excès et aggrave ses troubles.

Nous reviendrons d'ailleurs en détail sur les applications thérapeutiques qu'on peut attendre de la suggestion et nous verrons sous quelle forme cette suggestion curative doit être faite.

Restons, ici, dans la donnée expérimentale.

Le danger de la suggestion brutale provient de ce fait qu'elle désorganise la personnalité du sujet, plus on suggère sous cette forme brutale, imposée, plus l'automatisme grandit, plus la volonté diminue. Tous les suggesteurs l'affirment, et Bernheim dit de ces expériences répétées trop souvent sur le même sujet qu'elles ne sont pas sans danger: « Elles diminuent la capacité de résistance et augmentent l'automatisme cérébral. »

Certaines expériences étant dangereuses, on agira toujours avec prudence. Eviter les efforts violents, les actions pénibles. Pour les sens, nous avons dit que le sujet pouvait ne plus se rendre compte des sensations reçues, il y a donc lieu d'être prudent dans ces expériences; ainsi le sujet endormi peut près bien ne pas percevoir l'odeur de l'ammoniaque, mais ce produit respiré n'en est pas moins dangereux pour ses voies respiratoires.

Au point de vue psychologique, il ne faut pas non plus dépasser certaines limites. Il est des expériences qui peuvent être funestes par la violence des émotions et les réactions qu'elles entraînent. Qu'on nous permette d'en placer sous les yeux de nos lecteurs.

Un jour, le peintre Wiertz qui a enrichi Bruxelles de son étrange Musée Wiertz, pénétré du désir de savoir ce que pensait la tête d'un guillotiné, demande à un médecin de l'aider à résoudre ce point singulier de psychologie posthume, dont il se sent obsédé.

Wiertz était intimement lié avec le médecin de la prison de Bruxelles, M. M... et le Docteur D...; ce dernier, qui s'occupait d'hypnotisme, avait souvent endormi le peintre en qui il trouvait un sujet merveilleux.

Avec l'assentiment du médecin, M. Wiertz obtient la faveur de pouvoir se cacher, avec son ami le Docteur D..., sous la guillotine, à la place où la tête du supplicié roule dans la corbeille.

Wiertz s'entraîne de la façon suivante pour mieux remplir son rôle: quelques jours avant l'exécution, il se fait endormir à plusieurs reprises par le Docteur D..., qui lui suggère de s'identifier avec différentes personnes, de lire leurs pensées, de pénétrer dans leur âme et dans leur conscience pour éprouver les sentiments qui les agitent.

Wiertz s'acquitte fort bien de cette mission délicate.

Le jour de l'exécution, dix minutes avant l'arrivée du condamné, Wiertz, le Docteur D... et deux témoins, se placent sous la guillotine près de la corbeille, mais de façon à ce que le public ne puisse se douter de leur présence. Le Docteur D... endort le peintre, puis lui suggère de s'identifier avec le criminel, de suivre toutes ses pensées, d'éprouver toutes ses sensations et d'exprimer à haute voix les réflexions du condamné au moment où le couperet touche son cou; enfin, il lui ordonne quand la tête tombera dans la corbeille, de s'attacher à pénétrer dans ce cerveau pour analyser ses dernières pensées.

Wiertz s'endort immédiatement.

Les quatre amis comprennent au bruit des pas sur leurs têtes que le bourreau amène le condamné... Le supplicié monte sur l'échafaud; encore un instant, et la guillotine accomplit son œuvre.

Wiertz manifeste un trouble extrême et supplie qu'on le réveille; l'angoisse qui l'oppresse est intolérable. Mais il est trop tard... Le couteau est tombé...

— Que sentez-vous ? Que voyez-vous ? demande le médecin. Wiertz se tord dans des convulsions et répond en gémissant:

— Un éclair ! La foudre est tombée... Oh ! horreur ! Elle pense ! Elle voit !

— Qui pense ? Qui voit ?

— La tête... Elle souffre horriblement. Elle sent, elle pense, elle ne comprend pas ce qui s'est passé... Elle cherche son corps... Il lui semble que son corps va la rejoindre... Elle attend toujours le coup suprême... Elle attend la mort... la mort ne vient pas !...

Pendant que Wiertz prononce ces horribles paroles, les témoins aperçoivent la tête qui tombe dans le sac pour aller échouer au fond de la corbeille. La tête du condamné, les cheveux en bas, le cou sanglant en haut, la bouche ouverte, les dents serrées, les regarde. Les artères palpitent encore à la place où le couteau a passé, et une pluie de sang jaillissant inonde le visage, les yeux et les cheveux.

Wiertz continue à se lamenter.

— Ah ! quelle est cette main qui m'étrangle ? Une main énorme, impitoyable... Oh ! ce poids qui m'écrase... Devant mes yeux, je ne vois plus qu'un gros nuage rouge... Mais je me délivrerai de cette main maudite !... Ah ! lâche-moi monstre... Mais c'est en vain que je m'accroche à lui de mes deux mains. Mais qu'est-ce que je sens ?... Une plaie béante... Mon sang qui coule... Je suis une tête coupée !...

Ce n'est qu'après ces longues souffrances, qui durent lui paraître une éternité, que la tête du guillotiné eut conscience qu'elle était séparée du corps...

Wiertz s'étant assoupi de nouveau, le Docteur recommence ses questions.

— Que voyez-vous ? Où êtes-vous ?

— Je vole dans l'espace, répond le peintre, comme une toupie lancée dans le feu. Mais, suis-je mort ?... Tout est-il fini ?... Si on me collait de nouveau à mon corps ? Oh ! hommes, ayez pitié de moi, rendez-moi mon corps ! Je vivrai encore... Je pense encore... je sens encore... Je me rappelle encore tout... Voici mes juges dans leurs longues robes rouges... J'entends ma condamnation... Ma malheureuse femme ! Mon pauvre petit bébé... Non, vous ne m'aimez plus... Vous m'abandonnez... Si vous vouliez me coller à mon corps, je serais de nouveau avec vous... Non, vous refusez... Tout de même je vous aime bien, mes pauvres chéris... Laissez-moi vous embrasser encore une fois... Quoi, petiot... tu pousses des cris effarés... Oh ! malheureux, je t'ai couvert les mains de mon sang... Oh ! quand est-ce cela sera fini ?... Fini ? Le criminel n'est-il pas condamné à un supplice éternel ?...

Comme Wiertz prononçait ces mots, les assistants crurent remarquer que les yeux du guillotiné s'ouvrirent tout grands, avec un regard empreint à la fois d'une indicible souffrance et d'une prière ardente.

Le peintre continua ses lamentations:

— Non !... non !... La souffrance ne peut durer toujours... Dieu est miséricordieux !... Tout ce qui appartient à la terre s'efface devant mes yeux... J'aperçois dans le lointain une petite étoile brillante comme un diamant... Oh ! qu'on est bien là-haut !... Comme je sens le calme pénétrer dans tout mon être... Quel bon sommeil je vais faire... Ah ! quel ravissement !...

Ce furent les dernières paroles du peintre; il dormait encore, mais ne répondait plus aux questions du médecin.

Le Docteur D... s'approcha de l'a tête du guillotine et toucha le front, les tempes, les dents; tout était froid. La tête était morte.

L'expérience sinistre du peintre belge a été racontée avec plusieurs variantes. La relation que nous donnons a été publiée à l'époque par Michel Delines ( Journal du Magnétisme. 1er mars 1891. ).

 

Voici une autre expérience dont fut témoin le Docteur Emile Laurent et dont les suites risquèrent d'être tragiques. L'hypnotiseur était le Docteur Raphaël von B. de Dresde. Le sujet hypnotisé, une grande névrosée du nom de Giséla.

Le Docteur Raphaël von B. informe le sujet du but poursuivi :

« Mon confrère, le Docteur Laurent, lui dit-il, vient de Paris. Comme moi, il étudie les rapports du matériel et de l'immatériel, il cherche à isoler l'âme de la matière. Voulez-vous que, devant lui, je vous mette en état d'hypnose et vous fasse vivre un instant au pays fabuleux des rêves, des chimères cérébrales, de la vie surnaturelle de votre pur esprit ?

« Giséla leva sur moi ses grands yeux de pervenche pâle et un pâle sourire éclaira son pâle visage de sainte de vitrail.

« — Faites comme il vous plaira, fit-elle d'un ton de douée résignation.

« En quelques instants, le Docteur Raphaël von B. la mit dans un état d'hypnose profonde. Puis il mit son cerveau en activité, créant les illusions et les hallucinations qui peuplent les fantasmagories des rêves.

« — Giséla, lui dit-il, vous aviez un amant, vous l'aimiez éperdument.

« Une rougeur colora ses pommettes d'occidentale blonde.

« — Répondez Giséla; vous l'aimiez éperdument.

« — Oui, je l'aimais éperdument et mon cœur endolori est encore plein de sa chère image. Il m'a abandonnée lâchement et cependant je suis toujours toute à lui; il a pris mon âme et l'a emportée. Je vis maintenant au hasard des heures et des circonstances ; je suis comme une barque désemparée sur une mer furieuse, un corps sans âme, une harpe qu'on a abandonnée au bord de la route et que rien ne saurait plus faire vibrer.

« — II est vrai, Giséla, que vous aimez toujours votre amant, que vous êtes toujours imprégnée de son image et de son souvenir. Mais vous mentez en ce moment; vous savez bien qu'il ne vous a pas abandonnée, mais que vous l'avez tué le 7 mai, dans un accès de jalousie. Vous l’avez frappé en pleine poitrine d'un coup de poignard et vous l’avez tué.

« L'hypnotisée se dresse, comme mue par un ressort, et les bras tendus dans un geste tragique:

« — C'est faux ! C'est faux ! Comment aurais-je pu le tuer, moi qui l’adorais !

« — Souvenez-vous bien, Giséla, vous l'avez tué !

« — Non, je ne l'ai point tué:, le misérable m'a quittée.

« — Encore une fois, Giséla, vous l'avez tué. Avouez-le, je vous l'ordonne.

« Voici que la pauvre hallucinée cède à l'a suggestion: sa volonté ne peut plus résister; elle s'éteint; elle se paralyse. Une volonté étrangère règne en maîtresse dans son for intérieur et impose des idées à son cerveau qui les accepte sans contrôle et les emmagasine. Alors elle éclate en sanglots:

« — C'est vrai, fait-elle, je l'ai tué le 7 mai, dans un accès de jalousie; je l'ai frappé au cœur d'un coup de poignard.

« Des pleurs inondent son visage.

« — Malheureuse ! Oh ! malheureuse ! Je l'aimais, je l'aime toujours et je l'ai tué !

« Après une pause, le Docteur Raphaël von B., continua:

« — Vous vous croyez, en ce moment, en présence du Docteur Laurent, de Paris.

« — Oui.

« — Eh bien ! Je vous ai trompée. Vous êtes en présence d'un juge et vous venez de faire devant lui l’aveu de votre faute.

« Les yeux de la malheureuse se dilatèrent, remplis d'horreur et d'effroi.

« Alors l'hypnotiseur provoqua par la simple suggestion verbale toute une série d’hallucinations, évoquant tous les tableaux d'un drame judiciaire: la prison, les interrogatoires, la cour d'assises, le jugement, la condamnation à mort. Je ne saurais dire quelles angoisses se peignirent sur le visage de Giséla, par quelles affres douloureuses elles passa, quel calvaire d'épouvanté elle dut gravir, portant sur ses épaules la croix de son crime imaginaire.

« La dernière partie de l'expérience restait à tenter.

« — Giséla, continua le docteur, voyez quelle aube triste et pâle blanchit la lucarne de votre cellule. C'est votre dernier matin. Recueillez-vous et recommandez votre âme à Dieu. Tout à l'heure vous allez mourir, frappée par la hache de l'exécuteur.

« Une pâleur soudaine décolora son visage déjà pâle: elle devint exsangue, d'une blancheur cadavérique.

« — Si vous désirez vous réconcilier avec Dieu, avant de mourir, voici un prêtre, fit le Docteur Raphaël en me désignant. Faites-lui l'aveu de vos fautes.

« Elle tomba à genou, et les mains jointes, dans une attitude d'humilité et de prière:

« — Priez Dieu pour moi. J'ai outragé la société en prenant la vie de mon prochain. Les hommes sont féroces et impitoyables; faites que Dieu me soit miséricordieux et me pardonne la faute que je vais expier.

« — Giséla, reprit le docteur, c'est l'heure, préparez-vous, marchez avec courage à la mort.

« Elle se leva et fit quelques pas en chancelant. Jamais je n'ai vu un visage aussi pâle et pareillement angoissé ! Toutes les affres de l'agonie et de la mort semblaient avoir passé dans ses yeux vides de regards, et comme penchés avec effroi sur les abîmes de l'au-delà.

« Tout à coup elle s'affaissa. Nous nous précipitâmes. Le cœur avait cessé de battre.

« — Réveillez-vous ! fit le Docteur Raphaël von B.

« Mais Giséla restait inerte; la vie semblait l'avoir quittée.

« — Giséla, au nom du ciel, réveillez-vous ! Je vous l'ordonne ! Réveillez-vous ! .

« Doucement elle ouvrit les yeux, fit de grandes inspirations, puis lentement elle se recueillit, les yeux encore emplis des terribles visions évoquées pendant l'hypnose.

« — Oh ! docteur, fit-elle, comme vous m'avez fait souffrir ! Quelles tortures j'ai endurées dans cet horrible cauchemar où tous m'avez fait marcher d'épouvantés en épouvantes. Je vous en supplie ne me faites plus de pareilles suggestions. J'ai failli en mourir.

« Le Docteur Raphaël von B., très impressionné, jura de ne plus tenter de ces dangereuses expériences et de ne se servir désormais de l'hypnotisme que dans un but thérapeutique. »

Et conclut le Docteur Emile Laurent:

« Je suis resté persuadé qu'on aurait pu, en poussant l'expérience un peu plus loin, provoquer la mort par suggestion chez cette jeune fille. »

On voit combien peuvent être dangereuses ces expériences. L'émotion intense, la terreur — qu'elle se base sur des faits réels ou sur des imaginations terrifiantes — peuvent avoir des répercussions fatales sur le sujet.

De même, il faut éviter toute suggestion qui impose au système nerveux une secousse hors de proportion avec sa résistance. On ne doit pas suggérer au sujet qu'il se noie, qu'il tombe sous un train ou d'un aéroplane, qu'il est assassiné, il est difficile de savoir d'avance à quel point le choc émotionnel peut affecter le sujet. Rappelons-nous à cet égard que des médecins ont pu faire mourir un criminel en lui affirmant qu'on allait lui ouvrir les veines et qu'il périrait par épuisement. Le sujet, lié sur sa chaise et les yeux bandés, subit aux bras de très légères piqûres, on fit couler un mince filet d'eau tiède. Les médecins lui affirmaient qu'il s'affaiblissait par la perte de sang. La suggestion fut si forte que, bien qu'il n'eût perde qu'une très petite quantité de sang, le sujet mourut avec les mêmes troubles et les mêmes sensations que si le fait avait été vrai.

Examinons maintenant les procédés qui nous permettent de faire cesser tout trouble suggestif.

 

Du réveil par suggestion

 

Le réveil peut être obtenu d'autant plus rapidement que le sujet est plus entraîné, plus sensible et que la suggestion est faite avec plus d'autorité. Toutefois, le réveil rapide n'est pas à conseiller car il laisse toujours le sujet mal à l'aise, et, le plus souvent, en proie à des migraines, à des douleurs de tête, dans un état d'hébétude et d'oppression préjudiciable à sa santé.

Au début du développement, il arrive fréquemment que des sujets se réveillent spontanément. De lui-même, le sujet se dégage de toute emprise, soit qu'il l'ait voulu, se sentant fatigué par la suggestion, soit qu'il ait eu, dans le sommeil suggestif, un rêve, une émotion, une crainte qui lui ait donné une secousse assez forte pour le tirer de son état. Si on désire endormir à nouveau le sujet, il suffit de refermer doucement ses paupières, de maintenir les yeux clos, et de renouveler la suggestion. Si le sujet est vivement préoccupé, s'il a peur, c'est en vain qu'on essaiera de le replonger en hypnose.

Si le sujet dort profondément, on peut le réveiller instantanément en prononçant brusquement, avec autorité, les simples mots: « Réveillez-vous ! » Cette injonction fait irruption dans le champ mental du sujet; celui-ci est secoué, se frotte les paupières et ouvre les yeux aussitôt.

On peut procéder plus doucement, de la manière indiquée par Bernheim, qui dit au sujet en hypnose: « C'est fini, réveillez-vous » Ces mots, même prononcés à voix basse, suffisent chez les sujets habitués à dormir. Mais il est toujours préférable de consacrer quelques minutes au dégagement complet.

Nous conseillons de réveiller le dormeur graduellement, en lui disant par exemple:

« Vous êtes très calme, tout à fait à l'aise, vous vous réveillez tout doucement. Vos forces reviennent progressivement. Vous pouvez ouvrir les yeux. Vous voici maintenant bien éveillé. Vous êtes très bien. Votre tête est complètement dégagée...»

Vous pouvez éveiller votre sujet encore plus lentement, ce qui est préférable et lui dire :

« Réveillez-vous doucement. Dans cinq minutes vous serez réveillé. Vous sentez vos forces revenir progressivement. Votre tête se dégage, vos membres ne sont plus lourds. Vos paupières ne sont plus pesantes, elles le sont de moins en moins. Vous entendez de mieux en mieux. Vous allez être, dans quelques instants, en parfaite possession de vous-même. Eveillez-vous lentement. Vos paupières sont maintenant complètement dégagées, vous pouvez ouvrir les yeux. Vos membres sont libres, vous pouvez les mouvoir à votre volonté. Maintenant vos jambes peuvent vous porter. Levez-vous... »

Continuez doucement la suggestion, en créant chez le sujet l'image et la sensation du réveil normal.

Vous pouvez varier la forme du réveil en disant à votre sujet:

« Je vais compter jusqu'à 10 et, quand je prononcerai ce nombre, vous ouvrirez les yeux. Attention, je commence: 1, vous commencez à vous éveiller. — 2, la force revient progressivement dans vos membres. — 3, vos paupières se dégagent de plus en plus. — 4, votre tête se fait de moins en moins lourde. — 5, vous pouvez remuer les bras. —6, vous sentez maintenant la force revenir dans vos jambes. — 7, vos idées reviennent comme à l'ordinaire. — 8, vous pouvez vous redresser sur votre chaise. — 9, levez-vous. — 10, ouvrez les yeux, vous êtes maintenant entièrement éveillé, la tête bien dégagée, parfaitement en possession de tontes vos facultés. Vous ne ressentez aucune fatigue. »

Pour souligner votre suggestion, appuyez sur chaque chiffre et, en prononçant 10, insistez avec plus de force.

Le sujet, lui-même, peut compter à haute voix. Dites, par exemple :

« Vous allez compter à haute voix jusqu'à 10, vous vous réveillerez progressivement et, à 10, vous serez éveillé, complètement dégagé. Attention, commencez. »

Au moment où le sujet prononce 10, il ouvre les yeux; il est complètement réveillé. Si l'effet n'est pas assez net, renouvelez le procédé et, au moment où le sujet prononce le nombre 10, frappez fortement vos mains l'une contre l'autre et affirmez à haute voix :

« Maintenant vous êtes complètement réveillé. »

On peut varier de mille manières la suggestion de réveil, que celle-ci soit faite au moment où vous désirez que le sujet cesse de dormir, ou qu'elle sort faite au début de la séance, au même plus longtemps à l'avance.

Si vous désirez que le réveil se produise à une échéance plus ou moins lointaine, il est bon que la pensée de cette échéance soit attachée à la production d'un fait matériel et tangible, propre à frapper les sens:

« Dans cinq minutes, vous vous éveillerez », ou mieux, « Quand le dernier coup de dix heures sonnera à la pendule...» ou « Quand telle personne vous dira bonsoir... » ou « Quand tel objet tombera à terre » ou quelque autre fait ou bruit qui attire l'attention du sujet et rappelle votre ordre.

Nous avons dit qu'il y a toujours inconvénient à réveiller le sujet brusquement. Il ouvre les yeux, paraît éveillé, mais demeure hébété, inquiet, mal à l'aise. Si vous le laissez partir sans le dégager complètement, il a très souvent des maux de tête, des migraines, des étourdissements qui le privent en partie de sa lucidité. C'est un point sur lequel nous ne saurions trop insister, qu'il s'agisse de magnétisme, d'hypnotisme ou de suggestion. Ne jamais traiter le sujet comme un mannequin sur lequel vous avez tous les droits.

En magnétisme, les procédés sont très doux, mais en suggestion et surtout en hypnotisme, on a trop de tendance à la brutalité, parce que les procédés violents produisent des réactions très vives et d'autant pins frappantes. Dans tous les cas, il importe de bien dégager le sujet et de n'exercer sur lui aucune pratique de nature à nuire à son équilibre organique, psychique ou nerveux.

D'ailleurs, les troubles peuvent très bien n'apparaître que quelque temps après le réveil. Ainsi un sujet nommé M..., infirmier à la Pitié, s'éveillait instantanément, au commandement. Comme on lui suggérait, au préalable, qu'il était bien dégagé, qu'il ne souffrait pas, il se trouvait toujours très bien, à son réveil. Mais, après un temps variable, malgré toutes les précautions prises, malgré toute la douceur employée, le sujet priait le suggesteur de l'endormir de nouveau pour faire disparaître complètement le mal de tête qui ne manquait pas d'apparaître quelques instants après le réveil. Donc avoir soin de bien dégager en procédant avec toute la douceur possible. Il faut, en faisant la suggestion propre à déterminer le réveil, y joindre celle que le sujet se trouve entièrement dégagé, maître de sa volonté, qu'il n'éprouve aucune fatigue, aucune gêne. Ceci est encore insuffisant. Même si votre sujet vous assure qu'il est en parfait état, il importe de le dégager par des frictions traînantes et du souffle froid. Le sujet est assis, bien à son aise, les membres détendus. Placez-vous devant lui, debout, et faites une série de frictions douées de la tête à l'extrémité des jambes. Ensuite, debout à sa gauche, de la main droite exécutez des frictions du même genre le long de la colonne vertébrale. Enfin, revenu devant lui, demandez au sujet de respirer profondément, après quoi vous ferez encore des frictions le long des côtes, en partant de la colonne vertébrale pour aboutir au milieu de la poitrine. Terminez le dégagement par des passes transversales et du souffle froid fait avec la bouche, tout autour de la tête. Après quelques minutes, le sujet est réellement dégagé, la tête libre, la poitrine sans nulle oppression.

Les débutants ont souvent la crainte de ne pouvoir dégager leurs sujets. Ils sont impressionnés par ce fait que des névrosés ont pu tomber en léthargie sous l'influence d'un choc émotionnel et que certains sont restés un temps variable dans cette inquiétante situation. Tout d'abord, il est certain que si ces léthargiques, dès l'apparition de leurs troubles, avaient été soumis à un traitement psychique, ils se seraient réveillés dans un délai infiniment plus court. Mais, en expérimentant, il est sans exemple qu'il se soit produit un état que l'on n'ait pu faire cesser.

Il se peut que le réveil soit difficile. Mais, même laissé à lui-même, le sujet se réveille certainement dans un temps plus ou moins long. Le professeur Bernheim en a fait l'expérience: il a abandonné à eux-mêmes deux sujets endormis. L'un a dormi 15 heures, l'autre 18 heures. En intervenant, on obtient toujours le réveil en quelques minutes: si les procédés habituels ne suffisent pas, il suffit d'asperger le visage d'eau froide, d'eau vinaigrée, de frapper doucement la figure du sujet endormi avec un linge mouillé, de projeter de l'air au visage du dormeur avec la bouche ou, mieux, avec un soufflet, en continuant de faire les suggestions indiquées: « Vous vous réveillez... votre tête se dégage... etc. »

Lorsque le sujet a dormi profondément, il ne conserve aucun souvenir de ce qu'il a fait en état d'hypnose. Au réveil, il s'étonne d'avoir dormi si longtemps et de ne se souvenir de rien.

Examinons maintenant les problèmes que pose la suggestion devant la conscience.

 

La Suggestion imposée devant la conscience

 

En considérant l'extrême facilité avec laquelle le suggesteur s'empare de la volonté de certains sujets nerveux, provoque des perturbations psychologiques, motrices et sensorielles, une question angoissante se pose: un suggesteur dénué de conscience, ne pourrait-il pas obtenir que le sujet commette des actes contraires à la morale ou à ses propres intérêts ? Toute une littérature, dans le roman feuilleton, a montré le sinistre gredin imposant à un innocent la nécessité de commettre un meurtre que celui-ci ne manque pas d'exécuter, pour lequel il est condamné à mort — le roman est fait en vue de réhabiliter sa mémoire — ou à la prison — et alors il ne manque pas de revenir et de découvrir celui qui l'a entraîné à cet acte fatal. C'est peut-être extrêmement passionnant dans les livres, mais qu'y a-t-il de réel dans la vie courante ?

Est-il possible de décider une femme à faire le sacrifice de sa pudeur ? Peut-on amener un honnête homme à commettre une action répréhensible, vol ou meurtre ? Peut-on sous l'empire de la suggestion, faire reconnaître à un créancier qu'il est payé alors qu'il ne l'est point ou obliger un inventeur à communiquer son invention à un concurrent moins près du but ? Autant de questions qui se posent devant la conscience de ceux qui étudient la suggestion théoriquement ou pratiquement. La médecine légale s'en est, elle-même, préoccupée, car, si ce fait était possible, ce serait un élément d'information à ne pas négliger de savoir si le coupable agit de son propre mouvement ou sous la suggestion d'un habile malfaiteur qui recueille les fruits du crime sans en subir les responsabilités et les justes châtiments.

La réponse, pour nous, ne fait aucun doute. Notre opinion est fondée sur l'expérience. Il ne s'agit, ici, bien entendu que de suggestion à forme imposée. Le suggesteur donne un ordre dont il veut assurer l'exécution. Pour ce faire, il exerce une pression morale, sans souci des opinions ou des intérêts de la personne suggérée. Nous ne saurions trop insister: en thérapeutique, cette forme de suggestion a vécu. Elle n'est plus employée que dans les recherches expérimentales. Au point de vue thérapeutique ou éducatif, on renonce de plus en plus à cette forme de viol moral qui tente de supprimer de plus en plus le libre-arbitre. Une telle thérapeutique ne peut d'ailleurs donner de résultats réels. Le sujet malmené se cabre et se révolte toujours et, même si l'on parvient momentanément à lui faire accomplir des actes contre son gré, sa conscience finit toujours par se reprendre.

Sydis a dit, mais cette observation ne saurait s'appliquer qu'à la suggestion imposée, l'opposition est un trait fondamental de la suggestion. Une suggestion ne peut rester gravée dans la conscience que si celle-ci l'accepte. C'est pourquoi la suggestion imposée a été remplacée dans le domaine éducatif ou thérapeutique par la suggestion raisonnée ou par cette forme toute nouvelle que nous désignons sous le nom de suggestion indirecte.

La suggestion imposée crée toujours une résistance. Même si elle n'est pas apparente au début de l'expérience, celle-ci ne tarde pas à se manifester. Le sujet reste donc toujours le maître de sa personnalité. Notre opinion, basée sur de multiples recherches, est que le sujet ne se met dans un état de réceptivité que s'il a pleinement confiance en son suggesteur. Que le sujet refuse obstinément de se laisser influencer et je défie le suggesteur le plus habile d'y parvenir, si peu que ce soit. Même si, en cours d'expérience, le sujet s'aperçoit qu'il a été trompé dans la confiance accordée à son suggesteur, que celui-ci abuse de son abandon pour lui faire commettre des actes répréhensibles, un brusque sursaut se produit qui réveille et dégage le sujet. Par autosuggestion, celui-ci se met en état de défense contre le suggesteur. Le sujet triomphe toujours.

On ne fait commettre que des crimes de laboratoire. Un sujet se jettera par la fenêtre sur votre ordre — cela s'est vu — s'il vous sait bon et juste. II a la conviction, d'ailleurs fondée, que de solides infirmiers l'attendent au point de chute avec un drap tendu ou un épais matelas. S'il croyait se fracasser la tête sur le pavé de la rue, il ne ferait pas le saut: l'instinct de la conservation serait plus fort que votre volonté. On ne crée pas davantage un voleur ou un assassin, ni un faussaire.

Ce que l'on peut faire — et c'est déjà dangereux — c'est d'exalter une tendance, de faire franchir la barrière que la crainte des lois et des conventions sociales oppose aux mauvais instincts. Un escarpe qui soulage volontiers les badauds de leur montre ou de leur portefeuille, jouera du couteau si son âme de rapine est débridée sous l'empire de la suggestion. Une femme impudique par tempérament ôtera ses vêtements avec plus de facilité, mais une honnête femme, sous la même influence résistera, se débattra et, finalement restera en possession de sa pudeur, de même que l'homme qui n'a pas de tendance au crime n'en commettra pas, même sous une habile suggestion.

C'est là un fait acquis et que nous devons affirmer pour rassurer à la fois la conscience du suggesteur et la crainte du suggéré.

Le Docteur liégeois a pu, dans son laboratoire, faire simuler par des sujets honnêtes, des vols, des assassinats, des faux en écritures et même un parricide — et, d'ailleurs, ces expériences ne réussissent que rarement — mais, quand elles se réalisent, cela tient seulement à ce que les sujets connaissent bien leur expérimentateur; ils savent qu'ils sont entre les mains d'un homme intègre qui ne les pousserait pas à un meurtre réel. Ils n'ignorent pas que les personnes qu'ils assassinent avec un couteau en carton ne s'en portent pas plus mal. En tout autre cas. Us agiraient différemment.

 

Suggestion imposée de faux témoignage

 

On a pu quelquefois, par suggestion imposée faite de façon détournée, influencer, pendant le temps que dure une déposition, les dires d'un grand nerveux. C'est un fait qui peut avoir une extrême importance en médecine légale.

Peut-on créer ce que Bernheim appelle des hallucinations rétroactives, c'est-à-dire créer le souvenir illusoire de faits qui n'ont pas existé ? On conçoit que, devant un sujet très suggestible, un juge enquêteur doive agir avec une extrême circonspection. Il doit éviter que ses questions suscitent des réponses. Le grand nerveux, l'hallucinable, sera sensible à la moindre pression morale. Qu'on lui dise: « Vous êtes allé là tel jour... à telle heure... c'était à tel endroit, on vous y a vu... Vous ne pouvez le nier... », le malheureux, bien certain d'abord qu'il n'a rien à voir dans l'affaire en cause, se trouve cependant ému, troublé. Le seul fait qu'il est dans le cabinet d'un magistrat l'influence profondément et sa suggestibilité en est augmentée. Si le juge, emporté par la passion de l'enquête, insiste, affirme qu'on l'a vu, reconnu, qu'il ne saurait y avoir de doute, l'accusé, d'éveillé qu'il était, passe insensiblement sous l'influence de la suggestion, dans l'état suggestif, état le plus superficiel du sommeil provoqué et, par ce seul fait il admet automatiquement tout ce qu'on lui dit, même les choses les plus invraisemblables. L'interrogatoire terminé, le malheureux se réveille peu à peu, retrouve toutes ses facultés mentales et, le plus souvent, oublie ce qu'il vient de dire et de signer. C'est un fait heureusement très rare, mais qui a été constaté. Que l'accusé entende relire sa déposition, il proteste énergiquement, demande à faire la preuve du contraire de ce qui a été dit. C'est qu'ici, mis sur ses gardes par l'étrangeté du fait, il est en possession de ses moyens et ne se laisse plus suggérer. Ceci explique les différences étonnantes entre certaines dépositions faites dans le cabinet du juge d'instruction et d'autres faites à la barre du Tribunal. C'est également pour éviter des faits de ce genre que la loi accorde à l'accusé de n'être interrogé qu'en présence de son avocat qui, lui, blasé sur les interrogatoires, est difficilement suggestible, au moins sur ce terrain.

C'est un très grand bien car, s'il est vraisemblable que, devant une accusation excessive, le sujet se réveillerait révolté, il est des cas où la suggestion imposée pourrait avoir pour lui les plus graves conséquences. Il faut tenir compte de l'impression causée par la mise en scène de la justice, par le toit froid et assuré du juge. Cette observation s'applique également aux témoins qui, eux, ne risquent rien, sauf, par une déposition inexacte, de faire condamner un innocent.

 

Suggestion imposée de fausse reconnaissance.

 

La suggestion dissociant la personnalité, on arrive à faire accepter au sujet les idées les plus saugrenues: que telle personne, par exemple, est changée en grenouille ou en éléphant, Le sujet ne simule pas, mais il s'abandonne sans résistance a la volonté de son suggesteur.

Peut-on lui faire commettre des actes contraires à son intérêt, lui faire reconnaître, par exemple, des dettes qu'il n'a pas contractées ? Non. S'il le fait en séance publique ou dans un laboratoire c'est qu'au fond il vous connaît et sait parfaitement que vous ne vous servirez pas du papier ainsi extorqué.

Un jour, Charcot montre quelques-unes de ses hypnotisées à des étrangers. Il veut faire écrire à l'une d'elles une reconnaissance de dette égale à un million. L'énormité de la somme provoque chez l'hypnotisée une résistance invincible; pour la décider à signer la reconnaissance, il fallut réduire la somme à cent francs. Et ceci, parce que le sujet avait confiance en Charcot. Il n'aurait certainement pas signé un papier de ce genre pour un des visiteurs qu'il ne connaissait pas.

Etudiant les conséquences de l'hypnose au point de vue légal, Babinski dit: « l'hypnotisé ne perd à aucun moment son contrôle volontaire ». Il conclut donc à la responsabilité.

 

Suggestions criminelles imposées

 

Nous l'avons déjà dit et nous ne saurions trop y revenir, il est impossible de transformer un honnête homme en criminel par suggestion. Si le suggéré accepte l'ordre de tuer quelqu'un, c'est qu'il sait, jusqu'à la certitude, qu'il ne fera aucune blessure avec l'arme de théâtre qui lui est confiée. C'est ce que le professeur Bernheim atteste quand il dit: « L'être suggestionné, même en état de sommeil dit hypnotique, n'est pas un pur automate qui obéit fatalement au suggestionneur; malgré sa docilité, il conserve son individualité, il est conscient: il peut résister souvent dans une certaine mesure et peut ne pas accepter toutes les suggestions qu'on veut lui imposer. »

 

Outrages à la pudeur par suggestion imposée.

 

Dans ce cas particulier, le sujet peut encore résister et, s'il cède, c'est en toute liberté d'esprit. La femme qui s'abandonne sous hypnose céderait tout aussi bien en état de veille. Tout ce que peut faire le suggesteur c'est de supprimer les résistances de pure forme qui auraient fini, dans un temps donné, par un consentement très volontaire. Bernheim conclut de même quand il affirme : « Une femme qu'on veut violenter se réveille et résiste. »

A signaler, à l'appui de nos dires, les expériences faites par M. Emile Magnin. Ce psychiste a cherché à délimiter le pouvoir de la suggestion en agissant sur des sujets magnétisés. Voici comment il a procédé :

II a pris douze personnes de sexe féminin, âgées de 18 à 30 ans, sensibles au procédé de diagnostic de la sensitivité du Docteur Moutin. Aucune d'entre elles n'avait été encore hypnotisée, ni magnétisée; elles disaient toutes être ignorantes des théories et des procédés psychiques, spirites ou occultes.

Neuf de ces femmes étaient d'une santé parfaite et trois présentaient des troubles de nature hystérique; au point de vue moral, huit étaient d'une honorabilité et d'une conduite irréprochables, quatre d'un monde un peu spécial et d'une amoralité notoire.

Il a successivement endormi ces douze sujets, en s'efforçant, autant que faire se peut, d'éviter toute suggestion, et en se bornant à faire des passes magnétiques de la racine du nez à l'épigastre.

Trois d'entre elles — les hystériques — s'endormirent et tombèrent en catalepsie en moins de quelques minutes; les autres exigèrent de une à dix séances d'une demi-heure avant d'arriver à l'état cataleptique.

M. Magnin fit alors des expériences dont voici les résultats:

« J'ai, dit-il, fait à ces douze sujets, chacune séparément, la même suggestion de me dérober, une fois réveillée, un objet mis en évidence et facile à cacher; j'ai fait cette suggestion à chacune d'entre elles dans les mêmes termes et, autant que possible, sur le même ton. A l'échéance, cinq sujets n'ont pas présenté la moindre velléité de s'approprier ledit objet; quatre dont faisait partie les trois hystériques, ont été très tentées et, sur le point de s'emparer de l'objet, ont définitivement résisté. Les trois autres, d'inconduite notoire, ont volé sans sourciller;

« 2°. — J'ai, dans des conditions identiques, suggéré à chacune séparément de ces douze sujets de commettre un autres larcin pendant leur sommeil, en profitant de quelques minutes où je m'absenterai. Les cinq mêmes n'ont pas bronché et trois d'entre elles se sont réveillées spontanément sans en connaître la cause; les quatre qui avaient résisté dans l'expérience n° 1, témoignèrent d'une certaine excitation mais restèrent fidèles; seules les trois mêmes commirent le petit vol.

« 3°. — J'ai donné, dans les mêmes conditions à ces mêmes sujets la suggestion de se reconnaître par écrit, dans le somnambulisme, débiteur envers moi d'une somme peu importante. Dix n'ont pas obéi, deux seulement ont signé le papier. Il est intéressant de noter que, dans les 10 qui sont restées réfractaires à cette suggestion désavantageuse, se trouvent les quatre amorales, dont trois cependant avaient accepté la suggestion avantageuse du vol. Les deux sujets qui ont signé sont deux des hystériques.

« 4°. — J'ai suggéré dans les mêmes conditions aux douze sujets de boire, dans l'espace de dix minutes, cinq petits verres de kirsch soi-disant pur, mais en réalité fortement additionné d'eau. Sur les cinq irréductibles, deux ont bu un verre de kirsch, les autres ont résisté et, sur mon insistance, elles se sont réveillées.

« Les sept autres ont consommé, les trois hystériques plus passivement, c'est-à-dire avec moins de plaisir, quoique plus promptement que les quatre amorales. L'augmentation de la suggestibilité chez les trois hystériques qui s'étaient endormies hypnotiquement par la seule fixation du regard est à noter dans cette série.

« 5°. — J'ai simulé, dans les mêmes conditions, de vouloir dégrafer le corsage de mes douze sujets. Les cinq mêmes se sont débattues plus ou moins vivement et ont fait opposition, dont trois, les mêmes que dans la série 2, se sont réveillées spontanément; les quatre amorales parurent trouver la chose amusante et ne pas demander mieux; les hystériques se laissèrent faire dans la plus grande indifférente.

« 6°. — J'ai suggéré à neuf sujets, car, après ma dernière tentative, trois des irréductibles — les mêmes que dans les séries 2 et 4 — ne purent être endormies par moi sans cependant en savoir le motif, qu'elles se déshabilleraient en ma présence. Les deux irréductibles restantes ne voulurent jamais acquiescer à mon désir, les quatre amorales y mirent plus ou moins d'empressement, mais obéirent, et les trois hystériques se déshabillèrent promptement mais comme des automates et sans y mettre la moindre pensée malsaine. Il n'est pas sans intérêt de noter qu'une des quatre amorales n'a pas obéi aux suggestions de vol (n° 1 et 2) tandis qu'elle n'a fait aucune opposition à celles des séries 5 et 6, suggestions auxquelles elle aurait aussi bien obéi à l’état de veille. »

II semble à M. E. Magnin que, de ces six séries d'expériences, il est permis de déduire les hypothèses suivantes:

1°. — Les personnes jouissant d'une bonne santé physique et morale ne subissent aucune atteinte des suggestions faites dans le sommeil magnétique;

2°. — La volonté et la faculté de réaction contre les suggestions chez les gens sains physiquement et moralement semblent s'augmenter dans l'entraînement du sommeil magnétique, puisqu'elles arrivent à se réveiller sous la lutte de la suggestion et de leur conscience;

3°. — La conscience normale semble s'enrichir de strates de la subconscience, puisque réveillées, elles ont acquis un quelque chose qui ne leur permet plus de se laisser endormir;

4°. — Que si des sujets obéissent à des suggestions immorales ou délictueuses dans le sommeil magnétique, c'est que leur conscience normale leur aurait autorisé le même acte ou délit à l'état de veille;

5°. — Que les sujets présentant des troubles hystériques et s'endormant sans l'intervention des « forces inconnues » (magnétisme humain) c'est-à-dire hypnotiquement, ont une tendance à devenir de plus en plus suggestibles; en effet, au début, elles résistent, puis petit à petit elles acquiescent, mais toujours automatiquement et sans participation de la conscience normale.

C'est un plaidoyer en faveur du sommeil magnétique par opposition au sommeil hypnotique. Mais si le sujet hypnotisé — et nous pouvons ajouter le sujet endormi par suggestion — est certes plus passif que le sujet magnétique, ce qui est d'observation courante, nous estimons que tous les sujets, quelle que soit l'influence à laquelle ils sont soumis (magnétisme, hypnotisme ou suggestion) peuvent, s'ils le désirent, conserver leur personnalité, leur libre-arbitre.

Pour nous résumer, la suggestion imposée est une véritable vivisection morale. Elle diminue le champ de la conscience normale. Elle augmente l'automatisme au détriment des facultés conscientes. Mais le sujet, s'il le veut, peut toujours lutter contre toute pression, contre tout viol de sa personnalité.

Au point de vue thérapeutique, il ne faut employer cette forme de suggestion brutale que dans les cas de nécessité absolue, et ces cas sont assez rares. Encore faut-il de son mieux, pour en modifier la nature le plus promptement possible, faire comprendre au sujet à qui on impose un ordre que celui-ci lui est nécessaire et lui donner des raisons logiques, capables de faire acquiescer sa volonté au désir de son suggesteur. La suggestion violemment imposée repose, en effet, trop souvent, sur une pétition de principe: la suppression non du mal, mais de la perception du mal, le changement de la manie qui est un automatisme en une volonté imposée qui est un autre automatisme. Plus la pression morale réussit, plus elle diminue le champ de la conscience normale.

Au point de vue éducatif, la suggestion imposée ne saurait absolument rien donner. Contraindre l'enfant à faire telle ou telle chose ne constitue pas une éducation. Ce n'est que par la douceur, par le raisonnement, qu'on peut faire fleurir les facultés latentes chez les enfants.

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