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Cours de magnétisme personnel

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LA SUGGESTION DANS L'ÉDUCATION

Comment elle doit être comprise. La suggestion pédagogique: ses principes. — Suggestion et imitation. — Nécessité de lutter contre l'inertie de l'enfant, contre la dispersion de son attention, contre les mauvaises habitudes, contre ses vices héréditaires ou constitutionnels. —La véritable éducation. Tout enseignement doit conférer un pouvoir, augmenter les chances de s'adapter au monde. — Ne pas confondre suggestion et contrainte. — La suggestion pédagogique a pour but de développer l'intelligence. — Le regard; son influence sur l'enfant. — La gravité enjouée de la physionomie. — La puissance du silence. — La connaissance des réactions naturelles. — Ce qu'il faut suggérer à l'enfant: des pouvoirs pratiques de plus en plus élevés. — Qualités que doit posséder l'éducateur. — Résumé.

 

Pères et mères qui me lisez, maîtres, instituteurs, institutrices, vous désirez agir à votre gré sur vos enfants ou vos élèves pour leur plus grand bien; écoutez des gens qui connaissent les moyens à employer, qui les emploient chaque jour avec succès.

Nous vous demandons d'employer la suggestion. Ne vous y trompez pas. Il ne s'agit point de plonger les enfants dans le sommeil hypnotique; c'est le plus souvent très difficile et beaucoup parmi ceux qui se vantent de guérir tel défaut comme l'onychophagie, qui consiste à ronger ses ongles, ou telle autre perversion infantile, telle manie, tel vice bien connu, sont ou des charlatans ou des naïfs. Les uns cherchent à tromper autrui, les autres se trompent eux-mêmes. Leurs prétendues guérisons sont peu durables. Est-ce à dire que l'emploi de la suggestion imposée brutalement, qu'elle soit exercée à l'état de veille ou en hypnose, soit inutile vis-à-vis des anormaux, des malades ? — Non, nous ne le prétendons pas. Mais nous pensons, en vertu de notre expérience, qu'une fois l'enfant anormal guéri par le médecin au moyen de l'hypnotisme, il faut lui appliquer de suite avec la plus grande rigueur les disciplines de la suggestion ordinaire, douée, raisonnée, la seule dont nous voulions nous occuper ici. C'est elle qui par sa force rendra définitifs les changements obtenus. Ces changements sont d'autant moins durables qu'ils ont été plus rapides et plus violents. Le médecin voit-il son œuvre détruite ? Il recommence; le malade a besoin d'excitations de plus en plus fortes, de plus en plus nombreuses. Il devient une chose. Sa volonté et son initiative disparaissent, et c'est elles précisément que nous prétendons former au moyen de la suggestion douée, à l'état de veille, la seule dont on doive user dans l’éducation.

 

Ecartez une autre confusion. Distinguez nettement la suggestion et l'imitation. L'enfant est un singe. Il imite tout ce qu'il voit faire, tout ce qu'il entend dire. Il imite le plus souvent avec une rare perfection. L'imitation est une loi de tout son être, puisqu'il manque d'initiative, de raison, et, comme le disent les anglais, de « self-government ». Evitons donc de faire tout ce qu'il ne doit pas faire, de dire tout ce qu'il ne doit pas dire, et faisons tout ce que nous voulons qu'il fasse, disons tout ce que nous voulons qu'il dise. L'enfant est un reflet, un miroir.

Le plus souvent, un observateur sagace devinera en l'écoutant tout ce que sont les parents. — Mais l'imitation à elle seule ne suffit pas. Sans doute, il serait délicieux d'éduquer, si l'on pouvait se contenter de donner des exemples excellents. Mais, si l’on se bornait à laisser l'enfant imiter, son éducation durerait trop longtemps et serait insuffisante.

Le recours à la suggestion s'explique parce qu'il est nécessaire de lutter:

1°. — Contre l'inertie de l'enfant;

2°. — Contre la dispersion de son attention;

3°. — Contre ses mauvaises habitudes;

4°. — Contre ses vices héréditaires ou constitutionnels.

 

1°. — Le plus souvent les enfants sont d'eux-mêmes inertes, inactifs; ce sont des cires molles. Quand l'imitation n'est pas pour eux séduisante, ils restent passifs. Or, il faut lutter contre cette passivité. Il n'est pas possible que nous donnions à l'enfant l'exemple d'apprendre à lire, à écrire, à compter, et mille autres qu'il est inutile de citer. L'enfant n'invente même pas ses jeux; il les reçoit pour la plupart de la tradition; et, à part quelques exceptions brillantes, il a besoin que l'on mette en branle sans cesse son activité. Nul âge plus que le sien n'est exposé à l'ennui. C'est donc de nous que, d'une façon régulière, il doit recevoir toutes les suggestions dont il a besoin.

2°. — Ajoutez que l'imitation est insuffisante chez lui, parce que l’attention se disperse sans cesse. Elle est toute spontanée, très vive, mais peu durable. Impossible, à de rares exceptions près, que l'enfant imite des actes prolongés, compliqués, et surtout ceux qui nécessitent de la suite, de la méthode, qui constituent un ensemble. Nous devons nous substituer à lui pour assurer cette continuité dont il est incapable. Il le sait, il connaît son besoin. Nous le trouverons donc toujours prêt à nous écouter, si nous ne forçons pas ce besoin naturel. Loin de s'opposer à notre intrusion, il la désirera et nous témoignera sa reconnaissance, souvent de façon touchante, quand nous lui communiquerons des suggestions dont il verra le charme ou l'utilité.

3°. — Parfois l'enfant contracte, de mauvaises habitudes, à notre insu ou en dehors de nous. C'est alors que de vigoureuses, d'énergiques suggestions sont nécessaires pour réagir. Ici nous aurons plus de peine. Cependant nous réussirons, si l'enfant voit dans notre volonté une barre de fer rigide, inflexible, une nécessité inéluctable. Dans son intérêt, nous ne saurions nous montrer trop rigoureux, lorsqu'il s'agit de l'arracher à de funestes coutumes, à des dangers qui grandiraient avec lui.

4°. — Enfin certains enfants présentent des vices constitutionnels ou héréditaires. Vous constatez que votre enfant est lymphatique ou nerveux à l'excès; vous savez que son père ou sa mère avait telle maladie grave, ou telle déformation de caractère. Vous tremblez de voir apparaître chez l’enfant les conséquences de ces prédispositions. Resterez-vous désarmés ? — Non, il vous faut entreprendre la lutte pour assurer à l'être que vous aimez une vie normale, une vie heureuse. Il vous faut intervenir résolument, il vous faut un plan d'action. Tout le malheur des enfants... et des parents vient de ce que ce plan n'existe pas, alors qu'il n'en est pas de plus nécessaire, et qui devrait être mieux arrêté dans tous les cas, et surtout lorsque vous redoutez l'accomplissement de terribles fatalités.

La suggestion est donc nécessaire dans l'éducation. Mais elle a ses limites et ses conditions. Qu'est-ce qu'éduquer ? C'est évidemment développer dans une personne humaine tous ses pouvoirs physiques et moraux en vue de son mieux-être et du plus grand bien de tous ceux qui l'approcheront. La véritable éducation est à certains égards celle que les italiens du XVe et du XVIe siècle donnaient en créant chez tous les enfants bien doués la « virtù », c'est-à-dire la possibilité d exercer tous les métiers, de se livrer à tous les arts, de connaître toutes les sciences. Il faut lire la lettre de Léonard de Vinci à Ludovic Sforza, pour se rendre compte qu'il n'y avait point là une chimère, une utopie, mais une réalité séduisante au point que si aujourd'hui nous pouvions la comprendre et la reproduire, toute notre vie morale et sociale en serait transformée et deviendrait mille fois plus belle et meilleure. Mais soyons moins exigeants; proposons cet idéal en insistant sur la nécessité pour tout enfant d'apprendre le plus qu'il peut, de ne pas borner le champ de son activité. Un enfant est une force infinie dont le charme et la grâce sont dans l'indécision des promesses qu'il nous offre. Ce serait le mal comprendre que de ne pas permettre à toutes ses fleurs de fructifier. Mais il faut que nos suggestions dirigent cette force. Nous avons donc, parents ou éducateurs, des responsabilités redoutables. Toutes les fois que nous négligerons de donner aux enfants que nous dirigeons une suggestion utile, toutes les fois que nous ne nous appliquerons pas à développer ou à surveiller le développement de cette suggestion, nous en serons responsables vis-à-vis de l'enfant. Combien de petits désœuvrés souffrent de leur désœuvrement ! Combien de forces gâchées ! Observez un enfant lorsque vous lui confiez une tâche bien déterminée, une besogne qu'il vous a vu faire. Avec quelle conscience il s'en acquitte le plus souvent ! Une foule de petits travaux qui ne le fatiguent pas lui paraissent très agréables. Vous ne devez pas l'en priver. Sachez varier ses occupations, les proportionner à ses forces. Ayez pour chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année, un plan très net, un but très arrêté. Peut-être pour l'exécuter aurez-vous besoin souvent d'apprendre vous même mille humbles choses que vous ignorez: tant mieux. Un enfant doit s'exercer à travailler le bois, le fer, à nettoyer son corps, ses habits, à faire tous les petits travaux de la maison. Il doit acquérir l'art de dessiner, de modeler, de chanter, de jouer d'un grand nombre d'instruments, de cultiver son petit jardin. Sans grande peine il y réussira, si vous savez vous y bien prendre. Le tout est d'avoir confiance en lui pour qu'il ait confiance en vous. Dites-vous que tout enseignement qui ne lui confère pas un pouvoir, qui ne développe pas sa dextérité manuelle, qui n'augmente pas ses chances de s'adapter au monde dans lequel il vivra, est mutile et dangereux. Supprimez-le ou demandez énergiquement sa suppression. En résumé, vous devez suggérer aux enfants le maximum d'activité et diriger ou faire diriger le développement de cette activité avec le plus de régularité, de méthode que vous le pourrez. Quand l'enfant imitera utilement, laissez-le faire, mais dites-vous bien qu'il est pour l'imitation des limites et des dangers, tandis qu'il n'en existe pas pour la suggestion bien comprise.

 

Ne confondez pas non plus suggestion et contrainte. Nous ne voulons pas faire des « bourreaux de jeunesse captive ». Toutes les fois que vous proposez à un enfant d'acquérir un pouvoir, il en est ravi, du moment où ses forces, sa santé le lui permettent. C'est à vous de l'amener à désirer l'acquisition que vous lui proposez en lui montrant par votre exemple les avantages qu'elle présente. II faut le plus qu'on le peut le devancer, lui indiquer la route à suivre; c'est alors que vous l'inciterez, que vous le suggestionnerez en lui montrant par des faits toutes les conséquences heureuses pour lui et les autres du pouvoir que vous allez lui conférer. Vous ne le rendrez point passif, au contraire; en développant chez lui l'énergie physique et morale, le courage, la sobriété, la tempérance, l'amour du travail, le goût d'une activité intense qui rend la vie mille fois plus longue et plus heureuse, vous le rendrez chaque jour plus libre, plus capable de se suffire à lui-même et de rendre service aux autres. Suggérer c'est, suivant l'étymologie, fournir discrètement des moyens d'agir, c'est libérer et non contraindre.

La suggestion a donc pour but dans l'éducation de développer l'intelligence. C'est au désir de comprendre qu'elle fait appel, et non, comme quelques-uns semblent le croire, à l'intelligence toute formée. La suggestion, comme la maïeutique de Socrate, sert d'accoucheuse aux esprits. Plus un enfant possède en lui de pouvoir intellectuel, plus il sera sensible à l'influence de ceux qui agiront sur son esprit. Ce pouvoir, c'est à nous de le trouver, de l'exciter, de l'amener à produire tous ses effets. Il n'est pas tout formé dans la tête de nos sujets comme Pallas Athéné dans la tête de Zeus. C'est une possibilité, non une réalité. Cette possibilité prend mille formes. A nous de trouver par des expériences répétées celle qui la première est prête à voir le jour. Tel aimera le calcul; tel autre, la poésie; celui-ci, les secrets de la physique, de la chimie; celui-là, un métier manuel, un art mécanique. A nous de découvrir ces inclinations, de les encourager, quand nous les sentons puissantes et utiles. L'important, c'est de ne pas nous croiser les bras, et de ne pas croire que notre besogne d'éducation se fera toute seule ou que d'autres la feront pour nous.

Voulez-vous la preuve que la plupart des parents et des maîtres ne connaissent pas leur métier d'éducateurs ? Qu'ils ne savent point user de la suggestion ? — Demandez à la plupart des enfants vers quatorze à quinze ans ce qu'ils veulent être plus tard. Ils ne le savent pas. C'est que ceux qui les entourent n'ont pas cherché à créer en eux des aptitudes, à deviner leurs tendances, à les encourager, à leur donner l'occasion d'agir, de se former, de se rendre utiles. L'enfant qui aura subi les suggestions nécessaires, c'est celui qui, sans forfanterie, sans outrecuidance, dira posément, quand on l'interrogera, ce qu'il veut être plus tard, quel but il se propose dans la vie, où il veut aller, et comment il y parviendra. Plus ce but sera élevé, plus la résolution sera ferme, plus vous aurez l'impression d'être en présence d'une force, d'un magnétisme personnel puissant, bon pour celui qui le possède et pour les autres.

Nous avons très brièvement distingué la suggestion éducative normale de l'hypnotisme, de l'imitation, de la contrainte. Nous avons justifié son emploi, nous avons montré son domaine et son but. Il nous reste à indiquer les moyens pratiques pour l'utiliser dans l'éducation et dans l'instruction. Nous appellerons éducation la formation physique et morale, instruction, la formation intellectuelle.

Toute suggestion doit être préparée longuement avant d'être mise en œuvre. C'est là un principe d'une importance capitale et que les éducateurs ne sauraient trop méditer. Dans l'éducation, il faut, moins que partout ailleurs, improviser.

Celui qui veut agir sur les enfants s'assurera d'abord avant tout de son regard. L'enfant est faible, il a peur d'être tyrannisé et il est prêt à devenir tyran à son tour. De ses yeux exercés il épie le regard de celui qui doit lui commander. C'est pour lui un livre où il lit mieux que dans aucun autre. Votre action sur un enfant dépend donc en grande partie de votre regard, de votre action magnétique. Peu importe que vous soyez grand ou petit, jeune ou vieux, beau ou laid, bien ou mal vêtu. Ce sont vos yeux qui comptent avant tout.

Aussi pour un maître la prise de contact est le moment essentiel. Il faut qu'il le sache et qu'il en tienne compte. Qu'il se dise bien que si son regard est ferme, dominateur, si l'on y sent le courage, l'énergie, la maîtrise de soi, s'il est puissant au point que les yeux cèdent et se baissent devant lui, il a toutes les chances du monde d'être obéi quand et comme il le voudra. De même pour les parents. Il faut que leurs yeux suffisent pour arrêter leur enfant, si emporté soit-il.

« D'un regard ma mère m'arrêtait », dit Victor Hugo, en parlant de ses plus violentes colères enfantines ( Victor Hugo: Les Rayons et les Ombres, XLIV, Sagesse.). Mme Hugo mère savait bien son métier de maman.

Il est donc nécessaire d'exercer votre regard magnétique, et nous renvoyons sur ce point à la première partie du présent Cours.

Si, par hasard, il était des enfants que votre regard ne domine pas, n'hésitez pas à engager la lutte et vivement jusqu'à ce que le rebelle cède devant vous. Fixez-le obstinément et sans parler, jusqu'au moment où ses voisins à leur tour le regarderont et lui feront perdre contenance.

 

L'aspect de votre physionomie présente également une grande importance. Elle doit porter en elle la marque du courage; elle doit en imposer par sa gravité, par un air impénétrable et mystérieux. Votre tête doit être haute. Vos yeux doivent fouiller sans cesse dans les regards de ceux qui sont devant vous; vous ne devez rien perdre de ce qui se passe; il est indispensable de deviner les pensées, les émotions les plus secrètes de ceux qui sont devant vous. Avec les enfants, c'est chose facile, puisque l'émotion domine chez eux, et que, comme l'a démontré W. James, les signes physiques de l'émotion sont sa vraie cause. Votre visage pourtant ne doit pas être sévère et renfrogné. On doit y lire l'aisance, la bonne humeur, l'enjouement. Vous devez être gai sans excès. Souvenez-vous que l'enfant aime à sourire à la vie « innocent et joyeux ». Prenez quelque chose de son âme pour le mieux dominer à force de le bien comprendre.

 

Si vous commandez, faites-le très brièvement. Evitez les mots ! Souvent, les gestes suffisent et valent mieux. Si l'enfant paraît résister à l'ordre ou ne pas l'écouter, ne bougez plus, ne parlez plus. Attendez que votre silence agisse sur lui, qu'il vous interroge, ou mieux encore qu'il vous témoigne par son attention muette qu'il est prêt à vous écouter. pas de cris. Combien de pères et de mères, combien de maîtres s'épuisent à crier inutilement. Les mamans surtout se perdent en sermons interminables, et nous avons vu parfois celui auquel s'adressent les plus touchantes de ces homélies continuer tranquillement à faire... ce qu'on lui reproche. Souvenez-vous de ce principe essentiel:

« Le silence est l'une des plus grandes forces de la suggestion pédagogique ».

Un de nos amis, nommé répétiteur dans un établissement où les élèves passaient pour des mauvaises têtes et des indisciplinés, demandait conseil à l'un de ses vieux collègues:

« Que faire, disait-il, pour en venir à bout ?

— Vous taire, répondit l'autre. »

C'est ce qu'il fit, et il réussit pleinement.

 

Un quatrième principe essentiel, pour suggestionner les enfants, consiste en ceci que vos paroles, votre conduite envers eux doivent être le plus exactement possible la conséquence de leurs actes. Voici ce que nous entendons par-là. Un très jeune enfant se heurte contre une table: il se fait mal; il approche sa main du feu: il se brûle. Désormais l'expérience le rend attentif. Il juge qu'il ne faut pas se heurter, qu'il faut prendre garde au feu. Faites en sorte que vos suggestions ressemblent à celles des choses, que l'enfant ait la conviction qu'il ne peut pas y échapper.

Voici quelques exemples donnés par Herbert Spencer dans son livre sur « l'Education ».

Un enfant ne range pas ses jouets, il cause du désordre. Presque tous ses pareils sont désordonnés, très désordonnés, parce qu'ils sont incapables d'une attention soutenue. Que font la plupart des mamans ? Elles grondent l'enfant et rétablissent l'ordre. Conséquences: l'enfant en veut à sa mère qui le gronde, parce qu'il ne comprend pas la nécessité de l'ordre, et il n'apprend pas ce que sa mère veut lui enseigner. La suggestion est artificielle, parce qu'elle n'est pas liée naturellement aux objets à propos desquels on doit la produire. Que ferez-vous donc ? — Vous prierez l'enfant de rétablir l'ordre. S il n'écoute pas, vous rangerez dans une armoire hors de sa portée le jouet qu'il laisse traîner. Vous ne vous fâcherez pas. Mais... — et voici l'essentiel — vous attendrez que l'enfant vous redemande son jouet. Alors vous lui direz que vous n'avez pas le temps ni le désir de le ranger sans cesse, et vous le lui refuserez nettement, jusqu'à ce que, de lui-même, il vous promette de ne plus créer de désordre. Faites-le attendre jusqu'à ce que ses promesses paraissent sincères. Vous n'aurez point à crier et vous obtiendrez des progrès constants chez les enfants que vous dirigerez.

Faites de même si un enfant salit ou déchire ses vêtements: — vous n'avez pas d'argent pour en acheter de nouveaux, il doit les porter sales, s'il ne les nettoie pas lui-même; il doit les porter déchirés, jusqu'à ce que son amour-propre souffre profondément. Désormais, il sera plein d'attention. Ainsi toutes les fois qu'un enfant fait un acte que vous jugez mauvais, dangereux pour lui et les autres, ne vous emportez pas, restez froid, calme. C'est pour vous le moment de réfléchir. Demandez-vous quelles sont les conséquences naturelles et fâcheuses pour l'enfant que comporte son acte. Elles sont toujours nombreuses. N'en omettez aucune. Chacune d'elles est un pouvoir que la réalité vous confère. Nous laissons à votre ingéniosité le soin de trouver ces conséquences. Plus vous aurez formé votre esprit aux méthodes de l'investigation expérimentale, plus vous en découvrirez. Vous éprouverez un grand plaisir à le faire parce que vous constaterez les étonnants progrès que vous obtiendrez par ce procédé si simple des suggestions naturelles. Et les résultats que vous noterez contribueront à rendre votre vie intime de plus en plus heureuse, de plus en plus parfaite.

Remarquez en effet que, si vous employez notre méthode, l'enfant ne s'irritera plus contre vos ordres. Vous n'ordonnerez rien en effet, les choses commanderont à votre place. Vous serez très juste. Donc l'enfant vous aimera, car vous ne changerez jamais l'ordre donné, puisque vous l'aurez bien arrête en vous-même; vous ne promettrez pas des punitions folles, irréalisables. Gravez bien ceci dans votre esprit: ce qu'un enfant aime avant tout, c'est la justice. Pour vous faire adorer il faut, non pas être faible, mais être droit sans raideur. Vous devez représenter aux yeux des enfants que vous dirigez toute l'expérience du passé fondée sur les faits, sur la prévision que permet la connaissance de leurs lois. C'est votre sagesse et votre raison qu'ils aiment avant tout, parce que c'est d'elles qu'ils ont le plus besoin. Cette sagesse ne doit point être « menaceuse et mineuse », mais, comme le dit Montaigne, « belle, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie irréconciliable d'aigreur, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes ».

Suggérer, c'est gérer les esprits au nom de l'expérience et de la science. Toute suggestion qui n'est pas tirée de la nature des choses est dangereuse et condamnable.

Evitez de menacer l'enfant du croquemitaine, de l'apeurer par des histoires de revenants, de fantômes. Le merveilleux sera pour lui ce qu'il est pour vous : un plaisir de l'imagination, rien de plus.

Voilà donc les quatre moyens principaux dont vous disposez et dont vous songerez toujours à user pour être obéi:

1°. — Force du regard;

2°. — Gravité enjouée de la physionomie;

3°. — Silence absolu dans les cas de résistance ou d'inattention;

4°. — Suggestions naturelles substituées aux suggestions artificielles.

 

Vous êtes capable de suggérer l'enfant que vous voulez diriger. Qu'allez-vous lui suggérer ?

Nous vous l'avons indiqué déjà brièvement, mais nous devons insister.

Eduquer, c'est adapter l'individu au monde dans lequel il vivra. L'homme l'a emporté sur tous les animaux parce qu'il s'est mieux qu'eux adapté à l'univers. Il a, par le feu, par l'agriculture, par l'industrie, par la chirurgie et la médecine, développé ses moyens de se nourrir, de se protéger contre le froid ou le chaud, de se déplacer et de transporter les produits qui lui étaient utiles, de se prémunir contre la maladie.

Adapter votre enfant au monde dans lequel vous l'avez placé, c'est lui donner, autant que faire se peut, tous les pouvoirs dont disposent les plus habiles d'entre nous. Rien n'est donc plus dangereux que les études spéciales et théoriques. Nous l'avons dit: toute suggestion éducative qui ne confère pas un pouvoir, qui ne développe pas la dextérité manuelle ou morale, qui n'augmente pas les chances qu'a l'enfant de s'adapter au monde dans lequel il vivra, est inutile et dangereuse.

Regardez agir un tout jeune bébé de dix huit mois environ. Il prend les objets qu'il trouve à sa portée, il les met à sa bouche, il les palpe, les retourne, les éloigne, les rapproche, les manie en tous sens. Ne croyez pas que ce soit là un travail inutile pour lui. Il est en train de mesurer les distances, les dimensions; il adapte ses deux yeux pour perfectionner sa vision binoculaire, il développe son toucher, combine les données de ce toucher avec celles de sa vision et de son oreille. Ses mouvements inexplicables pour ceux qui l'entourent, ont un but précis, une utilité certaine. Faites en sorte que lorsqu'il sera livré à vos suggestions, il continue de même à s'adapter naturellement de plus en plus à cet univers. Usez de tous les moyens pour parvenir à ce but.

D'abord qu'il apprenne des métiers, qu'il sache travailler le bois, le fer. Efforcez-vous de le rendre adroit. Puis faites-lui connaître le monde où il vit, ce monde tout nouveau pour lui et si plein de merveilles. Familiarisez-le dès le jeune âge avec les lois de la physique et de la chimie. — Un enfant n'est gauche que parce qu'on ne l'exerce pas.

Développez aussi son corps. Il est bon d'user des jeux pour y parvenir. Il en est qui sont excellents. Formez l'enfant à tous les sports, mais sans excès. Les suggestions de l'utile, du vrai, du beau, du bien doivent l'emporter sur ce qui n'est que pur développement matériel. Exercez son courage. Habituez-le à n'avoir pas peur du danger. Vous augmenterez son magnétisme personnel en le rendant chaque jour plus hardi, sans qu'il cesse jamais d'être très prudent. Nous ne pouvons, on le comprend, entrer dans l'application détaillée de toutes ces suggestions. Nous nous contentons de les indiquer.

Même dans les études abstraites, que les suggestions viennent de l'expérience. Voulez-vous, par exemple, démontrer ce qu'est une fraction ? Prenez un morceau de papier, ou une pomme. Divisez-les en deux, en quatre, en six, pour montrer ce qu'on appelle une moitié, un quart, pour prouver que deux quarts valent une demie, et ainsi de suite. Les opérations compliquées sur les fractions apparaîtront dès lors comme très claires.

Voulez-vous démontrer que les trois angles d'un triangle valent deux droits: faites un triangle en papier, coupez ses trois angles et réunissez-les par le sommet pour prouver que leurs côtés extérieurs sont en ligne droite. La similitude des figures cessera d'être ennuyeuse et difficile à saisir, si vous prouvez par un exemple simple mais saisissant, que dans deux figures semblables, comme celles qui sont représentées ici, les angles correspondants sont égaux, les lignes correspondantes sont proportionnelles. L'étude des aires ou des volumes doit être accompagnée d'exercices pratiques d'arpentage, de levers de plans, de mesure des vases.

De même, l'étude des arts doit toujours être faite par la pratique.

 

La suggestion, vous le comprenez maintenant, est donc le procédé essentiel dans l'éducation. Elle doit être longuement préparée, étudiée. Elle ne doit pas, sauf vis-à-vis des anormaux, aller jusqu'à la suggestion imposée. Elle se distingue de l'imitation qui est partielle, passive, souvent peu raisonnée, presque toujours laissée au hasard. Elle suppose un magnétisme personnel intense, un calme imperturbable, une parfaite maîtrisé de soi. Elle exige que l'éducateur se soit préparé de longue main à jouer son rôle, puis qu'il ait minutieusement arrêté le plan d'ensemble de toute l'éducation qu'il veut donner, et réglé l'usage méthodique des années, des mois, des jours, des heures. L'enfant comprendra dès lors qu'il est guidé. Inutile de lui révéler les détails de votre plan. Laissez-lui le plaisir de varier ses exercices. « II ne faut pas, on l'a dit, qu'il se défie de son cerceau ou de sa poupée. » Cette éducation exige des connaissances assez étendues et surtout une formation pratique. C'est celle que l'enfant estime le plus: voyez son goût pour les bateaux, les chemins de fer, les mécaniques, Constatez que le plus souvent ses jeux sont des imitations de la plupart des métiers ou des arts. Il aime à imprimer, à mouler, à colorier. Lui-même nous révèle quelles suggestions il préfère et comment il désire qu'elles lui soient données. C'est de l'expérience que viendront vos leçons; c'est à l'expérience que vous demanderez les règles de votre justice et de votre sévérité.

Par de telles suggestions, vous obtiendrez la confiance de l'enfant et son affection. Vous les obtiendrez, entendez-vous bien, sans les chercher. Cette sollicitude dont vous entourerez le petit être que vous voulez rendre parfaitement bon, juste, heureux, puissant, bienfaisant, il vous la rendra de son côté, et vous paiera très largement.

La suggestion dans l'éducation doit être continue, vigilante, prévoyante. Elle doit tisser autour de l'être sur lequel elle agit un réseau invisible pour lui, et qui en entravant le moins possible sa liberté, prépare le développement de cette liberté même en suscitant sans cesse des initiatives dans toutes les directions. Ainsi, peu à peu, cet être qui obéissait à son imagination, à ses émotions, à ses réflexes et à ses instincts, leur commandera par la raison, le sentiment, la volonté. Toutes les suggestions de votre personnalité formeront la sienne. Il vaudra ce que vaudront vos suggestions elles-mêmes. Plus et mieux vous vous serez développé, plus vous aurez de savoir et de pouvoir et plus en acquerront les enfants que vous dirigerez, plus cette direction sera pour vous agréable. Vous serez payé de toutes vos peines comme l'abeille qui de son mieux a rempli de son miel odorant une belle cellule blonde.

image

Fig. 238. — Importance suggestive de l'image dans l'éducation

Dès son jeune âge, et par des démonstrations simples, l'enfant doit être familiarisé aux études abstraites. Voici un dessin qui lui fera comprendre la similitude de deux dessins à des grandeurs différentes.

 

Nous croyons utile de dégager les idées essentielles de ce chapitre :

La suggestion dont use l'éducation n'est pas, sauf vis-à-vis des anormaux, la suggestion imposée, qu'elle soit exercée pendant la veille ou en état hypnotique.

Elle ne se confond pas non plus avec l'imitation qui est passive, car la suggestion active est nécessaire pour lutter:

1°. — Contre l'inertie des enfants;

2°. — Contre la dispersion de leur attention;

3°. — Contre leurs mauvaises habitudes;

4°. — Contre leurs vices héréditaires ou constitutionnels.

La suggestion éducative se propose de développer fous les pouvoirs physiques et moraux de la personne humaine, c'est-à-dire de former la personnalité.

Elle est donc l'ennemie de la contrainte, elle se donne pour but de rendre l'être sans cesse plus capable de se suffire à lui-même et d'aider autrui. Elle cherche à grandir l’intelligence chez l'enfant, en découvrant ses inclinations, et en les dirigeant dans le meilleur sens.

Elle suppose:

1°. — La force du regard;

2°. — La gravité enjouée de la physionomie;

3°. — La puissance du silence;

4°. — La connaissance des réactions naturelles.

Il faut toujours suggérer à l'enfant des pouvoirs pratiques, d'abord très humbles, puis de plus en plus élevés, mais qui le rendent toujours plus capable de mieux s'adapter au monde dans lequel il vit.

La suggestion éducative suppose chez celui qui l'emploie la science la plus élevée et la plus pratique, la sagesse la plus haute, un magnétisme personnel très puissant; elle a pour conséquence la création d'une personnalité d'autant plus belle et plus pleine d'affectueuse reconnaissance que son créateur aura pris plus de soin pour la former.

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