|
LA SUGGESTION DANS LA VIE SOCIALE
Suggestibilité
des masses. — L'entraînement de la foule peut devenir criminel. — Crimes par
contagion psychique. Epidémies de meurtres. — Nous sommes tous victimes de l'ambiance,
mais à des degrés divers. — Suggestions collectives. Actes
héroïques. Epidémies de sorcellerie, de convulsions, de suicides. —
Hallucinations collectives. Le vaisseau fantôme.
De
l'individu, passons à la collectivité. Nous allons voir combien elle est
suggestible.
Il arrive
que nous sortons sans but, ni pensée déterminés. Qu'il se produise un mouvement
de foule, la curiosité nous entraîne. Nous nous mêlons au mouvement. Si
celui-ci se prolonge ou s'il prend quelque violence, il peut se faire que nous-nous
trouvions entraînés par lui. La foule vient-elle à crier, à
gesticuler ? Le grand nerveux fait comme elle, gagné par une-sorte de vertige
qui le place dans un état véhément.
Le fait
devient patent dans les agglomérations où le public est en état de
parfaite réceptivité.
Au cinéma,
par exemple, une attente dans l'obscurité rend la foule entièrement
passive. Qu'un mauvais plaisant crie: Au feu ! il aura vite fait de susciter
une panique.
Au théâtre,
le rideau tarde-t-il à se lever ? Un premier spectateur impatient frappe
du pied, bientôt dix, vingt, toute la salle frappe également. Nous ne désirons
peut-être pas avec ardeur voir la pièce mais, si le mouvement se
généralise, nous y prenons part sans même y songer.
Qu'une
panne de métro immobilise les voyageurs sur le quai plus longtemps qu'ils ne
voudraient et les voici qui se bousculent, s'écrasent quand le convoi
libérateur entre en gare,
Bien
souvent, nous ne sommes nullement pressés et nous serions plus à notre
aise dans la rame suivante. Il n'importe. Entraîné par l'exemple, nous nous
précipitons, nous bousculons.
Dans des
circonstances où il y a un réel danger, l'entraînement peut devenir
criminel. Dans l'incendie du Bazar de la Charité et dans mille autres cas
similaires, la foule s'est affolée et au lieu de chercher à créer des
dégagements, à ouvrir des portes de sortie, elle s'est ruée en masse
vers des issues trop étroites. Hommes et femmes, sauvagement, se sont piétinés,
égorgés. La bête humaine déchaînée laisse reparaître tous ses bas
instincts.
Ces
circonstances dramatiques sont heureusement fort rares. Mais il est certain que
nous sommes souvent victimes de courants d'idées qui ont peu de rapports avec
les nôtres.
Le journal
que nous lisons quotidiennement déteint sur nous. Mieux encore, cette influence
suggestive apparaît dans les affaires politiques célèbres qui accaparent
l'opinion. Les esprits s'échauffent; des partis se créent; la lutte devient
ardente.
Les
mêmes personnes d'ailleurs sont sujettes à des revirements
d'opinion. Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait été salué comme une
délivrance par nombre de familles lasses de la guerre. Cependant, quand
l'Empereur revint, le délire public fut indescriptible et ceux même qui
l'avaient rejeté ne virent en lui que l'image de la France glorieuse.
On n'a pas
besoin d'être Napoléon — ce qui est rare — pour être acclamé. Un
orateur qui parle bien ou même qui sait seulement se faire écouter tient
son auditoire suspendu à ses lèvres. On l'écoute, on l'acclame,
on adopte d'enthousiasme les propositions qu'il fait et quelquefois,
après un temps de réflexion, on se demande ce qui a bien pu nous
émouvoir à ce point.
Cette
emprise de l'orateur est grande dans les réunions politiques, surtout dans les
milieux populaires. Les hommes pris sous le charme s'agitent, s'emportent,
accomplissent des actes, — voire des crimes — que dans leur état normal ils
n'accepteraient même pas en pensée. Ils sont entraînés par la suggestion
que chacun répète et amplifie. Et, bientôt, la foule ne forme plus
qu'une unité débordante et brutale que Renan dans ses Dialogues philosophiques
personnifie dans le terrible et monstrueux Caliban.
B. Sydis
dit très justement de la suggestion faite dans les groupements sociaux:
« La
suggestion faite à une foule en délire par son maître se répand comme un
incendie. Elle va de l'un à l'autre, augmente progressivement de force
et finit par acquérir une telle puissance qu'elle porte la foule à des
actes de frénésie, à une excitation folle.
image
Fig.
239. Une affiche suggestive
Au début de
la guerre, la Grande Bretagne était sans armée et elle avait besoin d'hommes.
Avant que fut voté le service obligatoire, elle dut faire appel aux
volontaires. Il fallut les faire sortir de la foule. Dans ce but, un
très grand nombre d'affiches, apposées de toutes parts, portèrent
leur suggestion. Dans celle-ci. Lord Kitchener, ministre de la guerre
arrête du regard le passant et souligne d'un geste décidé ces paroles: «
Tous êtes l'homme que je veux: »
image
Fig. 240. —
Quelques affiches suggestives
Elles
furent apposées en Grande Bretagne, dans les premiers mois de la guerre, pour
décider les jeunes gens à s'enrôler.
— Affiche
de gauche: « Rallions-nous autour du drapeau: il nous faut encore plus
d'hommes. »
— Au
centre: « Ne vous attardez pas à regarder ceci: Allez à leur
secours. »
— A droite: « Engagez-vous. Répondez
maintenant à l'heure où votre pays à besoin de
vous. »
image
Fie.
241. La Suggestion pur l’image.
Autres
affiches apposées par nos alliés. De gauche à droite:
1re
affiche. — « Qu'est-ce qui, pour finir terminera cette guerre ? Des hommes
entraînés: c'est votre devoir d'en devenir un. Engagez-vous maintenant. »
2e — Garde
à avons garçons ! Engagez-vous aujourd'hui ! »
3e — «
Souvenez-vous de la Belgique ! Engagez-vous aujourd'hui. »
4e — «
Pourquoi n'êtes-vous pas en kaki ! Vous serez demandé. Engagez-vous de
suite. »
5e — «
L'Angleterre lutte pour la liberté de l'Europe et pour défendre vos
mères, vos femmes, vos sœurs des horreurs de la guerre.
Engagez-vous maintenant. »
« A mesure
que la foule accepte les suggestions et les réalise, son effervescence devient
plus grande; chaque accès nouveau est suivi d'un paroxysme plus violent
de délire démoniaque. La foule ressemble à une avalanche: plus elle
roule, plus elle devient formidable et dangereuse. Toute idée suggérée par le
héros, le chef, le maître du moment, est acceptée par la masse et se transmet
d'homme à homme jusqu'à ce que les cerveaux soient saisis de
vertige, jusqu'à ce que les intelligences soient troublées. Dans la
foule déchaînée, chaque individu exerce son influence sur son voisin dont il
subit à son tour l'action; le flot des suggestions s'enfle
jusqu'à ce qu'il atteigne une hauteur effroyable. »
Ces
suggérés sont quelquefois poussés aux pires actions, aux crimes les plus
abominables par contagion psychique.
Les
massacres de septembre 1792 en sont la preuve chez nous. Mais les pires
épidémies de meurtre se sont produites en Russie. C'est là que, de
longue date, les actes les plus insensés de ce genre ont été commis: pogroms de
juifs ou assassinats de nobles. La répression donne à ces actes un
caractère plus exalté et plus mystique. Ceux qui jetaient des bombes se
prenaient pour des martyrs et leur opinion était partagée par nombre de gens.
Devant tant
de crimes perpétrés, Bechterew rappelle ce qu'a dit Kouzmine Karavaïew,
dans un discours à la première Douma:
« Les
assassinats politiques contemporains diffèrent sensiblement de ceux qui
eurent lieu entre 1860 et 1880. A cette époque là, il n'y avait pas de
cas où l'analyse ne dégageât un calcul calme et froid, la préméditation,
la conscience de l'acte; les crimes politiques actuels représentent un autre
ordre de faits. Quand on tue un sergent de ville, quand on assassine des
soldats à leur poste, quand des enfants et des lycéens tirent des coups
de feu et jettent des bombes, impossible de ne pas reconnaître que nous sommes
en présence d'un phénomène épidémique, d'une forme spéciale de psychose
collective. De même qu'il existe des épidémies de suicide, de même
il existe des épidémies de meurtre. »
Les
groupements révolutionnaires sont des foyers où s'entretiennent,
s'amplifient les plus mauvaises suggestions. On y cultive une atmosphère
mauvaise.
En Russie,
en 1903, les meurtres commis par leurs émissaires furent particulièrement
nombreux, ce qui fit dire au Docteur Ibankow:
« Le
microbe de la haine, qui y a été semé, n'a pas levé en vain. Il a produit une
atmosphère impossible à respirer, pleine d'exaspération, de
fausses interprétations et de rumeurs de toute sorte, de doute absolu du
lendemain; la bête humaine s'est réveillée. Il s'est répandu dans l'air
comme une odeur de cruauté, de violence, de ressentiment. De Kischinew, la
contagion de haine, de défiance et de dissension s'est colportée partout en se
renforçant progressivement, au fur et à mesure que croissaient les
répressions administratives qui, opprimant la population, l'amenaient à
un état voisin de la panique et très favorable à l'accession de
toutes les contagions mentales. »
image
Fig. 242. —
Autre affiche de guerre
« Etes-vous
dans ceci ? », souligne le texte anglais. L'affiche tente de suggérer au
flâneur que sa place est dans l'armée ou à l'usine.
Au début de
la guerre, nous avons vu la foule dans un état d'excitation confinant à
la fureur: des personnes qui n'avaient rien d'allemand furent maltraitées et
des maisons de commerce parfaitement françaises furent dévastées par la foule,
sur un simple soupçon, sans même l'appât de la cupidité, car on
détruisait sans rien prendre. Nous avons vu des français honorablement connus,
qui traités de « boches » par un pochard ou un enfant, faillirent être
lynchés. La surexcitation de la foule s'accrochait au premier prétexte pour se
donner carrière contre tout ce qui pouvait rappeler nos perfides
ennemis. S l'on avait pris à part n'importe lequel de ces enragés, on
l'aurait aisément convaincu que ce qu'il faisait était absurde, mais il
n'eût pas été prudent de se poser seul en défenseur des personnes
attaquées.
Certes,
nous sommes victimes de l'ambiance, mais nous le sommes à des degrés
divers.
Beaucoup de
criminels sont des impulsifs, des demi-fous et les criminalistes ont fort
à faire pour décider si tel malfaiteur a agi de son propre mouvement ou
s'il a subi une impulsion quelconque. Chacun subit, plus ou moins, la suggestion
du milieu auquel il appartient. Les rôdeurs de barrières n'entendent pas
parler d'autre chose que de vols, de crimes, d'agressions et ils y ajoutent une
sorte de gloire qui peut très bien avoir son attrait pour des cerveaux
faibles et mal équilibrés. Il est vraisemblable que beaucoup de ces escarpes,
s'ils avaient été isolés de ce milieu funeste et placés dans de meilleures
conditions éducatives, auraient fourni une carrière honnête, car
le tempérament le plus mauvais peut être modifié et amélioré par une
ambiance suggestive bien comprise.
Certains
auteurs vont plus loin et reconnaissent dans tout crime une impulsion
extérieure.
Ainsi Tarde
dit: « La difficulté n'est pas de trouver des crimes collectifs, mais de
découvrir des crimes qui ne le soient pas. C'est au point qu'on pourrait se
demander s'il y a des crimes vraiment individuels, de même qu'on s'est
demandé s'il y a des œuvres de génie qui ne soient pas une œuvre
collective. »
Ce mot nous
amène à des suggestions collectives qui ne sont pas des crimes,
loin de là, mais des actions belles et nobles.
A la
guerre, quand toute une armée brave les pires dangers, quand une troupe
entraînée par le geste de son chef se précipite à l'assaut, il n'existe
plus d'individualités, mais une seule âme, un seul cœur, une seule voix.
Certes, beaucoup de ces hommes, considérés isolément, sont des héros, mais pris
en collectivité, la valeur individuelle est multipliée par l'élan du nombre.
Bien souvent, il n'est pas d'obstacle qui résiste à ce torrent
d'enthousiasme. Ainsi furent écrites les plus belles pages de gloire.
Nous
pouvons rapprocher de ces faits les épidémies de sorcellerie, de convulsions,
de suicide. Au Moyen-Age, certains actes de sorcellerie,
particulièrement monstrueux, avaient attiré l'attention des pouvoirs
publics et la justice de ces temps était féroce dans ses répressions.
Dans les
procès de sorcellerie, les pires délations et les pires racontars
étaient admis comme preuve. Le plus extraordinaire, c'est qu'il se trouvait des
sorciers et des sorcières, assez suggérés par la gloire de cette mort
épouvantable, qui allaient d'eux-mêmes se livrer aux bourreaux. On a
même vu des juges comme Nicolas Remi, qui après avoir condamné
plus de mille malheureux, se reconnaître eux-mêmes sorciers et se
condamner à mort pour avoir commis des sortilèges tout
imaginaires. Il semble que l'autosuggestion ne puisse guère aller plus
loin.
Précédemment
nous avons montré le pouvoir de l'autosuggestion. Il est certain que la pensée
a une action profonde sur notre organisme. Comme toute force, elle
peut-être organisatrice on désorganisatrice.
On se
souvient de l'étrange affaire dite des « diables de Loudun ». Pour perdre un
prêtre mal en Cour, toutes les Ursulines d'un couvent se donnèrent
pour possédées et, l'entraînement psychique aidant, elles se mirent à
produire les phénomènes les plus étranges attribués à la
possession: paroles et discours en des langues inconnues de la personne qui
parle, attitudes bizarres — celles des hystériques en crise, — gesticulations
effrénées, insensibilité partielle ou totale, enfin tous les symptômes de la
grande hystérie, généralisée par contagion et dont l'aspect suffit à
condamner le malheureux Urbain Grandier.
Des faits
de même ordre se produisirent dans le cimetière Saint Médard,
autour de la tombe du diacre Paris, auquel le populaire attribuait des vertus
miraculeuses. Plus les miracles étaient interdits, et plus ils se
reproduisaient. Des pénitents, au cours de crises violentes, se faisaient
infliger des supplices atroces, se laissaient crucifier ou flageller non
seulement sans paraître souffrir, mais encore avec toutes les manifestations
extérieures de la joie. On les laissa en repos et l'enthousiasme s'éteignit en
même temps que la persécution.
A côté de
ces épidémies de convulsions, il y eut des épidémies de suicides, heureusement
assez rares. L'une des plus connues est celle qui se produisit chez les jeunes
filles de Milet. Elle fut si forte que les magistrats ne savaient comment
enrayer le fléau. L'oracle leur ordonna d'exposer nu le corps des délinquantes:
la pudeur des jeunes filles réagit contre la contagion de l'exemple et
l'épidémie cessa comme par enchantement.
Plus
près de nous, on cite la fameuse guérite de Boulogne. On sait qu'un
soldat de Napoléon, placé dans cette guérite, se tua pour quelque chagrin dont
il était obsédé. Depuis, tous les soldats que l'on mettait en faction dans
cette fameuse guérite se suicidaient à qui mieux-mieux. L'Empereur qui
ne perdait pas son temps à discuter les cas de névrose, fit disparaître
la guérite et placer le poste dans un autre endroit. Personne ne se suicida
plus.
Enfin,
citons pour terminer, les cas d'hallucinations collectives, Les personnes
présentes, sans s'être concertées, voient des objets inexistants avec
autant de certitude que s'ils existaient.
Nous
pourrions citer d'innombrables cas. Nous n'en placerons qu'un seul sous les
yeux de nos lecteurs ( Cité par Bechterew, in: La Suggestion dans la vie
sociale. ). Il souligne le processus de l'hallucination visuelle collective.
Le fait
remonte à 1846.
La frégate
Belle-Poule et la corvette Berceau avaient été assaillies par une effroyable
tempête près des îles de la Réunion. La première en était
sortie, mais elle avait perdu de vue la corvette. Jugeant inutile de la
chercher en plein Océan, elle s'était dirigée vers un point de rendez-vous
convenu d'avance, près de la côte orientale de Madagascar, à
l'île Sainte-Marie. La corvette ne s'y trouvait pas; toutes les recherches de
la frégate à proximité demeurèrent stériles. Naturellement,
l'équipage de la Belle-Poule entra, dès ce moment, dans une période
d'attente poignante. Un mois entier se passa dans cette douloureuse tension
d'esprit.
Soudain,
par un après-midi brûlant et ensoleillé, la vigie du grand mât
signalait à l'Ouest, près du rivage, un bâtiment démâté.
L'équipage, tournant ses regards vers le point indiqué par la vigie, fut
persuadé que la communication de la vigie était exacte.
Il va de
soi que l'événement provoqua une émotion intense et générale; elle s'accrut
encore quand on eut, à l'unanimité, constaté qu'on avait devant soi non
un bâtiment brisé, une épave, mais un radeau chargé d'hommes et remorqué par
des chaloupes qui faisaient des signaux de détresse. Cette apparition persista
pendant quelques heures. A tout instant, les détails de cette scène
terrifiante devenaient plus précis et plus clairs.
Sur l'ordre
du commandant, on envoya, au secours de ces malheureux, le croiseur
Archimède qui se trouvait dans la rade. Le jour tirait déjà
à sa fin et la nuit australe commençait à tomber quand
l'Archimède parvint à son but. Tant qu'il n'eut pas touché
l'épave, l'équipage de l'Archimède ne cessa de voir les naufragés sur le
radeau, il avait même entendu des cris d'appel, assourdis par le bruit
des rames. Cette surprenante illusion ne s'évanouit que lorsque les chaloupes
mises à la mer par le croiseur arrivèrent sur l'objet que l'on
avait pris pour le radeau: c'était un amas d'arbres informes arrachés du rivage
et apportés là par le courant. Cette constatation ruina le dernier
espoir que l'on eût de revoir le Berceau qui, d'ailleurs ne reparut
jamais.
Fait
typique d'hallucination collective et qui ne saurait être mis en doute.
Très justement, Bechterew nous démontre comment s'est créé
progressivement la suggestion visuelle.
« II est
certain, dit-il, que les événements pénibles par lesquels avaient en mer passé
les équipages de l'Archimède et de la Belle Poule avaient vivement
surexcité leurs nerfs et que l'inquiétude, la crainte du destin réservé aux
trois cents compagnons qui se trouvaient sur le Berceau avaient énormément
coopéré à imprimer à leurs esprits une certaine direction.
Naturellement toutes leurs pensées convergeaient vers l'hypothèse de la
perte possible de leurs infortunés camarades. Toutes les conversations aboutissaient
au même thème. Et c'est juste à ce moment que la vigie
signalait à l'horizon, au couchant, un étrange objet aux contours
imprécis. Sous l'influence de l'idée de la corvette, l'image de cette
dernière se reconstruit à leurs yeux. Il apparaît au loin, dit la
vigie, un bâtiment brisé; ces seuls mots suffisent pour suggérer à tous
la même illusion. C'en est fait, cette illusion suggérée va poursuivre
son développement. II s'établit un échange d'idées sur l'objet qu'on voit. On
se rallie unanimement à l'opinion que ce n'est pas une épave, que c'est
un radeau chargé de monde et remorqué par des chaloupes qui font des signaux de
détresse. Cette illusion et cette hallucination générales se prolongent
jusqu'au moment où les chaloupes de l'Archimède, envoyées en reconnaissance,
s'enfoncent dans un épais feuillage d'arbres qui flottent. »
Ces faits
de contagion mentale montrent quel rôle énorme la suggestion joue dans la vie
sociale. Cette suggestion agit puissamment parce qu'elle passe inaperçue au
moment où elle s'impose. Le cerveau n'étant pas mis en éveil ne lui
résiste pas.
|