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Thérapeutique
suggestive
INFLUENCE
DE LA PENSÉE
sur le
Corps et l'Esprit
Actions
spontanée et volontaire de la pensée et de l'émotion sur le corps et l'esprit.
— Action inconsciente de la pensée sur le système nerveux. — Douleurs.
Epidémies de convulsions. Catalepsie. Extase. Epilepsie. Convulsions. Idées
fixes. — Action de la pensée sur les fonctions digestive et cardiaque. Une
parole imprudente provoque la mort de Balzac. Vertiges. — Phénomènes de
vasodilatation. Rougissement. Dermographisme. Sueur sanguinolente.
Stigmatisation. Les marques des sorciers. Le phénomène d'imprégnation.
Envies ou marques de naissance. — La
guérison magique des verrues. — Phénomènes d'insensibilité présentés par
les aissaouahs. — Action sur les glandes salivaires, gastriques et sudoripares.
La sécrétion urinaire. Action sur le foie et la rate. Vieillissement rapide. —
Troubles pathologiques créés par suggestion. Action volontaire sur les
sécrétions, rougissement et hémorragies suggérés. — Vésications obtenues par
suggestion. — Brûlures.
La pensée
et l'émotion ont une puissante action, non seulement sur notre personne morale,
mais encore sur notre organisme physique.
Dans les
actions spontanées, il est des faits reconnus de tout le monde, comme celui de
la rougeur provoquée par la pudeur, la crainte ou une émotion quelconque. Mais
il est des faits qui pour être moins connus n'en existent pas moins. Il
est avéré que la pensée, l'imagination ont des répercussions très
profondes sur tous nos organes; elles peuvent même perturber
complètement nos fonctions.
Le fait
inverse s'impose au raisonnement et se démontre: la pensée peut guérir, sinon
tous les troubles, du moins un très grand nombre et, de jour en jour,
à mesure que nous connaissons mieux le mécanisme de la pensée et les
moyens d'éduquer les facultés supérieures de l'esprit: attention, volonté,
etc., nous arrivons à augmenter notre pouvoir sur les rouages de notre
organisme. Du même coup, nous étendons le domaine de la médecine suggestive.
On ne peut
nier l'influence de l'idée sur notre organisme et bien des praticiens savent
que, souvent, la mixture qu'ils préconisent n'est qu'une manière de «
consolation » .
Un maître
regretté, le Docteur Huchard, réduisait à 20 médicaments utiles les
drogues qui se comptent par milliers et encore, ajoutait-il, ces médicaments ne
guérissent que par la confiance que nous avons en eux. Huchard avait raison.
Des médicaments inconnus surgissent et tombent peu après dans un profond
oubli. On absorbe des pilules. Ces remèdes eux-mêmes ne guérissent
que parce qu'ils ont la vogue. Pendant des mois, on voit des affiches immenses,
ou des annonces dans les journaux qui en célèbrent l'efficacité et les
malades recourent aux produits dont on leur dit merveille. Que la publicité
s'arrête, le remède tombe bientôt dans l'oubli. Un grand médecin,
dont le nom nous échappe, avait l'habitude de dire à ses malades: «
Hâtez-vous d'user de ce remède, pendant qu'il guérit encore ». Il était
peut-être, sans le savoir, un apôtre de la suggestion: il comptait plus
sur la mode du moment que sur les vertus réelles du médicament conseillé.
D'autre
part, combien de malades aggravent leur mal par la pensée terrifiante qu'ils
s'en font. Ils se livrent au désordre de leur imagination. Et, combien d'entre
eux lisent des livres de médecine — pour s'éclairer, disent-ils — qui,
là la lecture des observations, se croient atteints de tous les
troubles, de toutes les lésions dont on leur parle. Ne vont-ils pas même
jusqu'à sentir les prodromes du mal dont ils redoutent la présence ?
Bernheim
fait très justement remarquer que nombre de médecins font à leurs
malades la suggestion inconsciente qu'ils ont telle ou telle maladie. Sous
l'empire de cette suggestion, ces malades éprouvent des troubles nerveux qui
ont souvent une répercussion profonde dans l'organisme. Ne l'oublions pas,
notre corps et notre esprit sont solidaires. Une modification dans notre
habitude de penser réagit sur nos fonctions nerveuses, et comme nos organes
sont sous la dépendance du système nerveux, il s'ensuit des contre-coups
qui peuvent avoir une certaine gravité, comme nous allons le voir.
Avant
d'aborder les moyens pratiques qui nous permettent d'intenter la cure morale,
plaçons sous les yeux de nos lecteurs quelques faits nettement observés,
d'action spontanée de l'esprit sur le corps. Nous choisissons, à
dessein, des faits simples, typiques, se rapportant à des organes ou des
fonctions qui semblent a première vue n'avoir nul rapport avec la
pensée. Cependant, en certains cas, ces troubles, surtout chez les personnes
qui possèdent des réactions exagérées, ont été modifiées par un choc
émotionnel — peur ou joie — et même par un état d'âme.
Après
avoir montré l'action de l'émotion choc sur l'organisme, il nous sera aisé de
démontrer l'action consciente de la pensée, de la volonté sur les mêmes
fonctions.
Action
inconsciente de la pensée sur l'organisme
Sur notre
être moral et sur notre système nerveux, la pensée a une action
très nette.
Une
mauvaise nouvelle nous peine, nous accable, nous avons du chagrin et cela se
répercute sur notre organisme physique.
L'action
est particulièrement visible sur les douleurs.
Etudiant le
mécanisme des idées forces, Fouillée a reproduit sur lui-même un mal de
dents. Malebranche rapporte qu'un savant ayant assisté à une saignée
pratiquée sur le pied d'une dame, en ressentit pendant plusieurs jours la
douleur à l'endroit correspondant.
Inversement,
une idée, une émotion peuvent calmer la douleur ou du moins nous y rendre moins
sensibles. Une personne absorbée dans une profonde méditation n'a pas la
même acuité sensorielle que celle dont les idées sont vagues et
flottantes. Tous les martyrs religieux, dans l'extase de la foi, ont supporté
avec un stoïcisme confinant à l'insensibilité les supplices les
plus atroces. La beauté et la sainteté de la cause n'avaient pas d'importance
à l'égard du résultat: les sorciers du moyen-âge, accusés des crimes les
plus noirs, subissaient dans une entière impassibilité la question
ordinaire et extraordinaire, dont la seule description nous pénètre
d'horreur.
Dans les
névroses, que ce soit l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, l'action est
également très apparente. Voici quelques cas qui en fournissent la
preuve.
Tout le
monde sait, par exemple, que l'agitation nerveuse est contagieuse. On a vu des
pensionnats entiers de jeunes filles être en proie à des troubles
nerveux, simplement parce qu'une jeune fille atteinte de troubles hystériques
était tombée en crise, soit en classe, soit à la chapelle, dans un endroit
calme où cette vue pouvait frapper plus particulièrement
l'imagination de ses compagnes. Au temps où ces troubles étaient
attribués au démon, on comprend qu'ils avaient une action plus terrifiante
encore et ceci éclaire d'un jour particulier les épidémies de possession telles
qu'elles ont été constatées chez les Ursulines de Loudun et dans d'autres
affaires similaires, mais moins retentissantes.
Il ne faut
même pas des faits aussi graves, ni des idées aussi puissantes, pour
amener un état physique anormal à la suite d'un choc nerveux.
Tissot cite
le fait suivant: Une fille de cinq ans, ayant été un jour vivement choquée de
ce que sa sœur avait enlevé pendant le repas un morceau dont elle avait
elle-même envie, tomba raide tout d'un coup. La main qu'elle avait
étendue vers le plat avec sa cuiller demeura dans cet état pendant une heure.
Dans sa
thèse de doctorat, le Docteur Henri François cite le cas d'un militaire
qui, s'étant pris de querelle avec un de ses camarades, saisit une bouteille
pour le frapper. Mais, au même instant, sous la violence de sa
colère, une catalepsie se produisit qui le laissa le bras raide et
immobile, l'œil grand ouvert, le regard furieux, hors d'état de faire
aucun mouvement ( Docteur Henri François.
— Recherches sur la catalepsie. ).
Fehr
rapporte l'observation très frappante d'un magistrat qui, injurié au
cours de son réquisitoire, demeura soudain muet, la bouche ouverte, les yeux
fixes et menaçants, le poing, tendu vers son insulteur.
Puel
mentionne le cas de catalepsie de deux domestiques qui furent frappés
d'immobilité aux deux bouts de la ville de Genève, pendant un orage, au
moment où venait d'éclater un violent coup de tonnerre.
Tous les
sentiments sont susceptibles de donner des effets analogues.
L'exaltation
religieuse a fourni aux médecins de nombreux cas très démonstratifs.
François
Hoffmann note qu'une femme était prise de catalepsie extatique chaque fois
qu'elle entendait un sermon, un psaume, une lecture retraçant l'amour de Dieu
pour nous. Rondelet mentionne le fait d'un prêtre romain qui tombait dans
de telles extases, chaque fois qu'en, lisant l'Evangile il arrivait au
Consummatum est. Jolly connut une dame pieuse qui tombait en catalepsie pendant
la messe au moment de l'élévation.
Si
l'émotion peut causer le mal, elle peut aussi provoquer la cessation des
troubles.
Voici une
observation relative à un cas d'épilepsie guéri par choc émotionnel. Il
est rapporté par le Docteur Liébeault en ces termes: « Nous connaissons,
écrit-il, un homme qui fut guéri de l'épilepsie après avoir eu la main
broyée dans un engrenage. Il fut amputé et son attention longtemps tendue vers
ce nouvel incident, ne trouva plus le chemin des accès antérieurs. »
Boerhave
fit disparaître une épidémie de convulsions chez plusieurs pensionnaires d'un
couvent, en menaçant de cautériser au fer rouge celles qui tomberaient de
nouveau dans les mêmes attaques.
Des
observations de ce genre, maladies nerveuses acquises, ou guéries par choc
émotionnel, pourraient être citées par milliers.
Bornons-nous
aux exemples suivants:
Une
émotion, surtout si elle est appropriée à la hantise du malade, peut
guérir une obsession, une idée fixe.
La Gazette
médicale a cité le cas d'un malade qui se croyait des diables dans le corps: on
lui donna vingt secousses électriques en lui affirmant qu'à chaque
décharge un mauvais esprit s'échappait de lui: il fut complètement
délivré. Pinel ayant à soigner un fou qui se croyait condamné et
pâtissait de toutes les affres bien naturelles dans cette circonstance, fit
organiser un simulacre de tribunal devant qui le malade fut amené en cérémonie,
jugé et naturellement acquitté. L'idée fixe disparut au prononcé de la
sentence.
Si les
faits que nous venons de rappeler sont généralement admis lorsqu'il s'agit de
l'action de la pensée et de l'émotion sur les fonctions nerveuses, il n'en est
pas de même en ce qui concerne les fonctions organiques. Pourtant, dans
ce dernier domaine, l'influence psychique est énorme, il faudrait des volumes
pour consigner les faits observés, tant ils sont nombreux. Le manque de place
nous oblige à choisir seulement quelques-uns des plus marquants.
L'action de
la pensée sur le tube digestif est connue: on sait que la crainte — et
même le simple trac — peuvent avoir de ce côté de fâcheuses
répercussions. Même sur une personne bien portante, la certitude de
prendre un purgatif peut avoir sur les organes la même action que le
purgatif lui-même.
Voici,
à ce sujet, un fait typique dont nous devons l'observation au Docteur
Moulin.
Un jour, il
prescrit une limonade purgative à une de ses malades. Or, celle-ci avait
l'habitude de boire, au courant de la nuit, une sorte de citronnade qu'elle
plaçait pour plus de commodité auprès d'elle, sur une table de nuit. Son
mari, dont le sommeil était généralement très calme, se réveille tout
à coup au milieu de la nuit avec une soif ardente, prend la bouteille de
sa femme, en boit une partie et se dispose à se rendormir. Sa femme,
à demi-réveillée par les mouvements de son mari, lui demande s'il est
incommodé, et, apprenant qu'il vient de boire, lui dit: « mais, tu as bu ma
pargation », oubliant que sa boisson ordinaire était seule sur la table de
nuit. Une demi-heure après, le mari, pris d'une diarrhée assez
abondante, éprouvait les effets d'une purgation qui n'avait pas encore été
débouchée.
Il se
produit des faits beaucoup plus graves sur la circulation. Nous avons cité, par
ailleurs, le cas de ce condamné à mort qui, en 1750, fut livré aux
médecins de Copenhague et à qui l'on suggéra la pensée qu'on allait lui
ouvrir les veines. Les yeux bandés, après des incisions insignifiantes
et sentant couler un jet d'eau tiède sur celles-ci, il crut si bien
qu'on lui avait ouvert les veines, qu'il mourut de frayeur.
Ce fait est
exceptionnel, cependant, il n'en est pas moins démonstratif. A des degrés
moindres, les exemples sont aussi nombreux que probants. Bien des malades ont
eu une fin devancée par l'imprudence de médecins qui ont jugé là toute
extrémité l'état de leur malade et le leur ont dit. L'issue fatale s'est
produite, cela s'est vu maintes fois, que la maladie ait été réellement
incurable, ou qu'il y ait eu erreur de pronostic du médecin.
On sait que
Balzac mourut cardiaque, mais on sait moins dans quelles circonstances survint
cette fin. Voici comment Arsène Houssaye, qui fut son ami de toute sa
vie, raconte les derniers moments du célèbre romancier, sa dramatique et
dernière conversation avec son médecin:
« —
Docteur, demanda Balzac, je veux de vous toute la vérité... Combien de temps
croyez-vous que je puisse vivre encore ?
« Le
Docteur ne répondait pas.
« — Voyons
docteur, me prenez-vous pour un enfant ? Je vous dis encore une fois que je ne
puis mourir comme le premier venu. Un homme comme moi doit un testament au
public.
« Ce mot de
testament fît ouvrir la bouche du médecin.
« — Mon
cher malade, combien vous faut-il de temps pour ce qui vous reste à
faire ?
« — Six
mois, répondit Balzac, de l'air d'un homme qui a bien compté. Et il regardait
fixement son médecin.
« — Six
mois, six mois ! répondit le docteur en hochant la tête.
« — Ah !
s'écria douloureusement Balzac, je vois bien que vous ne m'accordez pas six
mois... Vous me donnerez bien six semaines au moins ?
« Le
médecin hocha la tête comme la première fois. Balzac se souleva
indigné... Le docteur avait pris trop au sérieux la sommation de son malade, il
s'était décidé à dire la vérité, Balzac, anxieux, surélevait sa force
morale pour être digne de la vérité.
« — Quoi,
docteur, je suis un homme mort ? Dieu merci, je me sens encore des forces pour
combattre. Mais je me sens aussi du courage pour me soumettre, je suis
prêt au sacrifice. Si votre science ne vous trompe pas, ne me trompez pas
moi-même. Que puis-je espérer encore ?... Six jours ? répéta Balzac. Eh
bien ! j'indiquerai par de grands traits ce qui me restait à faire pour
parachever mon œuvre... La volonté humaine fait des miracles: je puis
donner une vie immortelle au monde que j'ai créé. Je me reposerai le
septième.
« Ici un
douloureux regard et un soupir plus douloureux encore. — Depuis que Balzac
posait ces terribles points d'interrogation, il avait vieilli de dix ans. Il ne
trouvait plus sa voix pour répondre.
« — Mon
cher malade, dit enfin le docteur, en essayant de sourire, qui peut répondre
d'une heure ici-bas ? Tel qui se porte bien mourra avant vous, mais vous m'avez
demandé la vérité, vous avez parlé de testament à votre public...
« — Eh bien
?
« — Eh
bien, ce testament au public, il faut le faire aujourd'hui ?
« Balzac
souleva la tête.
« — Je n'ai
donc pas six heures ? s'écria-t-il avec épouvante. Il retomba sur l'oreiller.
Ce dernier mot du médecin, c'était le coup de mort: l'agonie commença aussitôt.
Il avait voulu la vérité, la vérité imprudemment dite par l'homme de science
l'avait tué avant l'heure. »
Pour que
l'émotion soit nuisible et même mortelle il n'est pas nécessaire qu'elle
provienne d'une cause fâcheuse ou pénible. C'est une bonne nouvelle qui
détermina la mort de Sophocle, de Denys le Tyran et de Léon X. Feuchtersleuben
rapporte que, chez certains peuples sauvages, s'il se trouve des hommes ayant
assez de la vie, ils n'attentent à leur jour ni par le fer, ni par le
poison, ils se couchent sur le sol, ferment les yeux et cessent de vivre.
Si une
action violente peut causer la mort par inhibition cardiaque, une action douce
mais répétée peut amener, non la mort, mais une détérioration des organes et
par conséquent des troubles plus ou moins sérieux. Ce fait est patent pour les
affections cardiaques.
Ne peut-on
pas langer parmi ces désordres de la circulation, la sensation si douloureuse
du vertige ? Combien de personnes, devant un précipice, conservent l'intégrité
de leur contrôle ? Très peu.
« Le plus
grand philosophe du monde, dit Pascal, sur une planche plus grande qu'il ne
faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa
sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la
pensée sans pâlir et suer. »
Pascal, en
proie à des vertiges atroces, à la suite d'un accident, savait
trop de quoi il parlait: en effet, la seule vue du précipice suscite en nous
l'idée de la chute et cette pensée, pénétrant l'esprit, fait perdre tout
contrôle sur soi-même.
Qu'une
planche de 3 mètres de long soit à terre, vous montez dessus, et
la suivez de bout en bout sans éprouver d'impression désagréable. Mais que
cette planche se trouve placée seulement à 3 ou 4 mètres
au-dessus du sol et beaucoup, pris d'étourdissements, ne peuvent y demeurer. A
cette faible hauteur, on ne saurait évidemment invoquer le changement de
pression. atmosphérique, car si vous placez la planche sur le parquet au 6e
étage, vous la parcourrez sans difficulté, tandis qu'à 4 mètres
du sol du jardin, vous ne sauriez en faire autant: c'est donc la seule crainte
de la chute qui occasionne le malaise: c'est l'émotion, et la pensée qui en
découle, qui nous oblige à tomber.
Les
troubles dans lesquels s'affirme plus nettement encore l'influence de l'émotion
et de la pensée sur le corps, sont ceux qui sont sous la dépendance directe des
nerfs vasomoteurs. Le rôle de ces filets nerveux est de présider aux mouvements
de contraction et de détente des vaisseaux sanguins. Ils sont donc ou
vasoconstricteurs ou vasodilatateurs. C'est auprès de la peau que les
réactions vasomotrices apparaissent le plus nettement.
Le plus
apparent des phénomènes de vasodilatation est le rougissement de la
face. Qui ne l'a éprouvé ? La crainte, la pudeur, la joie ou la colère
nous ont empourpré le visage involontairement.
Chez de
grands nerveux, un choc émotionnel d'une certaine puissance produit à la
surface de la peau un afflux de sang qui persiste quelque temps. Feuchtersleben
cite le cas d'un homme qui pouvait, à volonté, faire apparaître une
inflammation érésipélateuse sur chaque partie de son corps.
Voici
quelques exemples, cités par le R. P. Coconnier, où l'imagination seule
a créé du dermographisme et même des sueurs sanglantes.
1°. — Une
femme voit un enfant sur le point d'avoir le pied écrasé par une porte de fer;
elle est prise d'une vive douleur au même pied qui aurait pu être
blessé chez l'enfant. Une rougeur se produit, puis une enflure autour de la
cheville. La malade doit garder le lit plusieurs jours.
2°. — Un
enfant a détaché la crémaillère d'un rideau de cheminée. Il s'expose
à recevoir sur le cou la tranchante lame de tôle. On le retire à
temps, mais la mère est tellement saisie à la vue du danger couru
par son enfant qu'un cercle sanglant se forme à son propre cou, à
la région où l'enfant aurait pu être frappé. Cette empreinte dure
plusieurs heures.
3°. —
Voyant pratiquer une saignée sur sa maîtresse, une cuisinière est si
vivement frappée par la vue du docteur enfonçant sa lancette qu'elle éprouve au
pli du coude la sensation d'une piqûre et qu'il se forme à cette
région une ecchymose.
4°.— Autre
fait rapporté par Tissot: un homme a cru voir un spectre le tirer par les
pieds. Sa frayeur est telle que l'un de ses pieds rougit, se gonfle, et,
finalement, suppure.
5°. — Un
matelot, dans une effroyable tempête, se trouve en pleine mer sur un
bateau peu solide. Une crainte bien naturelle s'empare de lui au point que,
sous cette influence morale, une sueur sanguinolente apparaît sur son visage et
sur le haut de son corps.
Le R. P,
Coconnier attribue au diable ces phénomènes pourtant si naturels. Il n'y
a pas lieu d'aller chercher un tel personnage pour analyser des réactions que
neurologues et hypnotiseurs reproduisent expérimentalement dans leurs cliniques
sur de grands névropathes. Point n'est besoin d'évocations, d'incantations, ou
d'envoûtement.
Nous
pourrions réunir des milliers de faits semblables qui prouvent incontestablement
l'influence de l'émotion sur les vaisseaux. La suggestion peut donner des
effets identiques sur les mêmes sujets impressionnables.
Sans
vouloir offenser aucune conviction religieuse, nous sommes obligés d'apparenter
à ces faits spontanés de dermographisme les cas de stigmatisation
présentés par les grands mystiques. On sait que sous l'influence d'un sentiment
violent et profond, des personnes très pieuses comme Louise Lateau ou la
Bienheureuse Catherine Emmerich, des saints comme Saint François d'Assise ont
souhaité avec tant de force partager les tourments de Jésus pendant sa passion
qu'ils en ont porté les traces sanglantes et douloureuses d'une manière
évidente et parfaitement contrôlée.
A l'autre
bout de l'idée mystique, sous la poussée d'un sentiment inverse, nous trouvons
les marques des sorciers.
On sait que
l'une des charges retenues contre les sorciers était l'apparition sur leur peau
du mot satan. On y voyait un vestige du sabbat et, comme la justice de ces
temps était fort expéditive, la moindre ecchymose suffisait pour envoyer au
bûcher le sorcier ou la sorcière marqués du sceau de maître
Léonard. Il est certain que le malheureux être que l'on déshabillait pour
trouver sur son corps une trace de ce genre avait lieu d'être assez
épouvanté pour que la marque parût. Un fait d'ailleurs démontre combien
cette marque était d'origine suggestive: elle se produisait dans la langue et
les caractères en usage dans le pays. Lui attribuer une signature si
variable, c'est accorder bien peu de personnalité au démon !
Le
phénomène d'imprégnation n'est-il pas encore une preuve de l'action de
la pensée — que le processus soit conscient ou inconscient, peu importe — sur
le corps ? Ce phénomène est aussi constant chez les éleveurs que chez
les médecins. Comment expliquer, autrement que par un processus psychique, le
fait que les enfants d'un second lit ont souvent des chances de ressembler au
premier mari de leur mère ? Chez les animaux, en qui la nature agit
seule, cela explique le soin avec lequel les éleveurs surveillent le premier
accouplement des chiennes et pouliches de pure race, sachant que toutes les
portées qui auront lieu par la suite peuvent en être marquées. Dans les
annales médicales, on cite le cas d'une femme blanche mariée à un nègre
qui, devenue veuve, se remaria à un blanc. Quelques années plus tard,
elle mit au monde un enfant noir.
Plus
frappantes encore sont les marques de naissance ou envies, visibles parfois sur
le corps de l'enfant. On sait qu'elles proviennent d'une frayeur ou d'une sensation
éprouvée par la femme au cours de sa grossesse.
Voici,
à ce sujet, un fait cité par Carl du Prel, dont la singularité a tous
les caractères qui conviennent à un exemple:
« Une femme
fut effrayée à tel point par les mains bleues d'un teinturier que ses
jambes tremblèrent. Elle donna le jour à un garçon dont les deux
mains étaient bleues. ( Cité par MM. Duchâtel et Warcollier. — Les Miracles de
la volonté. ) »
Le Docteur
Liébeault cite le fait d'une jeune fille dont tout le corps était parsemé de
taches sombres et velues imitant assez bien le pelage d'un tigre, parce que sa
mère, pendant sa grossesse, avait été effrayée par un de ces animaux.
Si
l'émotion crée des troubles de vasodilatation, elle peut aussi les guérir.
En voici un
exemple:
II s'agit
de la guérison empirique des verrues — qui sont des hypertrophies des papilles
vasculaires du derme, avec hypertrophie locale de l’épiderme.
Ce
remède bizarre, cité par Saintyves d'après la Revue des
traditions populaires (1894) est un « remède de bonne femme » dont
l'efficacité n'est pas contestée dans le Bocage et le Berry.
« Dans le
Bocage, on prend treize pois sans être vu et, avant le lever du soleil,
on en lance douze successivement dans un puits. Après quoi, on récite un
Pater et un Ave, on jette le dernier et on fait un signe de croix. »
Dans le
Berry, cette cérémonie atteint son maximum de complexité:
« Choisir treize pois de l'année, en
envelopper six dans un linge noir et sept dans un linge blanc et les porter
pendant 13 jours sur sa poitrine, en guise d'amulette, attendre au vendredi et,
à mimait, sans témoin, se rendre au bord d'un puits, dire sept Pater et,
à la fin de chacun d'eux, jeter un pois dans le puits; de là, se
transporter auprès d'une taupinière, réciter six Ave Maria, et,
après chaque Ave, faire un trou avec le petit doigt de la main gauche et
y enterrer un pois. »
Cette
dernière recette est indiquée au Moniteur de l'Indre du 8 mars 1856, et
cette feuille assure qu'une jeune femme, après avoir suivi ces
prescriptions, vit disparaître ses verrues.
« Jadis,
dans les environs de Montcontour, près de l'école communale existait un
puits, recouvert depuis quelque trente ans ; on y jetait une poignée de pois
(sans compter) et en les lançant, on répétait trois fois:
Petits
pois, petits pois,
Quand mes
petits pois pourriront,
Mes verrues
s'en iront.
« Et les
verrues ne manquaient pas de disparaître, si l'on avait eu le temps de dire
cela trois fois avant que les petits pois eussent touché l'eau. »
II semble
que les petits pois n'aient rien de commun avec les verrues. Mais le petit air
rituel et cabalistique de la formule suffit à frapper assez vivement
l'imagination des personnes très nerveuses pour que, par autosuggestion,
l'esprit rétablisse les fonctions des vaisseaux capillaires.
Pour ne pas
allonger indéfiniment cette série de faits, terminons cette étude des actions
vasomotrices en remémorant quelques-uns des phénomènes produits par les
aissaouahs.
Cette secte
est trop connue pour que nous en fassions ici l'historique. On sait que ces
fanatiques musulmans se livrent sur leur personne à des actions dont la
pensée ferait reculer d'effroi l'homme le plus résolu. On les a vus à
Paris à l'Exposition de 1900 (Papus. — L'Occulte à l'exposition
de 1900. Les aissaouahs. ) se passer des lames dans les joues, se planter un
clou dans le crâne. Ils portent des charbons allumés ou une lampe incandescente
dans le creux de la main sans qu'il leur reste ni brûlure, ni plaie, mais
seulement une ecchymose en cas de perforation, une trace de fumée lorsqu'il y a
transport d'objets enflammés.
Voici des
observations faites à Tripoli sur ces fanatiques religieux. Elles sont
dues à M. Penne. Nous en avons trouvé le texte reproduit par MM.
Duchâtel et Warcollier dans leur ouvrage sur Les Miracles de la volonté.
« Un cheick
prit un poignard, s'en introduisit la pointe dans la bouche et lui fit
traverser sa joue gauche, de manière à ce que la pointe sortit
à l'extérieur. Pas une goutte de sang ne jaillit: le marabout ne
manifesta aucun signe de souffrance... (le marabout s'introduisit 4 poignards:
1 dans la joue droite, 1 dans la gorge et 2 dans les bras)... Sur un signe de
nous, le marabout se mit à extraire les poignards sans qu'il en sortit
une seule goutte de sang et qu'il restât la moindre trace de blessure. Dans les
bras seulement on vit deux petites marques comme des ecchymoses... »
Ce
même cheick, après être allé se dévêtir dans le fond
de la pièce, se passa à plusieurs reprises une lame de sabre dans
la bouche, puis sur le ventre, en appuyant fortement et exerçant des mouvements
de droite là gauche et inversement. Les témoins constatèrent que
la lame était extrêmement tranchante; cependant, elle ne laissa pas plus
de trace que le contact prolongé d'un objet étroit, une ficelle, par exemple.
D'autres
aissaouahs mâchent et avalent des charbons ardents, du verre cassé ou des
figues de Barbarie munies de leurs piquants, auprès desquels ceux de nos
marrons d'Inde semblent n'avoir nulle importance.
Questionné
par le voyageur italien sur la manière dont se produisaient des phénomènes
si étranges, le marabout déclara que pour réaliser ces insensibilisations
volontaires il était nécessaire que l'adepte se soumette pendant deux ans
à une ascèse particulière: jeûnes, prières,
pénitences. Ensuite, après une initiation plus complète, le
nouveau membre de la secte doit passer 40 jours dans le jeûne, la
prière et le silence. Après quoi il est en état de subir les
mêmes expériences que ses frères. Le prêtre musulman insista
longuement sur la nécessité de soumettre les instincts charnels à
l'empire de la volonté afin que l'équilibre soit complet.
Ces
phénomènes d'insensibilité ont été constatés de tous côtés. Ainsi, en
France en plein XVIIIe siècle et sous le contrôle d'esprits avertis — le
propre frère de Voltaire, Armand Arouet, par exemple — la jeune Marie
Sonnet s'exposa, presque nue, au feu d'une grande cheminée dont les flammes
passaient quelquefois jusque par-dessus sa tête. L'expérience eut lieu le
12 mai 1736 et dura 36 minutes.
Arrivons
maintenant à l'influence de la pensée et des émotions sur les glandes.
Lorsque
nous nous souvenons d'une saveur désagréable, l'organe du goût peut en
être affecté. Si nous avons sous les yeux un excellent repas, notre
goût éprouve déjà une impression agréable. « Assis devant un bon
plat, dit M. Taine, un gourmand en sent par avance le goût exquis,
l'image de la saveur attendue équivaut à la sensation de la saveur
présente, la ressemblance va si loin que, dans les deux cas, les glandes
salivaires suintent au même degré. » C'est la constatation de ce fait qui
a créé le dicton: « Cela fait venir l'eau à la bouche », en parlant d'un
mets particulièrement appétissant.
Il est
constant que la frayeur provoque des sueurs plus ou moins abondantes,
d'où l'expression populaire « n'avoir pas un fil de sec » pour exprimer
une appréhension véhémente. Ce fait a pu amener des guérisons surprenantes.
Voici à ce sujet une observation que nous empruntons encore au R.
Père Coconnier:
Un officier
de marine, hydropique, apprend du médecin consulté que, seule, la ponction peut
amener quelque amélioration dans son état. Cet homme, affaibli par la maladie,
effrayé par le fait en lui-même, tombe dans un état navrant de
prostration. II se débat, pleure, déclarant qu'il aime mieux mourir que subir
l'opération imposée. La nuit suivante, toujours sous l'impression de la
crainte, il est pris d'une sueur tellement abondante qu'elle transperce les
matelas et découle sur le sol. La guérison s'ensuit sans que la ponction soit
nécessaire.
Ce fait
provient d'une autosuggestion involontaire, mais il a été renouvelé par
suggestion. Sans en arriver l'a, il n'est pas de magnétiseur ou d'hypnotiseur
qui n'ait mis son sujet en transpiration abondante, en lui suggérant qu'il se
promène au soleil en plein été. De même, par suggestion contraire,
on peut arrêter la sudation.
Comme il
advient pour les glandes sudoripares, la crainte agit sur la sécrétion
urinaire. Dans les émotions faibles, elle l'active; dans les émotions fortes,
elle l'arrête.
Pendant la
Terreur blanche, quand la justice de Louis XVIII fit périr tant d'officiers de
l'Empereur, les geôliers et les prisonniers considéraient comme « de rudes gars
» ceux qui, dans l'attente d'être fusillés, allaient satisfaire leurs
besoins au moment accoutumé.
Il est des
enfants chez qui un relâchement des organes ou la faiblesse de la volonté
empêche le contrôle de la fonction urinaire. C'est l’incontinence
d'urine, considérée chez l'adulte comme une maladie, punie chez l'enfant comme
un trait de malpropreté. Ce trouble est guérissable par suggestion raisonnée ou
imposée.
Dans
certaines campagnes, le remède appliqué est une souris rôtie que l'on
fait manger à l'enfant. Le dégoût inspiré par un repas de ce genre
fait assez comprendre combien l'imagination peut être frappée et amener
la guérison. Une suggestion bien dirigée l'eût amenée de même, sans
causer une telle répugnance.
Le Docteur
Liébeault cite le cas suivant :
« Nous
avons connu un jeune homme qui urinait tous les jours au lit, mais qui s'en
abstenait chaque fois que son père menaçait de le battre. C'est
qu'alors, pendant son sommeil, une idée fixe veillait en lui, sous le coup de
la crainte. N'est-ce pas l'idée fixe, prise en nous mettant au lit, de ne pas
uriner en dormant qui fait que nous retenons le liquide urinaire tout le temps
que nous sommes en repos ? »
Un vif
désir agit de même quand il « amène l'eau à la bouche » et
quand il provoque une surproduction de suc gastrique. On connaît cette
expérience relatée dans les livres de physiologie: on prend un chien, on lui
crée une fistule artificielle en lui perforant l'estomac et on place dans
l'ouverture et pendant sous le ventre une ampoule de verre. Vient-on à
présenter à l'animal un morceau de viande, sans lui permettre d'y
toucher ? Sous l'empire de la convoitise, il se produit une sécrétion de suc
gastrique qui se répand dans l'ampoule de verre.
Voici
maintenant une répercussion de l'émotion sur la rate; le fait est cité par le
Docteur Cabanes:
« Un
médecin raconte avoir vu, en Perse et au Kurdistan, la diminution du foie et de
la rate se produire après 5 ou 6 séances de la cérémonie suivante: avec
un sabre courbe: on frappait, perpendiculairement et sans le blesser, le ventre
du patient, en récitant des versets du Coran. Sous l'influence de la peur, de
la foi ou de la suggestion de l'entourage, il se produisait une
vasoconstriction (resserrement des vaisseaux) et, par suite, une diminution de
la rate hypertrophiée. »
Pour clore
cette liste déjà longue et qui risquerait de devenir interminable sans
épuiser la matière, citons le cas du vieillissement rapide. Des hommes
ont parcouru leur carrière jusqu'à 45 ou 50 ans avec une activité
et une persévérance remarquables et un grand déploiement d'intelligence. Ils
ont pu supporter sans faiblir les revers de la vie, mais qu'ils quittent
brusquement leurs occupations, on les voit grisonner, leurs traits
s'altèrent, ils vieillissent tout d'un coup. Il leur manque l'idée ou le
sentiment qui les ont constamment soutenus dans la vie, que ce soient
l'ambition, le désir d'acquérir des richesses, ou la recherche de vérités
scientifiques.
Troubles
pathologiques créés par suggestion
L'émotion
est donc susceptible de créer, chez des personnes aux réactions émotionnelles
et mentales exagérées, non seulement des troubles nerveux, mais aussi des
perturbations profondes dans le processus physiologique. Sur les mêmes
personnes, la suggestion peut reproduire les mêmes effets.
Les faits
sont très nombreux qui prouvent incontestablement l'action psychique ou
organique d'un ordre donné avec plus ou moins de puissance.
L'action de
la suggestion est nette sur les sécrétions. Le Docteur Sollier a, grâce
à elle, activé ou retardé à volonté le chimisme stomacal. C'est
une expérience que les suggesteurs reproduisent aisément.
Obligés de
nous limiter, nous bornerons notre étude des troubles suggérés volontairement
au domaine vasomoteur.
Prenez une
personne sensible, qui rougisse pour peu de chose et dites-lui, à
l'improviste, d'un ton affirmatif: « vous rougissez ! » Elle s'empourpre
instantanément. Ce n'est plus un accident qui crée la rougeur, ce n'est plus la
pensée du sujet qui agit sur ses nerfs vasomoteurs, c'est une volonté
extérieure.
Nous avons
dit qu'on peut déterminer aisément chez les grands nerveux ces troubles de
vasodilatation.
Le Docteur
Michaud, nous l'avons vu en étudiant les procédés qui permettent d'établir le
diagnostic de la suggestibilité, classe les sujets suggestibles en trois
degrés. Sur les sujets les plus sensibles ceux du troisième degré, on
peut provoquer par suggestion un afflux de sang sur une partie déterminée du
corps, l'avant-bras, par exemple, afflux qui détermine une congestion, une
inflammation dont la guérison ou la persistance sont elles-mêmes au
pouvoir du suggesteur.
Ces cas du
troisième degré sont exceptionnels, mais non introuvables. Quelquefois
même — et nous l'avons expérimenté nous-même sur des sujets
très nerveux — il se manifeste du dermographisme, c'est-à-dire
que sous l'influence de la suggestion des représentations mentales peuvent
apparaître en relief sur la peau. »
Le Docteur
Charcot en avait obtenu déjà sur ses hystériques de la
Salpetrière. Voici l'une de ses expériences: il traça sur le dos d'un
sujet le nom de MARIE du bout de son doigt. Quelque temps après, le mot
apparaissait en relief. Cette expérience a été renouvelée; elle ne peut
s'obtenir que sur des sujets extrêmement nerveux.
Si la
distension des vaisseaux est trop grande, il peut s'en suivre que le sang passe
au travers et produit des hémorragies.
Voici
quelques expériences qui démontrent la possibilité de cette action.
Dans
l'asile d'aliénés de Lafond près de la Rochelle, le Docteur Mabille a
déterminé par suggestion une série d'hémorragies dessinant en caractères
sanglants des lettres ou des mots complets qu'il traçait du bout du doigt sur
la peau de sujets hystériques.
Les
Docteurs Bourru et Burot hypnotisent un soldat de marine hystéro-épileptique et
lui affirment: « A 4 heures, ce soir, tu iras t'asseoir sur le fauteuil de
notre cabinet, tu te croiseras les bras et tu saigneras du nez. » A l'heure
dite, le soldat accomplit ces ordres et il se produit bientôt une légère
hémorragie nasale.
Charcot
suggère à un patient en hypnose que sa main droite enfle, qu'elle
présente tous les symptômes de l'œdème bleu spontané constaté
parfois chez les hystériques. Après 5 à 6 séances, la main, qui a
d'abord bleui, puis gonflé, rougit, passe au violet, s'indure et se refroidit
de la manière la plus inquiétante, sauf pour le médecin aussi capable de
faire disparaître le mal que de le provoquer.
Ces
expériences ne sont pas aussi rares qu'on pourrait l'imaginer.
Arrivons
maintenant aux vésications sur la peau, obtenues par voie suggestive, sur une
personne en somnambulisme. Ces expériences ont été accomplies par M. Focachon,
pharmacien, sous le contrôle de professeurs de la Faculté de Nancy. Nous en
avons dit déjà quelques mots; relatons les faits en détail.
M. Focachon
était venu à la clinique du Docteur Liébeault et, émerveillé devant les
résultats obtenus, il s'était épris de suggestion. Ce qui l'avait le plus
impressionné, c'était l'action suggestive dans un domaine qui lui paraissait
complètement fermé à la pensée. Il avait eu la preuve que l'on
peut agir sur les glandes et sur les nerfs moteurs du grand sympathique. Il
avait vu provoquer par suggestion, sur des sujets endormis, une hémorragie
locale des muqueuses ou l'arrêter; rétablir le cours des règles ou
le faire cesser, l'exagérer, le ralentir; congestionner la peau dans des
limites tracées d'avance au point de la rendre rouge de sang pendant quelques
heures ou quelques jours, à volonté. M. Focachon s'était promis de
reprendre ces expériences.
Tout
d'abord, il s'était demandé si, par suggestion verbale transmise à une
personne en état de somnambulisme, il était possible de ralentir les battements
du cœur ou de les accélérer. La vérification de cette hypothèse fut
menée à bien sur une hystérique très impressionnable âgée de 39
ans, qu'il avait préalablement mise en hypnose. Comme cette personne avait été
guérie par M. Focachon, dix-huit mois auparavant et en peu de séances, d'attaques
hystéro-épileptiformes, après avoir souffert de ces crises trois
à quatre fois par mois depuis quinze ans, elle fut portée, par
reconnaissance, à ne pas se refuser aux expériences. Tout d'abord, M.
Focachon constata qu'il avait le pouvoir de ralentir ou d'accélérer à
volonté les battements du cœur du sujet lorsque celui-ci était en état
somnambulique. Les modifications du rythme cardiaque étaient nettes. Il fit
part de ce résultat au Docteur Liébeault qui de son côté avait fait, maintes et
maintes fois, disparaître par suggestion de fréquentes palpitations chez ses
malades. Il est certes facile de s'illusionner en tâtant l'artère
radiale en même temps qu'on en compte les battements sur un
chronomètre, l'attention se dispersant sur les deux actions. Aussi, le
professeur Beaunis, mis au courant de cette expérience, la fit-il contrôler
dans son laboratoire, à la Faculté de médecine de Nancy, avec des
appareils enregistreurs. De cette manière, Beaunis s'assura de la
réalité des faits constatés par ses collègues, MM. les professeurs
Bernheim et Liégeois, le Docteur René, chef des travaux physiologiques et le
Docteur Liébeault. Le résultat de ce contrôle sévère fut que, par
rapport au nombre normal des battements du pouls chez la somnambule mise en
expérimentation pendant l'hypnose, il y eut, suivant la suggestion qui lui fut
faite, ralentissement, puis accélération: six pulsations en moins par minute
dans le premier cas et vingt pulsations en plus dans le second. Le tracé des
pulsations du cœur a été présenté par le professeur Beaunis à la
Société de biologie en 1884.
Encouragé
par ces expériences, M. Focachon ne s'en tint pas là. Il se demanda s'il
ne lui serait pas possible de reproduire des stigmates par suggestion. Un jour,
profitant d'une douleur que son sujet, Mlle Elisa, éprouvait au-dessus de
l'aine gauche, il lui suggéra, pendant une période de sommeil provoqué, la
formation d'une vésication capable de la guérir. Il n'appliqua absolument rien
sur le point douloureux. Le lendemain, cependant, il se produisait sur ce point
une bulle de sérosité. Peu après, il reprit l'expérience pour enlever au
même sujet, par un semblable procédé, bien qu'en variant la formule
expérimentale, une douleur névralgique située à la région claviculaire
droite. Nouveau succès. M. Focachon informa le Docteur Liébeault de ce
résultat en signalant « qu'il avait produit des brûlures en tout
semblables à des pointes de feu bien formées et laissant des escarres
réelles. »
Comme on
l'imagine aisément, ces expériences apparurent tout d'abord comme
invraisemblables. Aussi, pour confirmer leur véracité, leur auteur demanda-t-il
au Docteur Liébeault de lui servir de contrôle.
Une
nouvelle expérience fut donc tentée le 2 décembre 1884. Il fut convenu entre le
Docteur Liébeault et M. Focachon qu'ils essaieraient de développer sur le
sujet, Mlle Elisa, pendant le sommeil provoqué, une ampoule à la main,
par une suggestion dépourvue d'élément émotif, sans autre application, sur la
partie désignée, que les vêtements coutumiers. Malheureusement, le professeur
Bernheim, retenu à son service de clinique deux heures de plus qu'il ne
supposait, occasionna un grand retard à l'expérience à laquelle
il désirait assister: M. Focachon ne put endormir son sujet qu'à 11
heures du matin. Les expérimentateurs n'eurent pas le temps de suivre aussi
loin qu'il était nécessaire le développement des signes pathologiques qui lui
furent affirmés pendant son sommeil par Focachon. Mais pourtant, dit le Docteur
Liébeault, dans le Journal du Magnétisme (juillet-août 1885) où il
rapporte le détail de ces expériences: « Nous en vîmes assez pour regarder
déjà comme hors de doute les apparences réelles d'une congestion
sanguine cutanée, préludes d'une vésication ». Ce fut la région du dos, entre
les deux épaules, à l'endroit où l'on ne peut porter les doigts
que le professeur Bernheim désigna pour siège de la vésication à
produire et il en marqua les dimensions sur les vêtements, à
l'aide d'un objet. Ensuite, le Docteur Liébeault et M. Focachon surveillèrent
la dormeuse jusqu'à cinq heures du soir, sans la quitter.
Pendant ce
laps de temps, M. Focachon lui fit des suggestions répétées et ne la laissa
éveillée que pendant une heure et demie, à peu près. A la
vérification des effets attendus, en présence de MM. les professeurs Bernheim
et Liégeois, du Docteur Dumont, chef des travaux physiques à la Faculté
de médecine de Nancy et du Docteur Liébeault, il fut constaté une rougeur
circonscrite dans les limites tracées auparavant, rougeur présentant, dans
quelques endroits, un piqueté en saillie pathologique de vésication, dû
incontestablement à l'action de la suggestion.
Une autre
fois, M. Focachon applique un papier gommé sur l'avant-bras de son sujet
endormi, le couvre d'un pansement et suggère que ce simple papier de
timbre poste est un vésicatoire. Après quoi, il réveille la dormeuse. Le
lendemain matin, quand le pansement est changé, la vésication est déjà
à son premier degré; le même jour, à 4 heures du soir, des
cloches sont formées et la suppuration dure une quinzaine de jours.
Bientôt
après, en décembre 1885, Charcot, à la Salpetrière, fit
apparaître, sur le bras d'une jeune hystérique, soumise pour la seconde fois
à cette expérience, une lésion semblable à celle produite par une
brûlure. Il persuada à ce sujet que de la ciré enflammée était
tombée sur sa main. Le lendemain, la plaie était très enflammée. La
malade avait souffert toute la nuit. Elle croyait s'être trop approchée
du foyer à gaz et se plaignit qu'on ne la surveillât pas assez lorsqu'on
la plongeait dans le sommeil hypnotique.
De son
côté, le Docteur Rybalkin a déterminé une brûlure du second degré
à un endroit indiqué d'avance, en suggérant au sujet qu'il s'était
brûlé contre un poêle.
L'idée vint
au Docteur Delbœuf, professeur à l'Université de Liège, qui
assistait à l'expérience de Charcot, que la suggestion pourrait guérir
l'affection aussi facilement qu'elle la créait.
Le Docteur
Delbœuf réunit les meilleures conditions expérimentales. Pour qu'une
expérience sur l'organisme humain soit concluante, elle doit être faite
sur deux sujets identiques, dans des conditions identiques. Or, la disposition
symétrique de nos membres offre précisément cette identité, non pas une
identité idéale, sans doute, mais une identité suffisante.
Le professeur
Delbœuf pensa donc très justement que, s'il faisait deux lésions
aussi semblables que possible, par exemple, aux deux bras d'une personne, et
s'il suggérait au sujet que l'une guérirait rapidement, tandis que l'autre
lésion serait abandonnée à la nature, la comparaison se ferait
directement et dans les conditions scientifiques désirables. Il fit appel au
dévouement d'un de ses sujets hypnotiques: J... et l'expérience fut tentée.
Le
professeur Delbœuf en donne le détail en ces termes:
« Je
déterminai sur chaque bras, partie postérieure, deux places exactement
correspondantes. Je chauffai au rouge sombre un barreau de fer de 8
millimètres de diamètre. Je m'exerçai à rythmer mes
mouvements de manière à laisser le fer juste le même temps
— environ une seconde et demie — sur l'une et l'autre place. Lui ayant fait
étendre les deux bras sur une table, je lui annonçai qu'au bras droit elle
n'aurait pas mal, et je la brûlai des deux côtés. Le derme fut atteint,
et les marques sont encore aujourd'hui légèrement visibles. Elle sentit
la brûlure uniquement au bras gauche. L'opération s'était faite à
7 heures du soir. J'entourai d'une bande les deux brûlures.
« Pendant
la nuit, J... eut un peu de mal au bras gauche et ne ressentit rien au bras
droit. Le lendemain matin j'ôtais les bandes. Le bras droit présentait une
escarre nette de la largeur exacte du fer, sans inflammation ni rougeur; le
bras gauche, une plaie avec cloches enflammées sur une étendue de trois
centimètres environ de diamètre. La conclusion s'imposait:
c'était la douleur qui avait produit l'extension du mal...
« La
brûlure du bras gauche empira et le lendemain J... y éprouvait beaucoup
de douleur et de gêne. C'était le moment d'essayer de la suggestion pour
ce bras. Il me suffit pour cela de le toucher en lui assurant qu'elle n'aurait
plus mal. A partir de cette parole, la plaie sécha, l'inflammation disparut
rapidement, au point que, deux jours après, c'est-à-dire le
cinquième jour, le Docteur Henrijean, assistant M. Von Winiwarter
à l'Université de Liège, s'étonnait que la brûlure
fût si récente.
« Ainsi,
conclut le professeur Delbœuf, la suggestion avait eu ce pouvoir
d'arrêter, non seulement au début, mais même dans le cours de
l'évolution, les effets de propagation d'une brûlure. »
Toutes ces expériences
sont concluantes. Elles montrent combien l'organisme humain, grâce aux
processus mental et émotionnel — surtout ce dernier — est sensible à
l'action d'une pensée extérieure. Nous pourrions citer un très grand
nombre de faits analogues, mais la place nous est mesurée. Nous tenons pour
démontré que le choc émotionnel spontané, de même que le choc produit par
suggestion, peuvent provoquer, chez des sujets particulièrement
sensibles, impressionnables, non seulement des troubles nerveux, mais de véritables
lésions organiques.
Inversement
— et c'est le principe sur lequel se base la thérapeutique suggestive — la
pensée et l'émotion qu'elles viennent de soi-même (autosuggestion
émotionnelle) ou de l'extérieur (suggestion imposée, raisonnée ou indirecte)
sont susceptibles de modifier le processus pathologique, de guérir des maladies
qui semblent à beaucoup devoir échapper à la médication
psychique.
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