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A. LIEBEAULT Le sommeil provoque et les etats analogues

PRÉFACE
Envisagé sous tous les points de vue, l'ouvrage à
peine connu pour lequel j'écris cette préface, en est toujours à sa période
d'actualité ; c'est dire qu'il est encore nouveau, quoique il remonte à l'année
1866. Il fut achevé, à cette époque, au milieu de difficultés qu'il faut avoir
rencontrées soi-même, pour se faire une idée de ce que c'est d'être seul de son
opinion. Du moment qu'on s'écarte du courant ordinaire de la science, en
s'occupant de choses qu'elle rejette, ainsi que je l'ai fait dans ce traité
spécial sur le sommeil provoqué, etc., — et que par conséquent on ne se range
pas derrière ses grands prêtres comme des moutons dePanurge, — on se séquestre nécessairement, et les
savants et le servumpeçus s'éloignent de vous. Heureux si l'on rencontre par ci
par là quelques timides adeptes qui vous consolent tout bas !
Mais, au cas particulier, qu'importe l'adhésion
des savants et du public, quand on est sûr des
vérités que l'on met au grand jour ! Qu'importent surtout les anathèmes et les
dogmes de la médecine classique lorsque, établi sur le terrain solide de
l'observation et de l'expérimentation psychique, on a acquis la conviction
d'avoir entrevu: non-seulement de vastes horizons à une branche naissante de la
psychologie ; mais encore d'avoir constaté les applications de cette science à
l'art de guérir, lesquelles se résument dans la thérapeutique suggestive,
thérapeutique révolutionnaire au premier chef!
Cet ouvrage, on le devine, écrit dans le désert,
quoique au milieu des hommes, doit se ressentir des conditions, dans lesquelles
il est né. Quelque , bizarre et étrange pourtant qu'il paraisse à ceux qui le
lisent une première fois, je n'y touche que le moins possible, afin de lui
conserver son originalité. A part un chapitre concernant le zoomagnétismeet
quelques notes complémentaires sur mon procédé d'hypnotisation, sur les degrés
du sommeil etc., etc., que j'y apporte en plus, je me contente, et c'est
beaucoup, d'y faire les rectifications les plus essentielles et de mettre de
l'ordre à sa toilette : bien persuadé que lorsqu'on parle de choses encore peu
connues, il faut leur garder la forme et le style qu'on y a adaptés.
Tel
que je le réédite, ce livre qui lut, il y a plus de vingt ans, un anachronisme,
doit, dans ces derniers temps, sa véritable entrée dans la science
proprement.dite, aux travaux des savants
projesseurs de Nancy: MM. Bernheim *, Liégeois **, Beaunis ***; et avant tous
autres, il la doit surtout, à l'intelligente initiative de M. Dumont, docteur
en droit. Je ne saurais trop ici rendre hommage à la bienveillance de ces
hommes distingués, plus amis de la science que des suffrages de leurs
semblables.
* De la suggestion. Paris : Octave
Doin, 8, place de l'Odeon, 1884.
** De la suggestion hypnotique dans ses
rapports avec le droit çivil et le droit criminel. Parie: Alphonse Picard. 62,
rue Bonaparte, 1884, et Octave Doin, place de l'Odéon, 8,1889.
*** Éludes physiologiques et
psychologiques sur le somnambulisme,
provoqué. Paris: J.B.Baillière et fils, rue Hautefeuille, 4 9,1886.
Il y a vingt ans, dans les corps scientifiques, on
regardait de haut tout ce qui touchait aux sciences occultes. C'est que, alors,
on n'était pas initié, comme aujourd'hui, à la connaissance des phénomènes
singuliers qu'elles présentent, ni surtout à
l'étude de lapsychologie, science à laquelle se rattache le plus grand nombre de ces
phénomènes. La psychologie sortait à peine de ses langes, emmaîllottéequ'elle
était parlesmétaphysiciens des écoles. Aussi ce travail,
essentiellement psychologique dans le fond, n'attira nullement l'attention et
fut incompris par ceux-là même qui, par position, de
vaient être aptes à le juger. J'y établissais
principalement l'analogie du sommeil artificiel avec le sommeil ordinaire, et
j'en signalais les signes communs. J'y parlais de l'action multiple et
divergente de la pensée cérébrale, partout et toujours omniprésente sur les
fonctions de l'économie animale; je m'appesantissais longuement sur la
suggestion verbale, suggestion pouvant calmer ou exciter favorablement, en
raison directe de la profondeur de l'état de sommeil, ces mêmes fonctions
organiques auxquelles la pensée préside le plus souvent à notre insu. Bref, ce
livre, à peine connu encore après vingt ans d'âge, n'était qu'un développement
nouveau et bien plus étendu de ce que l'on connaissait déjà sous le nom
d'influence du moral sur le physique dont je signalais, un des premiers, la
condition la plus essentielle qui est le sommeil provoqué, et dont, le premier,
je signalais le plus puissant levier de guérison : la suggestion directe ou
verbale employée pendant cet état.
Eh bien! voici pour preuve de la cécité d'esprit que l'on avait à propos
de ces choses importantes et en partie encore inconnues, ce qu'en disait un des
juges les plus compétents, Foville, membre de la Société médico-psychologique,
Société pourtant alors représentée par des hommes quelque peu , psychologues,
parmi lesquels se trouvaient Baillargèr, Brière de Boismont, Cerise, Moreau (de
Tours), etc. « Ne semble-t-il pas que nous soyons ramenés bien loin en arrière,
et que l'attention de M. Liébeault ne soit autre chose que l'accumulation de toutes les archées d'ordre différent qui,
d'après Van Helmont, régnaient sur chacun de nos organes et présidaient à
l'exercice de leurs fonctions ? En tout cas, nous sommes bien loin de la
physiologie moderne et de ses procédés; nous en sommes encore plus éloignés
dans ce qui se rapporte aux phénomènes physiques et intellectuels attribués par
l'auteur aux sujets mis par lui dans l'état de sommeilartificieletdesomnambulisme... Nous
sommes convaincus que la pathologie et la thérapeutique ne peuvent se passer d'une
base physiologique, et c'est précisément parce que la physiologie, telle que
l'expose M. Liébeault, s'écarte à tous égards de celle qui guide aujourd'hui la
pratique médicale dans la voie du progrès, que nous ne saurions accorder notre
confiance au mode de traitement qu'il préconise *»
*Voyez: Annales
médico-psychologiques. Paris, V, Masson et fils, marsi867,
p. 340, 342.
Cette incroyable mise à l'index, sans protestation
de qui que ce soit, d'un ouvrage psychologique au nom de la physiologie, et
cela de la part d'un membre delà Société médico-psychologique,
dans la compétence de laquelle je pouvais espérer,
car elle avait déjà autorisé devant elle une lecture de M. Durand (de Gros) sur
un sujet analogue, fut pour moi la
démonstration que je m'étais trompé d'heure etd'adresse. On n'oserait plus parler ainsi actuellement,
ni dans les Annales de la Société médico-psychologique, ni dans les
journaux inspirés par des immortels de l'Académie de médecine. C'est que les
temps ont bien changé. Il y a même déjà des hommes de science qui ont découvert
quantité de choses que je publiais alors !
Dans la situation qui me fut faite, comme un
condamné maudissant ses juges, je n'eus plus qu'à m'enfermer clans mon manteau,
et à attendre de meilleurs jours ; comme certains novateurs désespérés, je
finis même par ne plus compter que sur d'autres générations pour l'éclosion des
vérités dont je me sentais les mains pleines; quand depuis peu, grâce à la
perspicacité et au concours inattendu de savants courageux et indépendants, un
changement imprévu s'est fait dans le sens de ces vérités, et c'est l'aurore de
ce réveil de l'opinion publique en leur faveur, que je salue dans cette
nouvelle édition.
A.-A. LIEBEAULT.
Nancy, 20 novembre 1888.

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